05 novembre 2007: Mgr Bernard GINOUX, évêque de Montauban, CEF, Lourdes (65), France.

Mgr Ginoux dénonce la conception rousseauiste de la conscience

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Voici la lettre de Monseigneur Bernard Ginoux, évêque de Montauban, envoyée mardi Saint, à ses prêtres :

« Depuis quelques jours l’Eglise de France en la personne du cardinal-archevêque de Lyon est soumise à un très fort vent de tempête médiatique.

D’une manière ou d’une autre nous sommes pris dans ces turbulences et les fidèles catholiques tout autant. Ils se posent beaucoup de questions, ne comprennent pas toujours et l’émotion –légitime- peut l’emporter. Ce jeudi-saint est un jour particulier pour nous prêtres puisque nous y reconnaissons la fondation du ministère presbytéral en même temps que l’institution de l’eucharistie. L’évangile du « lavement des pieds » nous exhorte à mettre en pratique, au nom du Christ, le service du frère qui donne sens à notre vocation. Le prêtre, à la suite du Christ, ne peut être que serviteur. De là viennent les quelques réflexions que je vous propose à la lumière de ce triduum pascal.

Devant une situation grave où les jugements prennent la place des faits, notre premier souci est d’être au service de la vérité. En l’occurrence seule la justice peut se prononcer sur la responsabilité et, éventuellement, la culpabilité du cardinal Barbarin et de son entourage. Au plan légal comme au plan humain la présomption d’innocence est première. Il faut donc laisser la parole à la justice et rappeler que cette même justice s’est déjà prononcée sur ces affaires puisque les faits rapportés sont anciens et jugés. Il reste cependant que le mal fait aux enfants et aux jeunes est imprescriptible car la blessure causée ne s’efface jamais. Nous devons rappeler avec force que de tels actes sont à l’opposé de notre mission qui est le service de chacun.

Notre vocation au service nous interroge, en effet, sur le style de vie que nous avons. Il est évident que la recherche de soi, le culte de sa personnalité, la tentation d’être entouré de flatteurs, le besoin de dominer, et bien d’autres comportements, entraînent le prêtre vers ce que le pape François appelle la « mondanité » : avoir l’esprit, les manières du monde et, finalement, en prendre les comportements. Vous conviendrez avec moi que la marge de manœuvre est étroite. Sans arrêt, en effet, l’opinion publique demande aux prêtres d’être proches de tous, d’être « comme tout le monde », de vivre avec son temps, de s’adapter, souhaitant, d’après les sondages, que l’Eglise ne donne plus de directives. Mais, lorsqu’il y a un faux pas, les mêmes prêtres sont méprisés par la même opinion publique et l’Eglise est accusée. Il y a là une évidente contradiction qui oublie que, sans la grâce, le prêtre est un homme faible qui peut tomber dans des actes coupables. La force du prêtre c’est sa vie dans le Christ.

Il faut ajouter que parmi les sollicitations du monde il y a une surenchère de discours et d’images autour du sexe. La sexualité, qui est un bien voulu par Dieu et qui permet de vivre une relation de communion entre l’homme et la femme, est détournée de cet objectif pour devenir un moteur culturel et commercial. Nous sommes plongés dans un monde pornographique et personne n’en sort indemne. Quand l’Eglise dénonce ce danger, elle est moquée et stigmatisée. C’est pourtant l’effritement de la notion du bien et du mal qui brouille le discernement et fait entrer dans une conception rousseauiste de la conscience humaine « tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal ». (Jean-Jacques Rousseau, L’Emile). Or, la conscience ne vient pas du ressenti mais elle est l’union de la volonté, de l’intelligence et de la foi pour faire la vérité sur moi-même et admettre qu’il y a des actes que je ne peux jamais faire, des actes qui sont toujours un mal. Abuser d’enfants, de jeunes, de personnes faibles est l’un de ceux-là. Il abîme à jamais une créature de Dieu, innocente et confiante dans le prêtre qui représente beaucoup. Or, la circonstance aggravante est là : utiliser son autorité pour parvenir à des fins ignobles. On comprend alors les réactions de l’opinion publique qui est scandalisée quand surviennent de telles affaires. Mais, en même temps, notre société fait l’éloge de toutes les formes de sexualité.

Que faire ?

Nous avons tous à reconnaître que ces tristes affaires ne nous sont pas étrangères car tous les membres de l’Eglise sont solidaires. Nous ne pouvons pas accepter que des faibles soient meurtris à vie et nous devons les défendre sans la moindre hésitation : « tout ce vous avez fait au plus petit d’entre les miens c’est à moi que vous l’avez fait…. » C’est pourquoi nous sommes d’abord soucieux de soutenir les victimes et de dénoncer tout ce qui blesse des enfants et des jeunes.

Nous avons à écouter les gens et à saisir leur malaise. Beaucoup continuent de faire confiance à l’Eglise. Sachons les accueillir et les aider à retrouver la paix, en particulier en leur faisant évoquer de belles figures de prêtres qu’ils ont connus. N’oublions pas que pour des fidèles désemparés parler à un prêtre est important. Soyons à l’écoute ! Cette écoute, qui se refuse à la critique et au jugement, est un service fraternel dont nous parle souvent le pape François lorsqu’il insiste sur la proximité du pasteur avec ses « brebis ». Pensons aussi que souvent, pas loin de nous, souffrent dans le silence des victimes de pédophilie, d’abus sexuels, de la part de personnes de leur entourage qui ne sont pas des prêtres !

Nous sommes dans l’année de la Miséricorde. Demandons pardon pour nos faiblesses, nos péchés, pour notre refus d’être de pauvres serviteurs. La clé du changement est dans la conversion du cœur de chacun d’entre nous. Comme prêtres nous sommes appelés à suivre le Christ « bon pasteur », et d’abord comme le Christ à prier pour et avec nos paroissiens. Interrogeons-nous en vérité :

Quel pasteur suis-je réellement ?

Est-ce que je suis le « berger mercenaire » ?

Est-ce que, chaque jour, « je donne ma vie pour mes brebis » ?

Est-ce que je porte ma mission comme un service ?

Est-ce que je vis ce service à la manière de Jésus « serviteur dépouillé et désarmé » ?

Comment je vis la miséricorde de Dieu à mon égard ?

Quelle est la place de mes frères dans ma vie de prêtre –diacre ?

Quelle cohérence entre ma vie et mon ministère : « Imitez dans votre vie ce que vous accomplirez dans ces rites et conformez-vous au mystère de la croix du Seigneur » (rituel de l’ordination des prêtres).

Nous sommes au triduum pascal et nous allons vivre la passion et la mort de Jésus. Il est mort pour nous sauver de nos péchés. En contemplant le crucifié nous rendons grâce à Dieu qui, en Jésus, fait miséricorde aux pécheurs que nous sommes. Notre espérance s’enracine dans le mystère de la foi : avec Jésus nous passons de la mort à la vie. En allant vers la joie de Pâques rappelons-nous que nous sommes en chemin de résurrection.

Je vous redis ma confiance et ma reconnaissance pour votre mission dans le diocèse. En vous souhaitant de bonnes fêtes de Pâques je vous assure de ma prière fraternelle. »

8 comments

  1. santiago64

    Enfin une voix d’évêque met l’accent sur la malignité de l’opinion dominante sur la toute puissance – sans limite – de la conscience. C’est le fondement du monde et de ses dérives et cela découle de l’absurde doctrine de Rousseau. J’avais déjà, à l’occasion d’une mise au point de Benoît XVI, rappelé la toxicité morale et intellectuelle de l’erreur moderne sur la conscience:
    https://drive.google.com/file/d/0B75XR2SDugFyRnBFck5lbVVwQTg/view?usp=sharing
    On oublie TOUJOURS de rappeler que la conscience n’exerce correctement son opération de guide et juge des actes et des idées qu’ÉCLAIRÉE par la vérité et les Commandements. Sans cette nécessaire limitation, la liberté de conscience est effectivement « un délire » comme l’ écrit Grégoire XVI dans l’encyclique Mirari Vos.

    • Très intéressant votre commentaire et l’éclairage de Benoît XVI sur cette question. À mon avis cependant Dignitatis humanæ traite surtout des droits de la conscience. La conscience morale, même erronée, est infaillible. (exemple si je crois que donner du lait à mon chat est un péché mortel, cela devient un péché mortel, même si ce jugement est objectivement erroné. Pour donner un exemple plus vraisemblable: si je crois que manger du porc est un péché mortel. Cependant si je crois qu’en tuant mon prochain, je rends gloire à Dieu, cela ne peut pas m’innocenter car une loi est inscrite dans le cœur de tout homme « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent. » Il en est de même de l’avortement. Il en est de même de la liberté religieuse qui s’impose à tous, même aux lefebvristes qui en usent et veulent interdire aux autres d’en user. Donc la liberté de conscience devant Dieu est absolue (en ce sens que nul n’est juge de la conscience d’un autre). Mais de Dieu on ne se moque pas (saint Paul), nous avertit l’Église sans juger notre conscience. Cela reste en définitive de la responsabilité de chacun car seul Dieu sonde les reins et les cœurs. L’Église toutefois éduquera notre conscience sans pouvoir la juger. Notre-Seigneur nous a interdit de juger les consciences. (Mathieu 7,1)

      Au point de vue juridique je ne peux imposer ma conscience erronée que dans la mesure de l’ordre public, lui-même dicté par la raison universelle de l’homme. Les règles juridiques s’imposeront universellement en raison de la capacité universelle de l’homme à chercher et à trouver la vérité notamment dans le domaine moral: ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent (d’où les sanctions pénales).

      Il importe donc de bien distinguer le plan individuel, spirituel, du plan psychologique, du plan moral, du plan simplement social, du plan social appréhendé par le droit autrement dit le plan juridique.

  2. Saint Jean-Paul II a donné une définition de la conscience. Sauf erreur de ma part selon saint Jean-Paul II, la conscience est un jugement.

    Dans « Véritatis splendor » Jean-Paul II donne une définition de la conscience :

    « la conscience (…) c’est-à-dire (…) un acte de l’intelligence de la personne, qui a pour rôle d’appliquer la connaissance universelle du bien dans une situation déterminée et d’exprimer ainsi un jugement sur la juste conduite à choisir ici et maintenant ; »

    La conscience n’est donc pas arbitraire au plan individuel. Elle est d’autre part soumise à l’ordre public, selon le même saint Jean-Paul II dans ses expressions publiques.

    « Les avocats et les membres des professions judiciaires ont ainsi la redoutable responsabilité de trouver les moyens de concilier les manifestations individuelles ou collectives des convictions qui s’enracinent au plus profond de la conscience avec les nécessités de l’ordre public, sans pour autant les réduire à de simples opinions, ce qui n’irait pas sans grand dommage pour la société et sans atteinte au droit des personnes. »

    Discours du même au congrès des avocats 23 mars 1991.

    La liberté de conscience est donc un élément de l’ordre public. En même temps le même ordre public limite l’expression de la conscience. L’ordre public s’impose à la conscience qu’il est chargé de former.

    Donc, Rousseau se trompait lorsqu’il faisait de la conscience une sorte d’instinct indépendant de l’intelligence. Rousseau fourrier de Marx et de Darwin affectait de considérer l’homme comme une bête comme une autre. La conscience au contraire est un « acte de l’intelligence », un jugement moral non arbitraire mais rendu selon des principes moraux dont les grands principes sont inscrits par Dieu dans le cœur de tout homme.

  3. on ne peut pas être  »solidaires » dans le mal. il ne faudra pas confondre la  »conscience morale » (raison droite) et la  »conscience psychologique » (ma façon de voir, ma volonté, ma liberté). Nous pensons que c’est Rousseau qui dit  »vrai », il est dans la  »raison droite »: le bien c’est le bien; le mal c’est le mal: il n’y a pas de commune mesure; la Foi n’y est pour rien, car elle est un don de Dieu, et  »tout ce que Dieu créa est Bon ». En effet, face aux actes immoraux que commettent certains prêtres et évêques, il ne faudra pas trop attendre que la polémique prenne de l’ampleur pour enfin demander  »pardon »; il faudra tout de suite poser des actes évangéliques pour plus de crédibilité: 1. demander tout de suite pardon aux victimes et à leurs proches; 2. déclarer publiquement que les prêtres et évêques coupables ont été réduits à l’état laïque; 3. Convoquer les victimes et causer avec elles pour les indemniser si elles le veulent. Ainsi, on mettra fin à la polémique! On ne comprend pas pourquoi les évêques n’ont pas dit tout de suite au Cardinal Barbarin de demander pardon: pourquoi a-t-il longtemps attendu pour demander pardon??? On ne comprend rien! Il ne faudra pas se justifier car il y a la différence entre la droit et la morale. Les évêques devraient rester dans la morale et laisser le droit aux tribunaux pour s’occuper des coupables car ils sont déjà laïcisés, et l’Eglise est quitte: défendons d’abord l’Institution mise à mal…

    • Cher Jean,

      On ne voit pas pourquoi l’imprescriptibilité s’attacherait spécialement aux actes de pédophilie.

      La prescription est un élément des droits de la défense et à ce titre elle est sacrée. La déperdition des preuves, et d’autres éléments sont des éléments qui militent en faveur de la prescription.

      On va juger un homme de soixante-quinze ans pour des faits datant de 35 ans dont furent victimes des hommes de quarante-cinq ans lorsqu’ils avaient dix ans. Il y a des limites dont celle de l’inaction de la victime de 18 ans à 45 ans soient 27 ans. Inaction peut-être innocente mais la justice des hommes ne peut tout et surtout elle ne doit pas risquer de condamner un innocent.

      Je le dis d’autant plus facilement que victime d’au moins trois accidents avec séquelles, dont je n’étais en rien responsable, les fait sont prescrits. Même si je le regrette, c’est comme cela. Ajoutons d’ailleurs que je n’aurais peut-être par gain de cause car les magistrats ne m’aiment pas.

      Voici l’opinion que le Pr. Julie Klein a émise au sujet de la prescription:

      « La prescription, si elle peut paraître injuste aux parties civiles qui s’y heurtent, est une institution essentielle au système juridique français. Non seulement elle garantit un droit à l’oubli et à la sécurité juridique, mais elle limite également les risques d’erreur judiciaire, en interdisant que le procès prenne place à une époque où la fiabilité des preuves ne serait plus assurée. En ce sens, elle est peut-être d’abord et avant tout une garantie de l’effectivité des droits de la défense. »

      À mon avis s’agissant de droit de la défense, il s’agit une institution nécessaire et universelle.

      J’ajoute que l’action pénale repose sur deux éléments la vindicatio qui est inséparable de la miséricorde. La vindicatio (selon Pr. Mauro Ronco, la vindicatio, terme latin est un des deux éléments principaux de la justice pénale selon les classique pré-kantien) fait infliger des peines (des souffrances) au coupable, elle est inséparable de la miséricorde dont la prescription me semble être une conséquence. À la morsure de la conscience durant de nombreuses années ou au moins à l’angoisse d’être poursuivi, au bout d’un certain temps en raison de la miséricorde, l’autorité doit passer l’éponge. Les parties civiles se consoleront dans la considération que, devant Dieu, sauf repentir, il n’y a pas de prescription… car tous les temps sont présents devant Lui. Ils doivent aussi considérer qu’ils bénéficient, eux aussi, de la miséricorde divine.

      Ne parlons pas du fait que personne n’est obligé de se punir.

      D’autre part, il faut raison garder. La présomption d’innocence s’applique à tous. C’est un droit universel de l’homme. Calmons-nous donc, même si les faits de pédophilie, en plus pas une personne de confiance, sont abominables et méritent une rude sanction pénale.

      En ce jour de Vendredi Saint, méditons cela.

  4. Renaud42

    « Or, la conscience ne vient pas du ressenti mais elle est l’union de la volonté, de l’intelligence et de la foi ».
    C’est trop vague.
    Les 130 salopards du manifeste pour la PMA pourrait tout à fait revendiquer cette formulation avec leur foi en l’homme et surtout en eux-mêmes.
    De même la foi islamiste n’est-elle pas une foi réelle? Et elle permet le meurtre aveugle.
    Qu’est-ce qui décide qu’une foi est valide?
    Le discernement du bien et du mal ne peut faire l’économie de la tradition qui est l’accumulation d’un savoir sur la sagesse recueilli au sein d’une Eglise.
    La notion quasi religieuse de progrès s’oppose au respect de la sagesse de la tradition et c’est de cette maladie du progrès dont souffre notre civilisation.

    • Les « 130 salopards » comme vous dites n’ont pas dû suivre leurs consciences car on ne peut, de bonne foi, admettre la vente ou même la cession à titres gratuits d’êtres humains. On peut donc discuter avec eux pour éclairer leurs consciences au moyen d’arguments rationnels. Leurs consciences n’en restent pas moins inviolables car aucun humain ne peut juger une conscience.

      En revanche, l’État peut et doit juger que cette opinion bafoue l’ordre public. Si nous étions dans un État de droit ces individus seraient punis pour avoir incité le public à céder des droits sur des êtres humains. Sans juger leurs consciences que Dieu seul juge l’ordre public universel doit être le critère commun à l’humanité.

      « Qu’est-ce qui décide qu’une foi est valide? » Personne, justement c’est pour cela que Dieu a pourvu l’homme de la liberté religieuse. En revanche si vous avez la foi catholique, elle, parfaitement compatible avec l’ordre public, vous savez que c’est le pape qui est l’oracle des vérités de foi divine et catholique.

  5. Face à l’immoralité ambiante au sein du clergé, il faudra éviter les propos tels que: « la prescription des faits; les victimes étaient majeures; attendons la suite que donnera la justice… »; Bref, il ne faudra même pas se justifier, car du point de vue de la morale évangélique, les faits ne peuvent nullement être prescrits dans la mesure où le Christ nous attend au tournant. Ils sont prescrits du point de vue du droit et de la justice humaine. Aux yeux de Dieu il n’y a pas d’âge pour rendre compte de nos actes: « un jour c’est comme mil an; et mil an c’est comme un jour ». Par conséquent, un prêtre de 75 ans peut bien rendre compte de ses actes devant les hommes…

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