De quoi “la crise” est-elle le symptôme ?

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Dans une tribune du journal Le Monde (21/12/11), douze philosophes et intellectuels reconnus en appellent à une intelligence de la crise, dans le cadre de la campagne présidentielle.

L’intérêt majeur du texte repose sur la manière dont les auteurs synthétisent les symptômes de la crise que traversent, non seulement la France, mais aussi l’Europe (voire le monde).

C’est avant tout aux responsables politiques qu’ils s’adressent (“responsables”, ou du moins censés l’être !). N’hésitant pas à dénoncer la dépendance de leur gestion à la “culture du stress et des nécessités immédiates”, la “confusion” qu’ils opèrent “entre le structurel et le conjoncturel”, leur incapacité à mesurer sainement l’ampleur de la situation (en ne percevant “le système économique et social national” que par le prisme étroit de “ses déficits budgétaires et commerciaux”).

Le premier pas vers une sortie de crise, dit le texte en substance, consiste à “retrouver le politique” en tant que “sens du peuple”, c’est-à-dire retrouver la cohérence du politique et de l’économique, non seulement dans les conjonctures de l’instant mais encore, et plus profondément, dans les liens d’ordre historique et civilisationnel à travers lesquels une communauté réelle (une polis) se construit. Ne pas confondre les effets de la situation actuelle avec leur cause, dont l’urgence est en fait plus pressante. De sorte que l’attitude à adopter sera nécessairement la suivante : “envisager l’avenir comme une refondation.”

Ce petit manifeste pour l’intelligence nous semble à bien des égards très juste et de grande utilité publique. Notamment parce qu’il ne focalise pas sur l’aspect “purement” économique de la crise (dite “crise financière”), mais parvient à toucher ce dont cette crise n’est en réalité que le symptôme. En effet, la crise financière s’inscrit comme un point critique parmi d’autres (certes pas le moindre) dans un monde où tout semble déjà en crise. Malgré son indéniable gravité, la crise financière ne résume pas en elle-même la crise de fond qui, depuis longtemps, se joue. “Crise de fond”, parce que crise du fondement (ou des fondations).

Ainsi, malgré sa haute pertinence, les auteurs de la tribune du Monde oublient le plus important. Orientant exclusivement leur lecture des événements vers l’éminente question du politique, ils oublient qu’avant même d’être “politique”, la crise est spirituelle. C’est l’esprit de la communauté, l’esprit de la France et des peuples européens qui est en crise ; l’esprit au sens du souffle, de l’énergie ou de la dynamique de l’histoire européenne, mais aussi, et surtout, au sens religieux.

Stanislas Breton écrivait en 1971 : “le monde est devenu le désert de l’être. Non pas le désert du silence sous le grand calme étoilé. Mais le sable inerte qui recouvre toutes choses d’ennui et d’uniformité” (Du Principe, p. 28). Le monde s’est progressivement laissé envahir par le “sable inerte” du conformisme et de la vacuité, propres au plus pur idéal du libéralisme quand il se réalise. “Désert de l’être” ou, plus précisément : désert de l’esprit.

L’Eglise fut la première à entrer en crise (avec la crise dite “moderniste”, vers la fin du XIXe siècle, puis avec la défection spectaculaire de ses fidèles, depuis la seconde moitié du XXe). L’Eglise fut la première à éprouver concrètement la modernité pour ce qu’elle est, non le progrès d’un bonheur sans limite, mais stade critique : l’histoire d’une humanité en crise. Elle fut la première à en subir les effets, témoignant par cette préfiguration de notre destinée collective. Et témoigant en même temps que c’est d’abord au niveau spirituel que se joue l’histoire des hommes et des communautés.

Ce que la crise révèle, à titre de symptôme, c’est donc, non seulement l’oubli du politique, mais la situation dans laquelle tombent les hommes oublieux du spirituel. Les chrétiens qui hantent encore le désert de l’Europe se trouvent dès lors investis d’une mission bien précise : la mission d’être de vrais Apôtres, de faire connaître cet Esprit, qui se dispense, mais ne dispense que dans un rapport libre : à condition que les hommes soient prêts à l’accueillir. Accueillir l’Esprit propre à donner au monde la force d’être un monde, non seulement “vivable” – ce qui est la plus digne affaire du politique -, mais encore aimable : porteur d’une joie et d’une espérance authentiques.


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