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Les voeux de Mgr Mathieu

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L’évêque de Saint-Dié écrit :

« Le tourbillon des nouvelles quotidiennes nous fait perdre le Nord… Entre violences des conflits fratricides et menaces effrayantes sur l’environnement, d’une part, et inventions scientifiques non contrôlées aux capacités insoupçonnables, d’autre part, quelles routes allons-nous emprunter ?

Chacun a bien ses raisons de vivre, pour se lever chaque matin, faire son ouvrage, son « métier » d’homme ou de femme, qu’on soit jeune, ou adulte, ou vieillard, en bonne santé ou marqué par divers handicaps. L’on est attaché à des êtres chers et des projets passionnants.

En ces jours d’hiver où les nuits sont longues, les lumières ne manquent pas, scintillements qui éblouissent et aveuglent, ou qui éclairent nos routes. Puisque nous allons fêter Noël et le Nouvel An, je me pose d’abord deux questions : À quelle source pouvons-nous boire ? Vers quoi allons-nous ?

« Tout nous est donné » ou « le subversif de la crèche ».

Evidemment, en croyant que je suis, la source est à la crèche ! Quelques-uns en font un épouvantail et d’autres un drapeau. Elle est d’abord un pauvre berceau, inoffensif. C’est l’accueil d’un enfant.

Nous sommes tous passés par là. La crèche nous renvoie à ceux dont nous sommes venus, qui nous ont façonnés, marqués, notre héritage génétique, la couleur de nos yeux, notre tempérament. L’éducation reçue dans la famille et à l’école nous a fait grandir. Notre histoire est jalonnée de nos réussites, nos échecs. De multiples rencontres nous ont influencés, et aussi des épreuves, et les carrefours de la maladie, des ruptures. Des choix successifs nous ont construits. Chacun peut se souvenir de son histoire personnelle, comment notre enfance, notre adolescence et notre jeunesse nous ont ouverts à l’autre, à la vie ensemble.

Je sais bien – ou plutôt je pressens – le poids de nos conditionnements dans tous les lieux et communautés où nous avons grandi. À notre tour nous les avons marqués par notre présence, notre action. C’est dire aussi la richesse de l’humus qui nous a vu grandir.

La foi nous a donné un sens et nous fait saisir que tout nous est donné. Quelqu’un avant nous nous a aimés, nous a donné ce que nous sommes devenus et ce que nous continuons de devenir.

Jusqu’à la fin, jusqu’à notre mort. La mort des autres nous fait peur, on voudrait s’en débarrasser. Un jour elle s’approchera de nous et nous pourrons l’accueillir, si nous sommes fraternellement accompagnés. Une fin de vie en soins palliatifs pourrait même, dit-on, être naissance ?

Depuis notre enfance, tout nous a été donné. La vie, si fragile, si exposée, si rude, si douloureuse parfois, n’en est pas moins un cadeau, une grâce, depuis le début et encore maintenant, chaque matin. Notre vie s’ancre dans un merci.
À Noël, l’enfant de la crèche, que d’aucuns trouveraient subversif, c’est ce cadeau, cette grâce, cette joie promise aux pauvres dans la nuit de Bethléem. « Bethléem, aujourd’hui : elle est pour toi cette promesse. Des artisans de paix sont attendus chez toi ! ». C’est une invitation universelle au partage, à l’amour, à l’accueil de l’étranger.

Loin de l’éblouissement de nos lumières et de nos festivités bruyantes, la source à laquelle nous pouvons boire, est celle des béatitudes, c’est la source de la joie qui commence dans l’humilité de la crèche et de nos enfances. La Joie des béatitudes n’en finit pas de travailler et de se développer. Nous buvons à cette source de l’humilité de Jésus qui s’est vidé de toute sa puissance, pour se faire le plus petit, le plus faible, le plus vulnérable. Jésus, l’Amour exposé (Philippiens 2,6), Amour dont la fécondité parcourt notre histoire jusqu’à nous.

Vers qui allons-nous ?

Ayant puisé à la source, vers quoi, vers qui allons-nous ? Ce monde est si complexe, riche d’énergies multiples, de technologies qui semblent ouvrir à tous les possibles, dans l’infiniment grand, avec l’aventure de Philae comme dans les biotechnologies de l’infiniment petit. Cela alimente les craintes les plus vives de l’apprenti sorcier, et les rêves les plus fous d’immortalité. On sent bien qu’on pourrait perdre son âme dans les nouvelles technologies, si on envisageait par exemple d’éliminer ce qui est trop fragile, ce qui ne vaut plus la peine d’être soigné : là se jouent toutes les questions aujourd’hui de la fin de vie, où l’on croit trouver quelque sécurité morale dans des lois nouvelles, face à des problèmes humains où l’homme (le parent, l’ami, le soignant) est requis d’exercer sa responsabilité. Ne peut-on craindre pour la dignité de l’homme vulnérable ? Un champ immense s’ouvre à la responsabilité des hommes, scientifiques et politiques, croyants ou non. Quelle humanité allons-nous construire, dans le respect de la dignité de chacun, à commencer par le plus faible, l’être humain dans ses commencements comme à l’heure ultime ? Le champ de l’éthique touche aussi la politique et doit rester centré sur la dignité de l’homme fragile.

Vers quoi allons-nous ?

Cette question nous concerne tous, sous toutes les latitudes. Il nous faut apprendre à penser à l’échelle de la Planète, sinon de l’Univers… L’Europe a une histoire dont nous pouvons être fiers, elle a évité la guerre entre européens depuis 70 ans, une première historique ! Les nations qui la composent auraient bien tort de se replier chacune sur elle-même. L’Europe serait-elle menacée par de puissants voisins ou par des pauvres qui frappent à sa porte, avides de notre paix et de notre bien-être ? Ou par des demandeurs d’asile, victimes de la violence ? L’Europe gagnera à s’ouvrir comme l’y invite le Pape François. Élargissons le champ de la fraternité.

Le dépôt qui nous est confié, celui de la vie, celui de notre cadre de vie, celui de nos cultures, ce dépôt est bien sûr à protéger, à développer : il faudra le transmettre aux générations futures qui à leur tour le feront fructifier. Comme l’écrivait Jean-Paul II en 1991 dans Centesimus annus, n°40 : « La protection de l’environnement constitue un défi pour l’humanité tout entière : il s’agit du devoir, commun et universel, de respecter un bien collectif, destiné à tous », en empêchant que l’on puisse « impunément faire usage des diverses catégories d’êtres, vivants ou inanimés, – animaux, plantes, éléments naturels – comme on le veut, en fonction de ses propres besoins économiques » (le même Jean-Paul II, Sollicitudo rei socialis, n°34).

Si le Nouvel An nous tourne vers l’avenir, il faut redire que nous croyons en l’avenir pour nous-mêmes et ceux qui nous suivront. On peut compter sur les jeunes pour bâtir l’avenir, si on sait leur donner leur place, leur faire confiance. Vers qui allons-nous ? Pour les chrétiens, c’est le Christ qui est le but et le compagnon de route. Son Royaume est une belle tâche pour nous tous : c’est dans une vie donnée que nous rencontrerons la fraternité promise, et que nous trouvons la Joie. Tel est le projet à poursuivre. Bonne année ! car l’année nouvelle s’offre comme chemin fraternel. Les jeunes qui le peuvent ont bien raison d’ouvrir l’année nouvelle par le « pèlerinage de confiance sur la terre » à Prague avec la Communauté de Taizé, magnifique école de réconciliation.

S’y consacrer

Puiser à la Source et se tourner vers l’Avenir, c’est y travailler. S’y consacrer parce que la Source est abondante. Se donner, s’engager, compromettre sa vie, c’est l’acte qui nous définit dans notre humanité. Faire du neuf dans ce qui est déjà vieux. C’est le temps de nos engagements ordinaires et parfois décisifs. Est-il possible de formuler des vœux sans travailler à ce qu’ils deviennent réels, sans les traduire en actes ? Souhaiter la paix n’est qu’un vœu pieux si l’on reste dans le soupçon, la critique, le conflit latent ou actif. Souhaiter la Joie est inutile et dérisoire, si l’on garde une face de Carême, comme dit le Pape François, c’est-à-dire si l’on reste prisonnier de la tristesse ?

L’engagement est quotidien. Dans les visites pastorales, je rencontre habituellement les élus locaux et je suis impressionné de leur implication, leur disponibilité, leur sens du bien commun, quelles que soient leurs références, leurs étiquettes, et cela particulièrement dans les zones rurales.

L’engagement est à la fois spirituel et fraternel. Spirituel, car l’homme ne vit pas seulement de pain. Aussi bien pour celui qui a faim et a besoin aussi de fraternité, que pour celui qui vit dans l’abondance au risque d’y perdre pied. L’engagement est fraternel s’il s’enracine chez Celui qui nous a tout donné, le Christ, qui nous introduit dans une famille sans limite, née du même Père, disent ceux qui croient en un Créateur et même à un Sauveur.

Il en est qui y croient et prennent cela très au sérieux. L’engagement ordinaire, celui d’une mère ou d’un père, celui d’un frère ou d’un voisin, ou d’un lointain en qui il a reconnu un « prochain ». On le retrouve à tous les âges et sous toutes les latitudes, chrétien ou non.

Le chrétien est invité à cet engagement fraternel pour le Royaume de Dieu. Il se sent parfois appelé à « répondre à l’appel à la mission au sein d’une Église locale. Pour travailler à mettre en valeur la beauté des personnes et leur action » dit une mère de famille, membre d’une équipe paroissiale. Ici et partout dans le monde, l’Église ouvre ce chemin.

Beaucoup prennent cela au sérieux au point d’en faire un engagement quotidien. Ils disent marcher sur les pas du Christ ou faire le choix de Dieu. Pour tous, la rencontre du Christ est source de Joie, dit toujours le Pape François. On peut marcher avec le Christ et vers Dieu tout en étant aussi engagés dans une famille, un métier, ou dans la vie sociale, culturelle, et dans la politique. L’Evangile est lumière sur tous les chemins de nos engagements.

Les diacres permanents sont une trentaine dans le diocèse après l’ordination de six nouveaux en juin dernier. Eux aussi ont accepté de répondre à un appel, au nom de leur baptême qui déjà les engageait au nom de l’évangile, sachant que cet appel allait les conduire plus loin.

Quelques-uns font de ce choix leur priorité. Ils s’engagent patiemment à une formation exigeante dans des séminaires ou noviciats. Quelques-uns font « leur » chemin, avec d’autres, dans une exigeante vie de communauté où l’on n’a pas choisi ceux avec qui on vit. Vie « consacrée », dit-on. Deux hommes originaires du diocèse sont devenus prêtres cette année, l’un dans une communauté nouvelle, l’autre chez les bénédictins : la fécondité spirituelle du diocèse n’est pas éteinte et des jeunes s’interrogent.

Ce sont des choix d’engagement à cause de l’Autre et au service des autres. Ce sont des chemins où l’on reçoit tellement plus qu’on ne donne ! Ceux-ci nous disent que travailler à l’avenir, avec le Christ et son Evangile, et parmi des frères, ça vaut la peine et qu’on y trouve la Joie. Ils invitent tous ceux qui le veulent à y goûter.

Cette année particulièrement, le diocèse de Saint-Dié est invité à « partager sa joie de croire ». Plusieurs étapes l’ont marqué : une session de rentrée, le temps de l’Avent. Nous le ferons encore au Carême et lors du grand rassemblement diocésain de Pentecôte 2015. Ce sera une belle mobilisation des catholiques des Vosges, dans les paroisses, les mouvements, les services… Nul ne doit rester à côté de la Joie de croire !
C’est tous les jours, jour de soleil ou de brouillard, que nous renouvelons ensemble notre Joie de croire.

Alors oui, Joyeux Noël 2014 et Bonne Année 2015.

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