Légion

Quand les évêques refusaient la Légion d’honneur

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En ce jour de la Toussaint, je vous propose une histoire amusante.

Fin janvier 1901, Mgr Henri-Louis Chapon, évêque de Nice depuis 1896, a refusé la croix de chevalier de la Légion d’honneur que M. Waldeck-Rousseau, Président du Conseil, lui avait accordée. Il s’expliquait dans une lettre publiée alors par La Croix :

Monsieur le ministre,

J’apprends par l’Officiel que je suis nommé chevalier de la Légion d’honneur. Tout en vous remerciant de vos intentions bienveillantes à mon égard, je dois vous déclarer qu’il m’est impossible, dans les circonstances actuelles, d’accepter cet honneur.

Veuillez agréer, Monsieur le ministre, l’assurance de ma haute et respectueuse considération.

Le gouvernement, qui n’avait rien à répondre à la lettre de Mgr Chapon, a osé affirmer que Mgr Chapon avait sollicité la décoration, qu’il l’avait demandée à M. Granet, son préfet. Les officieux vont jusqu’à dire que la lettre de l’évêque de Nice refusant la croix n’est pas parvenue au ministère. Quelques jours plus tard, le journal satirique Le Tam-Tam, dans son numéro du 10 février 1901, raille le gouvernement et livre la lettre croustillante que l’évêque avait fait parvenir au ministre :

Le gouvernement, ayant éprouvé le besoin de décorer un évêque, sans doute pour récompenser le clergé des éminents services qu’il rend à Marianne et des feux dont il brûle pour ses beaux yeux, a choisi l’évêque de Nice pour orner sa poitrine de l’étoile des braves. Or, il faut convenir que notre perspicace ministre a eu la main malheureuse. Car ledit évêque, qui répond au nom de Chapon, a refusé la faveur grande. Il a accompagné son refus d’une petite lettre écrite avec de la bonne encre. Le poulet de Mgr Chapon ayant fait le tour de la Bresse, nous ne pouvons résister au plaisir de lui donner à notre tour son vol dans nos colonnes. Voici le volatile exact que nos grands confrères ont mutilé avec leur mauvaise foi accoutumée :

Monsieur le ministre,

Il est du plus mauvais goût, sous prétexte que je m’appelle Chapon, de vouloir me soumettre au supplice de la brochette… décorative. D’abord, la meilleure preuve que je ne suis pas aussi… neutralisé que mon nom semble l’indiquer, c’est que j’ai pris carrément mon parti.

Gardez votre ruban.

D’abord, il est rouge, et dans notre profession nous sommes un peu comme les taureaux ; le rouge nous fait loucher, à moins qu’il ne serve à teindre notre chapeau.

Je vous retourne votre croix en colis postal : celle du calvaire me suffit.

Tout Chapon que je suis, ce n’est pas avec cela que vous me farcirez.

Agréez mes salutations distinguées.