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Nous ne devons pas attendre de ce document magistériel qu’il édicte des règles

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Voici la présentation de l’Exhortation Apostolique post-synodale Amoris Lætitia sur la famille par Mgr Jean-Luc Brunin, évêque du Havre et Président du Conseil Famille et Société.

Dès la première lecture de l’Exhortation Apostolique post-synodale Amoris lætitia sur la famille, nous retrouvons la force et la dynamique de l’Encyclique Laudato Si’. Le pape François choisit de parler de la famille aux familles. Le texte a une portée universelle, comme l’avait déjà Laudato si’ qui s’adressait à tous les hommes qui partagent la « maison commune ». Ici, le pape parle de la famille comme d’une réalité qui concerne aussi tous les hommes. Nous pourrions oser, même si le terme ne se trouve pas dans l’exhortation, parler d’une « écologie familiale » inspirée de l’Evangile et transmise dans la foi de l’Eglise, qui devient une dimension importante de l’écologie humaine et intégrale.

Au terme d’une longue démarche synodale

Le pape François parle de la famille aux familles en s’appuyant sur les résultats des deux années de réflexion et de recherche de la démarche synodale. Ce fut une ample démarche  qui a mobilisé les fidèles dans une consultation universelle, a suscité partages et débats dans toute l’Eglise et a bénéficié de l’apport des théologiens sollicités par le pape lui-même, pour approfondir et appréhender à frais nouveaux les questions soulevées au sujet de l’amour conjugal et de la famille. Amoris lætitia reprend ainsi, en une synthèse dynamique, deux années de réflexion et de discernement qui ont concerné l’ensemble de l’Eglise.

La prise en compte du réel

Selon le principe déjà formulé dans Evangelii gaudium, « la réalité est plus que l’idée », l’Exhortation Apostolique aborde les questions de la famille avec beaucoup de réalisme. Le pape n’avait pas manqué de dénoncer, dans l’homélie de la messe de clôture du Synode de 2015,  « la spiritualité du mirage » qui piège ceux qui discernent, non à partir du réel observé mais d’un réel imaginé. Nous avons un pape qui supporte le choc de la réalité, qui fait œuvre de discernement à partir d’elle et qui n’a pas peur d’affronter la pluralité des situations. C’est pourquoi Amoris lætitia n’est pas un texte qui clôt sur lui-même. Il ouvre, au contraire, à la réflexion à partir de situations diverses et parfois complexes, il engage au dialogue et stimule pour l’action en vue de promouvoir la famille dans l’Eglise comme dans la société toute entière.

La visée du texte de l’exhortation

La visée du document est double (AL 5). Il veut être une proposition aux familles chrétiennes pour les engager à valoriser les dons du mariage et de la famille, et pour les encourager à vivre un amour fort nourri de générosité, d’engagement, de fidélité et de patience. L’exhortation invite aussi à poser un signe de miséricorde et de proximité là où la vie familiale ne se réalise pas parfaitement ou ne se déroule pas dans de bonnes conditions de paix et de joie. La visée est universelle. Elle est un message d’espérance pour toutes les familles et toutes les personnes qui ont vocation à l’amour. Elle atteste que la joie de l’amour est offerte à tous ceux et celles qui accueillent cette Bonne Nouvelle de la famille et consentent à la vivre.

Un texte qui garde ouverte la recherche

Amoris lætitia n’est pas non plus un texte clos au sens où il donnerait des recettes et trancherait de façon définitive sur des questions qui doivent toujours faire l’objet de recherche et de discernement. Le pape souligne que « tous les débats doctrinaux, moraux ou pastoraux ne doivent pas être tranchés par des interventions magistérielles.» Se situant dans la ligne des enseignements de ses prédécesseurs, l’Exhortation Apostolique fournit des éléments de discernement pour une recherche pastorale qui doit se poursuivre au service de l’amour humain et des familles.

Il convient de souligner le changement de paradigme que la méthode synodale nous fait vivre en Eglise. Le document le suggère à-travers des expressions diverses telles que : « ne pas seulement insister sur des questions doctrinales, bioéthiques ou morales, mais encourager l’ouverture à la grâce » (AL 37) ; « nous sommes appelés à former les consciences, mais non à prétendre nous substituer à elles » (AL 37) ;  « le discernement de la présence des semina Verbi dans les autres cultures, peut être appliqué aussi à la réalité conjugale et familiale … Nous pouvons dire que quiconque voudrait fonder une famille … qui montre que l’Esprit est vivant et à l’œuvre, trouvera gratitude, appréciation et estime quels que soient son peuple, sa religion ou sa région. » (AL 77) ; « tout en exprimant clairement la doctrine, il faut éviter des jugements qui ne tiendraient pas compte de la complexité des diverses situations » (AL 79) ; « il est mesquin de se limiter seulement à considérer si l’agir d’une personne répond ou non à une loi ou à une norme générale » (AL 304) ; ou encore « je comprends ceux qui préfèrent une pastorale plus rigide qui ne prête à aucune confusion. Mais je crois sincèrement que Jésus-Christ  veut une Eglise attentive au bien que l’Esprit répand au milieu de la fragilité … » (AL 308).

Nous ne devons pas attendre de ce document magistériel qu’il édicte des règles, des normes disciplinaires ou des interdits. Le texte ne tranche pas mais invite en permanence au discernement dans des situations souvent complexes et difficiles. Pour cela, il s’adresse à ceux et celles qui veulent vivre l’Evangile dans leur vie conjugale et familiale, afin qu’ils s’engagent sur un chemin où, éclairés par l’enseignement de l’Eglise et accompagnés, ils pourront prendre une décision juste, en conscience, devant Dieu.

Une présentation renouvelée et enthousiaste de la Révélation

L’Exhortation Apostolique, pas plus que les deux rapports finaux des sessions synodales, ne prétend changer la doctrine et l’enseignement de l’Eglise sur le mariage et la famille. La session synodale de 2015 avait voulu « repenser avec une fraîcheur renouvelée et avec enthousiasme la Révélation transmise dans la foi de l’Eglise » (R.F 2015, 3) C’est bien de cette manière que le pape François présente l’enseignement de l’Eglise sur la famille, de façon fraîche et concrète. On appréciera ses commentaires simples et contextualisés des textes de l’Ecriture, ainsi que la façon dont il nous fait entrer dans le quotidien d’une vie familiale (maison, table du repas, relations entre époux, entre parents et enfants …). Ce sont autant d’appels à vivre l’amour en famille de façon évangélique. L’enseignement de l’Eglise n’est pas présenté de façon hypostasiée en normes et prescriptions, mais comme une vocation que Dieu offre à l’homme, un appel à s’engager dans cette expérience humaine et humanisante qu’est la famille. Qui consent à accueillir cet appel de Dieu, se voit convié par le pape François à une visite des diverses dimensions de l’expérience familiale : vivre un amour authentique pour l’autre, attendre un enfant, être mère ou être père, vivre la masculinité ou la féminité, être enfant, être frère, être beau-fils ou belle-fille … A-travers les dimensions quotidiennes de la vie de famille, le pape François fait entendre l’appel de l’Evangile comme une proposition de bonheur offert à tous.

Nous nous affranchissons du clivage stérile du permis et du défendu, de l’autorisé et de l’interdit. Nous sortons de l’ordre du prescrit pour faire écho à l’offre d’un cheminement dans la grâce de Dieu, à partir de la situation concrète des personnes et des familles.

Une troisième voie, la voie de la Miséricorde

Amoris lætitia confirme la troisième voie que les deux sessions synodales avaient laissé entrevoir. Entre la voie du simple rappel des repères normatifs dans le domaine doctrinal, moral ou disciplinaire, et celle de l’accueil sans discernement des  évolutions culturelles et sociétales dans le domaine du mariage et de la famille, le pape confirme la voie médiane de la Miséricorde. « Il est providentiel que ces réflexions aient lieu dans le contexte de l’Année Jubilaire de la Miséricorde » (AL 309)

Dans cette voie de la miséricorde, la proposition de l’Evangile pour la famille retentit et l’Eglise se mobilise pour accompagner les personnes qui consentent à se mettre en chemin pour répondre en conscience à leur vocation dont l’enseignement de l’Eglise se fait l’écho auprès d’elles. C’est toute une image de l’Eglise et de sa mission d’évangélisation des familles qui se révèle ainsi. Elle n’apparaît pas comme une sorte d’écurie sportive qui sélectionne des champions capables de se qualifier pour une compétition. Elle est une Mère qui accueille et accompagne les personnes qui, dans la diversité de leur situation, souhaitent répondre à leur vocation à l’amour que Dieu leur offre dans leur vie conjugale et familiale. Si elles sont disposées à répondre à l’appel de Dieu, l’Eglise doit pouvoir les accueillir et les intégrer, quelle que soit leur situation. Commence alors l’accompagnement sur un chemin de discernement et de croissance afin que la grâce du Seigneur puisse faire son œuvre et soutenir leur réponse.

Un service d’humanité

Dans nos sociétés, pour des raisons culturelles, économiques ou politiques, les familles sont trop souvent fragilisées et malmenées, L’Eglise se reconnaît la mission de les accompagner. Elle prend parfois l’apparence d’un « hôpital de campagne ». La mission d’accueil, d’accompagnement, de discernement et d’intégration que l’Eglise est appelée à vivre avec toutes les familles qui le souhaitent, est nécessaire à la vie de l’Eglise mais aussi à la vie de la société. Amoris lætitia nous invite à un véritable service d’humanité en proposant largement la Bonne Nouvelle de la famille. « Dieu a confié à la famille le projet de rendre le monde domestique » (AL 183). A une société qui peine à trouver sa cohésion et à se rassembler dans une authentique fraternité, la famille se présente non comme un problème, mais comme une solution. Une société harmonieuse et fraternelle trouve son véritable fondement dans la vie familiale. « La famille introduit la fraternité dans le monde … A partir de cette première expérience de fraternité, le style de la fraternité rayonne comme une promesse sur toute société » (AL 194-195)

2 comments

  1. Une portée universelle ? En tous cas le pape ne s’adresse pas tous les hommes, mais aux seuls catholiques.

    L’exhortation s’adresse aux évêques, aux diacres et aux personnes consacrées, aux époux chrétiens et à tous les fidèles laïcs. Donc ce n’est pas à l’universalité des hommes (êtres humains).

    En jouant sur les mots on peut dire qu’elle a une portée universelle (puisque un papillon qui prend son envol en Amazonie, par ses battements d’ailes, provoque un changement à Paris, dit-on), mais l’exhortation en tous cas n’est destinée qu’aux catholiques.

    Ce qui est aujourd’hui, dans les faits, le véritable scandale, c’est que des gens qui ne se confessent jamais, qui ne sont pas pratiquants, ne vont pratiquement jamais à la messe le dimanche… communient sans que personne ne traite même de ce problème.

    L’exhortation ne traite pas du tout de ce problème induit par le jeûne de Paul VI (les gens communient parce qu’ils voient tout le monde le faire. Un juif converti contemporain, dont le nom m’échappe, raconte qu’avant sa conversion, il assistait à la messe et communiait alors qu’il n’était pas baptisé. Il le faisait parce que tout le monde le faisait. Il ne prit conscience de l’anomalie que plus tard, lors de l’étude du catéchisme. Mais aucun prêtre ne l’avait instruit de la nécessité du baptême pour pouvoir licitement communier.)

    En réalité, une partie du clergé, qui se cache, milite en faveur de la communion donnée à n’importe qui. Il a une foi protestante qu’il dissimule (mais tout le monde le sait).

    On dirait que les catholiques validement mariés, puis divorcés civilement et remariés civilement vivant avec leur nouveau conjoint comme s’ils étaient mariés, allaient se confesser régulièrement tous les quinze jours et là… ne recevant pas l’absolution du prêtre sévère, rigide, légaliste ne communiaient pas… Je ne dis pas que le cas n’existe pas. Mais le nombre de cas de ce genre est marginal par rapport à ceux qui se confessent et ne reçoivent pas l’absolution (cas rares) et ceux qui communient, comme tant d’autres même vivant avec leur authentique conjoint ou en célibataire et qui communient… sans jamais, jamais, se confesser ni aller à la messe le dimanche (innombrables cas). En n’allant pas à la messe le dimanche, ils sont pécheurs publics autant, ni plus ni moins, que le catholique marié validement et remarié civilement, vivant publiquement avec son nouveau conjoint, mais allant à la messe tous les dimanches.

    Il y a une certaine hypocrisie à faire semblant de croire que le seul problème sont les cas où le catholique veut avoir l’absolution pour pouvoir communier. Ces cas sont rares, voire marginaux. Ces cas sont d’ailleurs, en un sens, touchants. Ils témoignent de la foi, du respect pour les lois de l’Église et de la liberté religieuse par ces personnes en état de péché public.

    Ou alors qu’on nous dise franchement que l’on peut communier tout en étant pécheur public. Voire que la notion de pécheur public est obsolète. Toujours ces faux-semblants, cette façon de louvoyer de traiter un sujet sans le traiter sont horripilants. On laisse aussi aux médias incroyants (ils le sont tous, même les catholiques) mettre leurs grosses pattes sales sur des sujets qui ne concernent que les catholiques.

    Une question très intéressante et laissée dans l’ombre par l’exhortation est le caractère sacramentel des mariages valides conclus entre infidèles. Cela ressort de l’encyclique Arcanum divinæ de Léon XIII. Ce n’est pas parce que les catholiques, selon le droit canon qui les concerne eux seuls, ne peuvent se marier sans être baptisés et confirmés, ni avoir communié et s’être confessés que les mariages valides entre infidèles ne sont pas des sacrements. Jésus est Roi universel. Car si les hommes sont, hélas, divisés de croyances, Jésus n’en est pas moins roi universel. « Le regard du Christ, dont la lumière éclaire tout homme (cf. Jn 1, 9 ; Gaudium et spes, n. 22), cité AL. Ou comme le dit plaisamment le pape François, « Dieu n’est pas catholique » (reprenant une ancienne formule d’ailleurs). Jésus a donc élevé à la dignité de sacrement tout mariage valide quelle que soit la foi ou l’absence de foi des époux ou la religion des époux.

    Si l’exhortation avait traité cette question on aurait pu dire qu’elle avait une portée universelle. Mais des centaines de pages, on a préféré noyer le poisson… dans des formules filandreuses au lieu d’être clair, net et de commencer par dire de quoi on parlait. Dans un document qui traite du péché public, le terme n’est pas mentionné une seule fois ! Il fallait le faire !

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