Encore un mot sur les ambiguïtés de la liberté religieuse

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Dans son discours au corps diplomatique, Benoît XVI est revenu sur la question de la liberté religieuse:

« Dans ce panorama, n’y a-t-il pas de nombreuses situations, dans lesquelles, malheureusement, le droit à la liberté religieuse est lésé ou nié ? Ce droit de l’homme, qui est en réalité le premier des droits, parce que, historiquement, il a été, il a été affirmé en premier, et que, d’autre part, il a comme objet la dimension constitutive de l’homme, c’est à dire sa relation avec son Créateur, n’est-il pas trop souvent mis en discussion ou violé ? Il me semble que la société, ses responsables et l’opinion publique se rendent compte aujourd’hui davantage, même si ce n’est pas toujours de façon exacte, de cette grave blessure portée contre la dignité et la liberté de l’homo religiosus, sur laquelle j’ai tenu, à de nombreuses reprises, à attirer l’attention de tous. »

Comme les lecteurs habitués d’OV le savent déjà, j’ai des difficultés à comprendre la portée exacte de la liberté religieuse dans l’enseignement magistériel contemporain.
En tout cas, je vois dans ce texte 3 logiques (au moins) et je ne vois pas bien comment les harmoniser (là encore, si un lecteur plus savant que moi peut nous éclairer tous, son apport sera le bienvenu):
1) La logique de la liberté religieuse comme « droit » issu de 1789. Quand le Pape signale que le « droit à la liberté religieuse » a été historiquement affirmé en premier, je ne vois pas comment on pourrait ne pas comprendre ce droit ainsi. Or, il est clair que la « liberté religieuse » façon 1789 n’est pas compatible avec l’enseignement catholique: il s’agit d’une liberté que l’homme prétend avoir de se donner sa propre loi. Ce qui signifie, en particulier, que la vérité n’est pas la norme de cette liberté.
2) La logique de la liberté religieuse comme liberté de l’acte de foi. Quand il est question de la relation entre l’homme et son Créateur, il s’agit bien de la liberté (qui, cette fois, ne fait aucun doute du point de vue de l’enseignement catholique) qu’a tout homme de rendre un culte d’adoration au vrai Dieu.
3) Enfin, une troisième logique, plus « politique » (ou prudentielle, si vous préférez), concerne les relations du croyant avec la société temporelle. Je ne suis pas certain que les sociétés voient mieux aujourd’hui qu’hier la dimension religieuse de l’être humain. Je vois bien que l’on parle plus souvent que naguère de « laïcité positive » ou de « laïcité ouverte », mais c’est toujours avec le « préalable » des Modernes, selon lequel il ne faut surtout pas que la loi morale prime sur la loi civile (c’est-à-dire un préalable qui blesse gravement la légitime laïcité et que nous, catholiques, ne pouvons en aucun cas accepter). Mais, quoi qu’il en soit de l’analyse de la situation, il est clair que ce commentaire du Pape se réfère aux relations politiques entre le croyant (comme personne et comment membre de l’Eglise) avec l’Etat. Or, ces relations sont certes encadrées par des principes moraux, mais elles sont aussi assez largement affaire d’appréciation prudentielle (c’est pourquoi deux saints aussi importants que saint Robert Bellarmin et saint Grégoire VII ont eu deux appréciations assez différentes des rapports entre Eglise et Etat, alors que leurs doctrines étaient, au contraire, très proches).

9 comments

  1. Rosalie

    Le catéchisme de mon enfance m’avait appris la différence entre liberté et droit. Par exemple, j’ai la liberté de voler mais je n’en ai pas le droit.
    Choisir le bien ou la vérité est mon droit, choisir le mal ou l’erreur est ma liberté.
    N’étant pas théologien, je n’ose pas m’engager dans une discussion au sujet de la liberté religieuse, mais je conclus, en vertu de mon catéchisme, que j’ai le droit à l’unique vérité (la religion catholique) mais que je suis libre (à mes risques et périls) de choisir l’erreur (n’importe quelle autre religion). C’est cela, à mes yeux, ce que signifie la liberté religieuse.

  2. Boris Maire

    Je ne suis guère plus savant que beaucoup d’autres.

    Donc, étant ignorant, je me réfère au Catéchisme de l’Eglise Catholique :

    2106
    « Qu’en matière religieuse, nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience, ni empêché d’agir, dans de justes limites, suivant sa conscience en privé comme en public, seul ou associé à d’autres » (DH2). Ce droit est fondé sur la nature même de la personne humaine dont la dignité lui fait adhérer librement à vérité divine qui transcende l’ordre temporel. C’est pourquoi il « persiste même en ceux-là qui ne satisfont pas à l’obligation de chercher la vérité et d’y adhérer » (DH2).

    2108
    Le droit à la liberté religieuse n’est ni la permission morale d’adhérer à l’erreur (cf. Léon XIII, enc. « Libertas præstantissimum »), ni un droit supposé à l’erreur (cf. Pie XII, discours 6 décembre 1953), mais un droit naturel de la personne humaine à la liberté civile, c’est-à-dire à l’immunité de contrainte extérieure, dans de justes limites, en matière religieuse, de la part du pouvoir politique. Ce droit naturel doit être reconnu dans l’ordre juridique de la société de telle manière qu’il constitue un droit civil (cf. DH 2).

    L’Eglise nous enseigne donc que la liberté religieuse est la liberté d’adhérer à la religion, donc sans contrainte, par exemple la contrainte de condamnation à mort si on renie la religion est donc contraire à la liberté religieuse.

    Dans le même temps, cette définition n’est pas relativiste : le fait de n’être pas contraint ne permet pas de dire qu’une autre religion que le catholicisme serait la vraie religion ou détiendrait une vérité. Bien au contraire, cette liberté doit nous conduire à la recherche de la vérité, celle-ci nous conduisant au catholicisme.

    A partir de là, pour le point 1 (parce que, historiquement, il a été, il a été affirmé en premier), je l’entends comme la liberté de commettre le péché originel.
    C’est bien parce que Adam et Eve disposaient de la liberté religieuse qu’ils ont pu tenter de rechercher la Vérité par une autre voie, celle du fruit interdit.
    Ils n’étaient pas contraints au bonheur obligatoire.

    Concernant le 3e point, je ne suis pas d’accord avec vous lorsque vous dites « Je ne suis pas certain que les sociétés voient mieux aujourd’hui qu’hier la dimension religieuse de l’être humain ».
    Bien au contraire ! Primo, ces sociétés le reconnaissent et en son nom réclame la tolérance entre les croyances, donc le relativisme religieux.
    Secundo, elles cherchent à imposer une nouvelle forme de religion. Regardons les manigances de Obama et de Tony Blair. Prétendant être attachés à une religion (chrétienne en l’occurence), ils prétendent aussi que celle-ci acceptent toutes les hérésies actuelles, notamment la théorie du gender et celles de l’avortement et de l’euthanasie. De même, ils font croire à une tolérance envers toutes les religions, notamment lorsque Obama joue sur les 2 tableaux chrétien et musulman.

    (http://www.michaeljournal.org/obamaschooyans.htm)

    UdP,
    Boris

  3. Boris Maire

    Le 11/01 dans le magazine en Français de Radio Vatican, Monseigneur Aldo Giordano, observateur auprès du conseil de l’Europe, a confirmé mon point de vue sur le péché originel comme première affirmation de la liberté religieuse.
    (à 19h30 sur Radio Notre dame)

  4. Benoît Lobet

    Il me semble que la liberté religieuse est directement liée à la liberté de la conscience morale droite et éclairée par la raison et la révélation. L’enseignement constant de l’Eglise depuis les Ecritures, c’est qu’aucun acte n’est vraiment bon s’il n’est accompli en conscience – même si l’acte est objectivement bon, il faut pour qu’il soit éthiquement bon qu’il soit accompli avec la conscience – l’intime conviction – qu’il est bon. Or cela est éminemment vrai de la foi : l’acte de foi est nécessairement bon « en soi », mais n’est éthiquement juste et bon qu’accompli en conscience, et là est le lien avec la liberté. Aucune foi ne saurait donc être contrainte, aucune « non-foi » non plus, évidemment. En ce domaine qui touche à la transcendance, la vérité d’un acte de foi n’est pas simplement objective (choisir la « bonne foi » ou la « bonne religion ») mais éthique : choisir en conscience, donc librement, ce qui est bien, et l’accomplir… Pour prendre un exemple : un animiste qui croit « de bonne foi » et en conscience qu’il a choisi la « bonne religion » (mettons celle de ses pères), se trompe objectivement. Mais cela ne suffit pas à rendre mauvais son acte de foi, s’il est inspiré par une conscience droite et libre. Un chrétien qui se serait fait chrétien par opportunisme serait dans la vérité objective, mais si son acte de foi est contraint, s’il n’est pas accompli dans la droiture de la conscience, il est éthiquement mauvais… C’est à cette profondeur de la conscience qu’il faut fonder la liberté religieuse et la lier à la recherche de la vérité. Du reste, c’est là l’enseignement classique de l’Eglise : par exemple, c’est ce que dit saint Thomas d’Aquin (Summa Th., Ia IIae, q.19 entre autres).

  5. Yves

    Et que pensez-vous de cette citation du même discours du pape?

    Je voudrais répéter que l’Eglise ne recherche pas de privilèges, ni ne veut intervenir dans des domaines étrangers à sa mission, mais simplement exercer celle-ci avec liberté. J’invite chacun à reconnaître la grande leçon de l’histoire :  » Comment nier la contribution des grandes religions du monde au développement de la civilisation ? La recherche sincère de Dieu a conduit à un plus grand respect de la dignité de l’homme […] »(Message pour la célébration de la Journée Mondiale de la Paix, 1er janvier 2011, n. 7).

    Reconnaissance « des grandes religions », non intervention de l’Eglise dans les domaines étrangers à sa mission… La définition me plait!

  6. Cher confrère,

    Je partage vos interrogations mais je voudrais apporter une remarque. En lisant le texte de Benoît XVI, je n’ai pas eu l’impression qu’il affirmait que le droit à la liberté religieuse fût acquis en 1789. Il n’y fait pas référence et n’inscrit pas, me semble-t-il, son argumentation dans ce contexte des « droits de l’homme » révolutionnaires. Faisant précisément référence à la liberté religieuse comme premier des droits « historiques » – or il y en a bien d’autres, sur tous les plans, qui ont été dégagés au cours des siècles, notamment en droit pénal, avant 1789 en France – j’ai pour ma part pensé à tout ce processus qui s’affirme par exemple à Rome avec les chrétiens affirmant leur droit de ne pas adorer les dieux de l’Empire. Et toute l’idée qu’il ne saurait y avoir contrainte pour imposer une religion, ni même la vraie foi.

    Mais je peux me tromper…

  7. daniel

    Je rappelle à tous que seule « l’invincible ignorance » sauve du péché celui qui est dans l’erreur et que Saint Thomas d’Aquin donne comme mortel le péché de refuser de chercher la Vérité.
    ceci pour mieux éclairer ce qu’il dit sur la bonté de l’acte fait en conscience.
    Je pense donc que c’est un péché mortel pour les chrétiens que de ne pas oser dire cette vérité (en particulier pour les prêtres et évêques) et donc de classer le christianisme avec les croyances religieuses en donnant une valeur religieuse à un droit qui n’en est pas une aux yeux de Dieu, seulement au yeux de la loi civile qui a en charge la paix sociale et qui par ailleurs condamne les débordements liés aux violences des moeurs qui accompagnent ces croyances et en corrige donc les imperfections (comme par exemple dans la loi musulmane et que l’on constate tous les jours dans les pays où cette loi sert de loi sociale).

  8. Comme Madame Jeanne Smits, je ne pense pas que le droit à la liberté religieuse ait été réclamé pour la première fois en 1789. La déclaration de 1789 est mal rédigée, je pense que la Déclaration de 1948, notamment son article 30 est la clé de bien des perplexités. Les croisades (par exemple)ont été entreprise pour la liberté religieuse.

    Cette question ne se résout également que si l’on a en tête la question du titre juridique des laïcs à agir. Si l’on n’a pas réfléchi à la notion de titre juridique laïc, on a peu de chance de résoudre la difficulté. L’homme, fait à l’image de Dieu, capable de vérité, animal raisonnable, et seul animal religieux, par la raison est d’une dignité éminente ce que l’ambiance rousseauiste et darwiniste nous empêchent de voir.

    IL faut aussi distinguer l’ordre spirituel de l’ordre juridique. La notion de « liberté religieuse » nécessite des études juridiques pour être saisie.

    J’ai posté sur mon blog au sujet de la compatibilité entre entre le « Syllabus » et la « liberté religieuse » en démontrant (du moins, je le pense) que le « Syllabus » est fondé sur la liberté religieuse que les libéraux voulaient bafouer en l’occurrence.

    Ne pas oublier que la liberté religieuse est une notion qui est d’ordre rationnel, elle n’est que confirmée par Dignitatis humanae.

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