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La crise de l’Eglise et « l’esprit du concile »

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Notre ami, le professeur Roberto de Mattei, nous autorise à publier son dernier article, paru en italien sur le blogue du vaticaniste Sandro Magister et en français dans son agence de presse Correspondance européenne:

Mon article « Que se passe-t-il au Vatican? » a suscité de chaleureuses adhésions mais aussi, logiquement, de fortes désapprobations.
Dans l’article, j’affirmais que la lutte de pouvoir en cours dans la Cité Léonine s’enracine aussi dans un certain esprit mondain qui a pénétré l’Église après le IIe Concile du Vatican. Je précisais qu’il ne faut pas confondre les hommes d’Église, avec leurs fragilités intellectuelles et morales ancrées dans les temps dans lesquels ils vivent, et l’Église elle-même, toujours pure et sans traces de péchés ou d’erreurs.
Les objections qui m’ont été faites se réduisent à deux thèses auxquelles je vais essayer de répondre brièvement.
La première thèse dit que, dans son histoire bimillénaire, l’Église a souvent connu des moments de difficultés et de crises qui ne peuvent certainement pas être imputés au Vatican II. Il suffit de rappeler, par exemple, la décadence des mœurs des Papes de la Renaissance. Mais il est simple de répondre que cette décadence morale aussi avait des racines intellectuelles, bien analysées par Ludwig von Pastor dans le premier volume de sa monumentale Histoire des Papes. De nombreux pontifes de cette époque tournèrent le dos à la réforme intégrale de l’Église vers laquelle ils étaient poussés par des saints tels que Bernardin de Sienne et Antonin de Florence, pour accepter les principes équivoques de l’humanisme. Le premier “tournant anthropologique” fut celui d’Érasme de Rotterdam et de ses adeptes et prédécesseurs qui, à travers les armes de la philologie, voulurent éliminer le culte des saints et des reliques, les indulgences, l’ascèse monastique, les dévotions et plus généralement les traditions anciennes, en théorisant l’introduction de l’italien vernaculaire dans les livres et les cérémonies sacrées. L’Opera omnia d’Erasme fut condamnée par le naissant Saint-Office, mais il était déjà trop tard : Luther, en maîtrisant les critiques des humanistes, avait transformé leur anthropocentrisme en la suprématie des Écritures, mais en se passant totalement de l’institution de l’Église. Il est important de souligner que, lorsque dans l’histoire de l’Église l’on se trouve face à une crise morale, et ce dans n’importe quelle époque, il faut toujours remonter à la crise intellectuelle qui l’accompagne ou la précède. En ce sens l’on ne peut ignorer les conséquences de cette véritable révolution de la façon d’être de l’Église que fut le Vatican II, interprété comme événement plutôt que comme Magistère.
Ici repose la deuxième objection, selon laquelle les causes de la crise actuelle de l’Église, que je ferais indûment remonter au Vatican II, doivent être attribuées à une fausse et abusive interprétation de cet événement et de ses documents. Mais la première règle herméneutique est celle que nous donne Notre Seigneur lui-même dans l’Évangile, lorsqu’Il dit que l’arbre sera reconnu à ses fruits (Mt, 17, 20). Aujourd’hui, les monastères sont abandonnés, les vocations religieuses s’écroulent, la participation à la Messe et au Sacrements a coulé à pic ; les librairies, les maisons d’éditions, les journaux et les universités catholiques répandent partout des erreurs : le catéchisme orthodoxe n’est plus enseigné ; les curés et même les évêques se rebellent contre le Saint-Père ; les fidèles catholiques du monde entier s’enfoncent dans la confusion religieuse et morale et Benoît XVI lui-même, dans son homélie de la Pentecôte, a parlé de la “Babel” dans laquelle nous vivons. Si tout cela n’est pas causé par un certain “esprit du Concile” qui a envahi l’Église catholique depuis cinquante ans, d’où cela tire-t-il son origine? Et si ceux-ci ces mauvais résultats ne sont pas du Concile, mais de sa mauvaise interprétation, quels sont les bons résultats de la juste interprétation du Concile ?
Je ne veux pas nier l’existence de nombreuses bonnes choses dans l’Église contemporaine. Au contraire, je suis convaincu que, avec l’aide de la Grâce, l’on voit déjà le début d’une reprise. Mais il faut me démontrer que tous ces résultats bons et saints s’enracinent dans l’esprit du Concile, et non pas dans la sève de la Tradition, qui existait avant le Concile et qui, aujourd’hui, continue a s’écouler dans les fibres du Corps Mystique de Jésus-Christ, en l’alimentant et en le sanctifiant.
Pendant le XVIe siècle, à la révolution anthropologique des humanistes et à la pseudo-réforme des protestants s’opposa la véritable Réforme catholique, ou Contre-Réforme, qui eut parmi ses défenseurs des saints tels que Philippe Néri, Gaétan de Thiène, Ignace de Loyola, Pie V et beaucoup d’autres. C’est de cet esprit de réforme catholique que nous devons nous inspirer, si nous ne voulons pas que, avec le soutien des médias de masse, ce soit la pseudo-réforme défendue aujourd’hui, comme il y a 50 ans, par l’hérétique Hans Küng, qui l’emporte. L’orthodoxie et la sainteté ne connaissent pas de demi-mesures : si l’on n’interprète pas Vatican II à la lumière de Trente et de Vatican I, le dernier Concile risque de devenir le critère de jugement et d’enterrement de la Tradition de l’Église.

5 comments

  1. A Z

    Bonjour à tous,

    OUI, l’esprit du Concile existe bel et bien.

    1. En plus de tout ce que j’ai déjà écrit sur ce sujet, je précise qu’il s’agit d’un esprit

    – qui « priorise » l’émancipation extérieure et collective, liturgique et pastorale, vis-à-vis des traditions, au détriment de l’édification intérieure, spirituelle et doctrinale, au contact de la Tradition ;

    – qui « priorise » la conciliation avec le monde moderne, en tant que monde et en tant que moderne, au détriment de la nécessaire et salutaire confrontation au monde moderne, à chaque fois que les principes et les pratiques que l’on y constate et déplore sont manifestement inspirés par l’esprit du monde et relèvent des oeuvres de la chair.

    2. Esprit de conciliation avec le monde moderne et de dépassement de la Tradition, l’esprit du Concile est partiellement perceptible ou repérable

    – chez les catholiques libéraux du XIX° siècle,

    – chez les modernistes de la fin du XIX° et du début du XX° siècle,

    – chez les néo-modernistes du milieu du XX° siècle (Congar, Rahner) qui ont inspiré les orientations stratégiques novatrices du Concile,

    – enfin, chez les progressistes qui sont, en quelque sorte, les continuateurs des néo-modernistes, d’abord dans l’ordre politique et social, ensuite dans l’ordre dans l’ordre culturel, enfin dans l’ordre domestique (familial) et social.

    3. Mais cet esprit de conciliation avec presque tout ce qui n’est pas catholique, et de dépassement de presque tout ce qui est à la fois édifiant et inspiré par la Tradition, la vérité oblige à dire qu’on le trouve également dans le texte même du Concile.

    4. On le trouve plus manifestement et plus particulièrement

    – non seulement dans la première partie de Dignitatis Humanae et dans la première partie de Nostra Aetate,

    – mais aussi dans la deuxième partie de Gaudium et Spes, et notamment dans les chapitres II et IV de ce texte.

    5. Plus grave, l’esprit du Concile se manifeste

    – non seulement par ce que l’on prend bien soin de DIRE,

    – mais aussi par ce que l’on prend bien soin de TAIRE,

    en prenant appui sur lui.

    6. Ainsi, au contact des discours qui véhiculent l’esprit du Concile,

    – de même que l’on peut « parfois » se demander s’il n’est pas plus important de respecter le Décalogue par respect pour la dignité et la liberté de l’Homme que par respect pour la primauté et la vérité du seul vrai Dieu,

    – de même, on peut « parfois » se demander s’il n’est pas plus « authentiquement évangélique » d’apprécier favorablement les religions non chrétiennes que de préciser ou de rappeler aux croyants non chrétiens que, aussi respectables soient-ils, en tant que personnes, ils sont néanmoins les adeptes de religions erronées, différentes ET divergentes, vis-à-vis de la seule vraie religion.

    7. Comme il y a des traces de l’esprit du Concile en amont du Concile lui-même, et comme celui-ci ne se limite pas à ses orientations stratégiques novatrices « conciliaires »,

    – ce que les partisans du Concile, y compris, parfois, à Rome même, sous Paul VI et sous Jean-Paul II,

    et

    – ce que les opposants au Concile que sont les catholiques traditionalistes,

    ont (eu) tendance à omettre, ou en tout cas à oublier,

    je propose que l’on qualifie ce que l’on appelle l’esprit du Concile, auquel le Concile ne se réduit pas, mais qu’il contient néanmoins, de catholicisme humanitariste, c’est-à-dire de vision selon laquelle le christianisme catholique est avant tout, sinon seulement

    – en religion, la religion la plus promotrice de l’homme, parmi les religions de l’humanité,

    – en morale, la religion la plus humaniste et solidaire, au contact des aspirations légitimes de l’homme et du monde modernes, en tant qu’homme et monde MODERNES.

    8. Les catholiques horizontalistes ET humanitaristes,

    – horizontalistes, en ce qu’ils priorisent un point de vue qu’en d’autres temps on aurait qualifié de naturaliste, d’évacuateur du surnaturel,

    – humanitariste, en ce qu’ils priorisent une vision selon laquelle la conscience humaine, quand elle est autonome, est quasiment infaillible,

    ne sont pas uniquement des catholiques modernisateurs qui adhéreraient à la vision selon laquelle, au Concile, on s’est contenté de consolider et de moderniser les structures et les relations de l’Eglise catholique, sans prendre le risque de fragiliser ou de modifier quoi que ce soit d’autre (la Foi catholique et les moeurs chrétiennes).

    9. En d’autres termes, nous ne sommes pas ici en présence d’une querelle entre les anciens, que seraient les traditionalistes, et les modernes, que seraient les humanitaristes : les catholiques humanitaristes, en amont, au moment, en aval du Concile, ont succombé, succombent, et succomberont toujours à une tentation, qu’ils perçoivent comme libératrice, alors qu’elle aliénante ou asservissante, neutralisante ou stérilisante.

    11. Cette tentation, perceptible, encore une fois, mais pas en permanence, dans les textes du Concile, c’est la tentation qui consiste à prendre ses désirs humanistes et solidaires pour les seules réalités humaines et solides, à faire preuve d’angélisme, d’irénisme et d’utopisme, notamment en prêtant a priori, par principe ou par réflexe, les meilleurs intentions de Dieu à presque tout ce qui est et à presque tous ceux qui sont non catholiques, ou non chrétiens, ou non croyants.

    12. Merci beaucoup pour la publication de ce texte, dont la lecture m’a inspiré cette réflexion.

    A. Se pose clairement, en effet, le lien libérateur

    – entre la nécessité de remettre en cause le courant de pensée horizontaliste ET humanitariste, « altérophile » et « anthropophile », qui a donné naissance à l’esprit du Concile

    – et la nécessité de sortir par le haut, donc par la Foi catholique, de cette crise profonde et durable de la seule véritable Eglise, qui a du mal à se penser et à vivre en tant que telle .

    B. Se pose tout aussi clairement la question de la fécondité du Concile et de la fidélité au Concile : est-on d’autant plus fécond, à la suite du Concile, que l’on est fidèle à l’esprit du Concile, ou est-on d’autant plus fécond que l’on est plus distant ou prudent, vis-à-vis de cet esprit ?

    C. Se pose enfin clairement la question de savoir combien de temps encore Benoît XVI pourra tenir, le long d’une ligne de pensée herméneutique qui se veut

    – minimisatrice de la part de rupture inhérente au Concile,

    – réconciliatrice, malgré les ruptures entre les catholique,

    alors qu’il apparaît clairement, un peu plus, chaque jour, que seule une herméneutique de la transmission, dans la continuité, de la Tradition – objet, et non une herméneutique du renouveau, dans la continuité, de l’Eglise – sujet, fera passer celle-ci d’un recentrage palliatif à une restauration curative.

    Bonne journée à tous,

    A Z

  2. Comment peut-on nier les terribles méfaits du concile en constatant l’innommable désolation qui règne dans notre Eglise: les laïcs femmes et hommes meneurs de cérémonie, organisateurs de ces dernières, prononcent les sermons d’une platitude sans nom, les sermons du prêtre, si prêtre il y a sont souvent tout aussi insipides et vides de tout sens sacré. Comme il est rappelé plus haut, notre Seigneur a dit: »on reconnaît l’arbre à ces fruits. Nous sommes nombreux a avoir été témoin d’actions intempestives de prêtres et d’évêques durant tout le concile. Les innovations annon -cées du concile ont souvent donné lieu à des liesses provoquées par le clergé: » mes frères réjouissons-nous, nous allons encore pouvoir faire des changements liturgiques et matérielles dans notre église (paroles entendues en l’Eglise saint Léger de Lens) ». Loué soit Jésus-Christ!

  3. Melmiesse

    Ce texte explique des vérités; je pense que l’on peut ajouter un changement de civilisation en France par l’arrivée très rapide du cinéma réaliste ,de la télévision à domicile, la voiture, le téléphone, un monde ou la religion semblait absente ou archaique et le chrétien devenu vulnérable

  4. A Z

    Bonjour à tous,

    Dans le prolongement de cet article excellent, et de ce que j’ai déjà écris sur le même sujet, je me permets la précision et la réflexion suivante.

    Je n’ignore pas que certains catholiques persistent à penser et à dire que « l’esprit du Concile »

    – n’a jamais été que celui des catholiques humanitaristes qui ont soumis le Concile à une herméneutique de la rupture, adogmatique, eudémoniste, immanentiste, oecuméniste,

    – n’a jamais été, même seulement en partie, celui des Souverains pontifes qui ont été chargés de présider à la mise en forme puis en oeuvre du Concile et de l’après-Concile.

    En d’autres termes, la promotion de l’esprit du Concile aurait été presque uniquement le fait des théologiens qui l’ont conçu et des évêques qui l’ont déployé, mais n’aurait jamais été le fait de Jean XXIII, de Paul VI, ni celui de Jean-Paul II.

    A ces catholiques, souvent de bonne foi, qui considèrent que le Vicaire du Christ n’a jamais adhéré à cet esprit du Concile, esprit

    – de conciliation, la plus grande possible, avec les non catholiques, les non chrétiens, les non croyants,

    – de dépassement, le plus grand possible, de la conception, notamment, de la Tradition, antérieure au Concile,

    je me limiterai au rappel du texte suivant, que d’aucuns reconnaîtront facilement.

     » 1. C’est avec une joie particulière que je vous salue en cette rencontre traditionnelle qui nous voit réunis pour échanger mutuellement les voeux de Noël et du Nouvel An. Je remercie le nouveau cardinal doyen du Sacré-Collège pour les nobles paroles par lesquelles il a interprété les sentiments que suggère ce moment d’intimité familière.
    En ces jours qui précèdent immédiatement la grande fête de Noël, au cours de laquelle nous célébrons et commémorons ensemble le Verbe de Dieu, vie et lumière des hommes (cf. Jn 1, 4), qui pour nous « s’est fait chair et est venu habiter parmi nous » (Jn 1, 14), mon esprit revit spontanément avec vous, vénérables et chers frères de la Curie romaine, ce qui semble avoir été l’événement religieux le plus suivi dans le monde en cette année qui est en train de s’achever ; la Journée mondiale de prière pour la paix à Assise, le 27 octobre dernier.
    En cette Journée, en effet, et dans la prière qui en était le motif et l’unique contenu, semblait s’exprimer pour un instant, même de manière visible, l’unité cachée mais radicale que le Verbe divin, « dans lequel tout a été créé et dans lequel tout subsiste » (Col 1, 16 ; Jn 1, 3), a établie entre les hommes et les femmes de ce monde, ceux qui maintenant partagent ensemble les angoisses et les joies de cette fin du XXe siècle, mais aussi ceux qui ont précédés et ceux qui prendront notre place « jusqu’à ce que vienne le Seigneur » (cf. 1 Co 11, 26).
    Le fait d’être réunis à Assise pour prier, jeûner et cheminer en silence – et cela pour la paix toujours fragile et toujours menacée, peut-être aujourd’hui plus que jamais – a été comme un signe clair de l’unité profonde de ceux qui cherchent dans la religion des valeurs spirituelles et transcendantes en réponse aux grandes interrogations du coeur humain, malgré les divisions concrètes (cf. Nostra ætate, 1).

    2. Cet événement me paraît d’une si grande portée qu’il nous invite par lui-même à une réflexion approfondie pour en éclairer toujours mieux la signification à la lumière de la commémoration désormais imminente de l’incarnation du Fils éternel de Dieu.
    Il est en effet évident que nous ne pouvons nous contenter du fait lui-même et de la réussite de sa réalisation.
    Certes, la Journée d’Assise encourage tous ceux dont la vie personnelle et communautaire est guidée par une conviction de foi à en tirer les conséquences sur le plan d’une conception approfondie de la paix et, d’une nouvelle manière, à s’engager pour elle.
    Mais en outre et peut-être principalement, cette Journée nous invite à une « lecture » de ce qui est arrivé à Assise et de son intime signification, à la lumière de notre foi chrétienne et catholique.
    La clé appropriée de lecture pour un si grand événement jaillit en effet de l’enseignement du Concile Vatican II qui associe de manière admirable la fidélité rigoureuse à la révélation biblique et à la tradition de l’Église, avec la conscience des besoins et des inquiétudes de notre temps, exprimés dans tant de « signes éloquents » (cf. Gaudium et spes, 4s.).

    La mission de l’Église et l’unité du genre humain

    3. Plus d’une fois, le Concile a mis en relation l’identité même et la mission de l’Église avec l’unité du genre humain, spécialement lorsqu’il a voulu définir l’Église « comme sacrement, c’est-à-dire comme signe et instrument de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen gentium 1,9 ; cf. Gaudium et spes, 42).
    Cette unité radicale qui appartient à l’identité même de l’être humain se fonde sur le mystère de la création divine. Le Dieu un dans lequel nous croyons, Père, Fils et Saint-Esprit, Trinité très sainte, a créé l’homme et la femme avec une attention particulière, selon le récit de la Genèse (cf. Gn 1, 26 ss. ; 2, 7, 18-24).
    Cette affirmation contient et communique une profonde vérité : l’unité de l’origine divine de toute la famille humaine, de tout homme et de toute femme, qui se reflète dans l’unité de l’image divine que chacun porte en lui (cf. Gn 1, 26), et oriente par elle-même à une fin commune (cf. Nostra aetate, 1). « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, s’exclame saint Augustin, dans la plénitude de sa maturité de penseur, et notre coeur est inquiet tant qu’il ne repose pas en toi ». (Conf., 1).
    La constitution dogmatique Dei Verbum déclare que « Dieu, qui crée et conserve toutes choses par son Verbe, offre aux hommes dans les choses créées un témoignage incessant sur lui-même… et il a pris un soin constant du genre humain pour donner la vie éternelle à tous ceux qui, par la fidélité dans le bien, recherchaient le salut » (Dei Verbum, 3).
    C’est pourquoi, il n’y a qu’un seul dessein divin pour tout être humain qui vient en ce monde (cf. Jn 1, 9), un principe et une fin uniques, quels que soient la couleur de sa peau, l’horizon historique et géographique dans lequel il vit et agit, la culture dans laquelle il a grandi et dans laquelle il s’exprime. Les différences sont un élément moins important par rapport à l’unité qui, au contraire, est radicale, fondamentale et déterminante.

    L’Église, ministre et instrument de l’unité du créé

    4. Le dessein divin, unique et définitif, a son centre en Jésus Christ, Dieu et homme « dans lequel les hommes trouvent la plénitude de la vie religieuse et en qui Dieu s’est réconcilié toutes choses » (Nostra aetate, 2).
    Comme il n’y a pas d’homme ou de femme qui ne portent en eux le signe de leur origine divine, de même il n’y a personne qui ne puisse demeurer en dehors et en marge de l’oeuvre de Jésus-Christ, « mort pour tous », et donc « sauveur du monde » (cf. Jn 4, 42).
    « Nous devons en effet retenir que l’Esprit-Saint donne à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal » (Gaudium et spes, 22).
    Comme on le dit dans la première Épître à Timothée, Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité. Car Dieu est unique, unique aussi est le médiateur entre Dieu et les hommes » (2, 4-6).
    Ce mystère éclairant de l’unité du genre humain dans sa création et de l’unité de l’oeuvre salvifique du Christ qui porte avec lui la naissance de l’Église, comme ministre et instrument, s’est manifesté clairement à Assise, malgré les différences des professions religieuses, en rien cachées ou atténuées.

    Le grand dessein qui préside à la création

    5. À la lumière de ce mystère, les différences de tout genre, et en premier lieu les différences religieuses, dans la mesure où elles sont réductrices du dessein de Dieu, se révèlent en effet comme appartenant à un autre ordre.
    Si l’ordre de l’unité est celui qui remonte à la création et à la rédemption et s’il est donc, en ce sens, « divin », ces différences et ces divergences, même religieuses, remontent plutôt à un « fait humain », et doivent être dépassées dans le progrès vers la réalisation du grandiose dessein d’unité qui préside à la création.
    Il y a certes des différences dans lesquelles se reflètent le génie et les « richesses » spirituelles donnés par Dieu aux nations (cf.Ad gentes, 11).
    Ce n’est pas à elles que je me réfère. J’entends ici faire allusion aux différences dans lesquelles se manifestent les limites, les évolutions et les chutes de l’esprit humain tenté par l’esprit du mal dans l’histoire (Lumen gentium, 16).
    Les hommes peuvent souvent ne pas être conscients de leur unité radicale d’origine, de destin et d’insertion dans le plan même de Dieu et, lorsqu’ils professent des religions différentes et incompatibles entre elles, ils peuvent même ressentir leurs divisions comme insurmontables, mais, malgré cela, ils sont inclus dans le grand et unique dessein de Dieu, en Jésus-Christ, qui « s’est uni d’une certaine manière à tous les hommes » (Gaudium et spes, 22), même si ceux-ci n’en sont pas conscients.

    Appelés à former le nouveau Peuple de Dieu

    6. Dans ce grand dessein de Dieu sur l’humanité, l’Église trouve son identité et sa tâche de « sacrement universel de salut » en étant précisément « signe et instrument de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen gentium, 1).
    Cela signifie que l’Église est appelée à travailler de toutes ses forces (l’évangélisation, la prière, le dialogue) pour que disparaissent entre les hommes les fractures et les divisions qui les éloignent de leur principe et fin et qui les rendent hostiles les uns aux autres.
    Cela signifie que si le genre humain tout entier, dans l’infinie complexité de son histoire, avec ses cultures différentes, est « appelé à former le nouveau Peuple de Dieu » (Lumen gentium, 13) dans lequel se guérit, se consolide et s’élève l’union bénie de Dieu avec l’homme et l’unité de la famille humaine : « Tous les hommes sont donc appelés à cette unité catholique du Peuple de Dieu, qui préfigure et promeut la paix universelle et à laquelle appartiennent sous diverses formes ou sont ordonnés et les fidèles catholiques et ceux qui, par ailleurs, ont foi dans le Christ, et finalement tous les hommes sans exception que la grâce de Dieu appelle au salut » (ibid).

    Découvrir et respecter les semences du Verbe

    7. L’unité universelle fondée sur l’événement de la création et de la rédemption ne peut pas ne pas laisser une trace dans la vie réelle des hommes, même de ceux qui appartiennent à des religions différentes.
    C’est pourquoi, le Concile a invité l’Église à respecter les semences du Verbe présentes dans ces religions (Ad gentes, 11) et il affirme que tous ceux qui n’ont pas encore reçu l’Évangile sont « ordonnés » à l’unité suprême de l’unique Peuple de Dieu à laquelle appartiennent déjà par la grâce de Dieu et par le don de la foi et du baptême tous les chrétiens avec qui les catholiques « qui conservent l’unité de la communion sous le Successeur de Pierre », savent qu’ils « sont unis pour de multiples raisons » (cf. Lumen gentium, 15).
    C’est précisément la valeur réelle et objective de cette «ordinatio» à l’unité de l’unique Peuple de Dieu, souvent cachée à nos yeux, qui a pu être reconnue dans la Journée d’Assise, et dans la prière avec les représentants chrétiens, c’est la profonde communion qui existe déjà entre nous dans le Christ et dans l’Esprit, vivante et agissante, même si elle est encore incomplète, qui a eu l’une de ses manifestations particulières.
    L’événement d’Assise peut ainsi être considéré comme une illustration visible, une leçon de choses, une catéchèse intelligible à tous de ce que présuppose et signifie l’engagement oecuménique et l’engagement pour le dialogue interreligieux recommandé et promu par le Concile Vatican II.

    Relations avec le peuple juif, avec les musulmans et ceux qui « cherchent un Dieu inconnu »

    8. Comme source inspiratrice et comme orientation fondamentale pour un tel engagement, il y a toujours le mystère de l’unité, aussi bien celle qui est déjà atteinte dans le Christ par la foi et le baptême que celle qui s’exprime dans « l’ordination » au peuple de Dieu et donc encore à atteindre pleinement.
    Tandis que la première trouve son expression adéquate et toujours valable dans le Décret Unitatis redintegratio sur l’oecuménisme, la seconde se trouve formulée, sur le plan de la relation et du dialogue interreligieux, dans la Déclaration Nostra aetate, et tous les deux sont à lire dans le contexte de la Constitution Lumen gentium.
    C’est dans cette seconde dimension, encore assez nouvelle par rapport à la première, que la Journée d’Assise nous fournit de précieux éléments de réflexion qui se trouvent éclairés par une lecture attentive de la Déclaration en question sur les religions non chrétiennes.
    Ici aussi, on parle de « l’unique communauté » que forment les hommes en ce monde (n. 1), et cette communauté s’explique comme le fruit de « l’unique origine » commune, « puisque Dieu a fait habiter le genre humain tout entier sur toute la face de la terre » (ibid) pour qu’il s’achemine vers « une seule fin dernière, Dieu, dont la Providence, les témoignages de bonté et les desseins de salut s’étendent à tous, jusqu’à ce que les élus soient réunis dans la Cité sainte que la gloire de Dieu illuminera et où tous les peuples marcheront dans sa lumière » (ibid).
    Dans les paragraphes suivants, la Déclaration nous enseigne à apprécier les différentes religions non chrétiennes à l’intérieur de ce cadre général où s’enracine notre unité, mais aussi en soulignant les valeurs authentiques qui les caractérisent dans leur effort pour répondre « aux énigmes obscures de la condition humaine » (ibid) et en voulant voir dans cet effort « un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes » (n. 2).
    Ainsi « l’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions et elle exhorte même ses fils pour que, avec prudence et charité…, tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socioculturelles qui se trouvent en elles » (ibid).
    Ce faisant, l’Église se propose avant tout de reconnaître et de respecter cette « ordination » au Peuple de Dieu dont parle Lumen gentium (n. 16) et à laquelle je viens de me référer.
    Quand elle agit de cette manière, elle est donc consciente de suivre une indication divine parce que c’est le Créateur et Rédempteur qui, dans son dessein d’amour, a disposé cette mystérieuse relation entre les hommes et les femmes religieux et l’unité du Peuple de Dieu.
    Il y a avant tout une relation avec le peuple juif, « ce peuple qui reçut les alliances et les promesses, et dont le Christ est issu selon la chair » (Lumen gentium, 16), qui nous est uni par un « lien » spirituel (cf. Nostra aetate, 2).
    Mais il y a également une relation avec « ceux qui reconnaissent le Créateur et, parmi ceux-ci en premier lieu les musulmans qui professent avoir la foi d’Abraham et qui adorent avec nous un Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour » (Lumen gentium, 16).
    Et il y a encore une relation avec ceux qui « cherchent un Dieu inconnu dans les ombres et sous des images » et dont « Dieu lui-même n’est pas loin » (cf. Lumen gentium, 19).

    Identité et conscience de l’Église catholique

    9. En présentant l’Église catholique qui tient par la main ses frères chrétiens et ceux-ci tous ensemble qui donnent la main aux frères des autres religions, la Journée d’Assise a été comme une expression visible de ces affirmations du Concile Vatican II.
    Avec elle et par elle, nous avons réussi, grâce à Dieu, à mettre en pratique, sans aucune ombre de confusion ni de syncrétisme, cette conviction qui est la nôtre, inculquée par le Concile, sur l’unité de principe et de fin de la famille humaine et sur le sens et la valeur des religions non chrétiennes.
    La Journée ne nous a-t-elle pas enseigné à relire, à notre tour, avec des yeux plus ouverts et plus pénétrants, le riche enseignement conciliaire sur le dessein salvifique de Dieu, le caractère central de ce dessein en Jésus-Christ et la profonde unité dont il part et vers laquelle il tend à travers la diaconie de l’Église ?
    L’Église catholique s’est manifestée à ses fils et au monde dans l’exercice de sa fonction de « promouvoir l’unité et la charité entre les hommes, et même entre les peuples » (Nostra aetate, 1).
    En ce sens, on doit encore dire que l’identité même de l’Église catholique et la conscience qu’elle a d’elle-même ont été renforcées à Assise.
    L’Église, en effet, c’est-à-dire nous-mêmes, nous avons mieux compris, à la lumière de l’événement, quel est le vrai sens du mystère d’unité et de réconciliation que le Seigneur nous a confié et qu’il a exercé en premier lorsqu’il a offert sa vie « non seulement pour le peuple mais aussi pour réunir les fils de Dieu qui étaient dispersés » (Jn 11, 52).

    Un ministère essentiel exercé de différentes manières

    10. L’Église exerce ce ministère essentiel qui est le sien de différentes manières : par l’évangélisation, l’administration des sacrements et la conduite pastorale par le Successeur de Pierre et les évêques, par le service quotidien des prêtres, des diacres, des religieux et des religieuses, par l’effort et le témoignage des missionnaires et des catéchistes, par la prière silencieuse des contemplatifs et la souffrance des malades, des pauvres et des opprimés, et par tant de formes de dialogue et de collaboration des chrétiens pour réaliser l’idéal des Béatitudes et promouvoir les valeurs du Royaume de Dieu.
    L’Église a également exercé ce ministère à Assise, d’une manière inédite si l’on veut, mais qui n’est pas moins efficace et moins engageante pour cela, comme cela été reconnu par nos hôtes qui ont exprimé leur joie et exhorté à continuer sur la route commencée.
    Par ailleurs, comme nous le voyons, la situation du monde en cette veille de Noël est en elle-même un appel pressant à retrouver et à maintenir toujours vivant l’esprit d’Assise comme motif d’espérance pour l’avenir.

    La valeur unique de la prière de tous pour la paix dans le monde

    11. Là, on a découvert, de manière extraordinaire, la valeur unique qu’a la prière pour la paix et même que l’on ne peut obtenir la paix sans la prière, et la prière de tous, chacun dans sa propre identité et dans la recherche de la vérité.
    C’est en cela qu’il faut voir, à la suite de ce que nous venons de dire, une autre manifestation admirable de cette unité qui nous lie au-delà des différences et des divisions de toutes sortes.
    Toute prière authentique se trouve sous l’influence de l’Esprit « qui intercède avec insistance pour nous car nous ne savons que demander pour prier comme il faut », mais Lui prie en nous « avec des gémissements inexprimables et Celui qui scrute les coeurs sait quels sont les désirs de l’Esprit » (Rm 8, 26-27).
    Nous pouvons en effet retenir que toute prière authentique est suscitée par l’Esprit-Saint qui est mystérieusement présent dans le coeur de tout homme.
    C’est ce que l’on a également vu à Assise : l’unité qui provient du fait que toute personne est capable de prier, c’est-à-dire de se soumettre totalement à Dieu et de se reconnaître pauvre devant lui. La prière est un des moyens pour réaliser le dessein de Dieu parmi les hommes (cf. Ad gentes, 3).
    Il a été rendu manifeste de cette manière que le monde ne peut pas donner la paix (cf. Jn 14, 27), mais qu’elle est un don de Dieu et qu’il faut l’obtenir de lui par la prière de tous.

    Un témoignage devant le monde de l’engagement commun pour la paix

    12. En vous proposant à vous, messieurs les cardinaux, archevêques, évêques et membres de la Curie romaine, ces réflexions sur l’extraordinaire événement qui s’est déroulé à Assise le 27 octobre dernier, je voudrais avant tout que cela soit une aide pour mieux nous préparer à recevoir encore une fois ce Verbe en qui « toutes choses ont été créées » (cf. Jn 1, 3) et par qui tous les hommes sont appelés à « avoir la vie et à l’avoir en abondance » (Jn 10, 10), ce Verbe divin qui « a voulu habiter parmi nous » (cf. Jn 1, 14) et qui, par sa venue, sa mort et sa résurrection a voulu « récapituler en lui toutes choses, celles du ciel et celles de la terre » (cf. He 1, 10).
    À lui qui, « par l’incarnation s’est uni d’une certaine manière à tout homme » (Gaudium et spes, 22), je voudrais encore confier la suite à donner à la Journée d’Assise et aux engagements que, dans ce but, tous, dans l’Église, nous devrons assumer ou que nous sommes déjà en train d’assumer pour répondre à la vocation fondamentale de l’Église parmi les hommes qui est d’être « sacrement de rédemption universelle » et « germe incorruptible d’unité et d’espérance pour toute l’humanité » (Lumen gentium, 9).
    Je suis certain que vous tous, collaborateurs de la Curie romaine, vous êtes profondément conscients de cette mission. Je vous remercie de tout cela et aussi pour l’aide irremplaçable que vous m’offrez, jour après jour, dans le service de l’Église universelle, avec les représentants pontificaux dans les différents pays du monde.

    13. Et tandis que je présente à tous mes voeux les plus fervents de Noël, je voudrais renouveler l’expression de ma reconnaissance à tous ceux qui, acceptant mon invitation, non sans difficultés et incommodités, nous ont, par leur exemple, poussés non seulement à rendre témoignage devant le monde de l’engagement commun pour la paix, mais aussi à réfléchir sur le mystère de l’oeuvre de Dieu dans le monde, à laquelle nous voulons tous collaborer et dont nous nous apprêtons à célébrer dans la nuit de Noël, sous le regard maternel de Marie, le sommet dans la plénitude des temps.  »

    (Jean-Paul II, le 22 décembre 1986)

    Bonne journée à tous.

    A Z

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