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  1. Sur le terme « Consubstantiel » voici ce qu’écrivait le philosophe catholique Étienne Gilson:
    « Extrait de « La société de masse et sa culture » Chapitre 4 E.Gilson (Vrin 1967):

    Nature n’est qu’un pis-aller et ne résout pas le problème, car saint Thomas d’Aquin, désireux d’éviter substance, n’emploie jamais « natura » sans lui adjoindre « essentia » et inversement. On en trouvera maint exemple dans la Somme contre les Gentils, IV, 7 « est ergo eadem essentia et natura Patris et Filii… » ; «oportet quod eadem sit numero natura et essentia Patris et Filii » ; « sequitur de necessitate quod sit eadem numero natura et essentia in Patre et Filio ». Les deux mots sont alors nécessaires, car dire que le Fils est DE MÊME NATURE que le Père, c’est dire qu’il est lui aussi de nature divine, et par conséquent qu’il est Dieu ; mais dire que le Fils est de même entité, ou être que le Père, bref de même essentia, c’est dire qu’il est, non seulement un Dieu, mais le même Dieu « Cum enim ex Scripturis divinis ostensum sit Patris et Filii eamdem numero essentiam esse et naturam di¬vinam secundum quam uterque verus dicitur Deus, oportet Patrem et Filium non duos deos, sed unum Deum esse ». (IV, 8). Parce que les deux personnes ont même nature, l’une et l’autre sont divines; parce qu’elles ont même être, elles sont un seul et même Dieu.

    Les données du problème posé aux traducteurs étaient donc telles : ou bien traduire consubstantialem par consubstantiel, comme il avait été toujours fait avant Vatican II ; ou bien remplacer « substance » , par , « nature », mais en ajoutant « être » (essentiam), comme a soin de faire Thomas d’Aquin, ce qui donnerait : de même nature et être que le Père, formule plus longue que « consubstantiel » mais dogmatiquement irréprochable ; ou bien enfin ne mentionner ni la substance ni la nature et dire simplement « de même être que le Père », car en Dieu la substance et la nature sont identiquement l’être même : esse. De ces solutions possibles, dont chacune avait ses avantages et ses inconvénients, aucune n’a été retenue. On a préféré en introduire une nouvelle, dont on ne peut imaginer un instant qu’elle n’ait pas été retenue sans de bonnes et graves raisons, mais comme on ne nous a pas dit lesquelles, le commun des fidèles se trouve engagé dans la nouvelle église de masse sans pouvoir faire plus que rêver à ce qui lui arrive.
    Des auteurs de la réforme liturgique ont probablement pensé que les fidèles ne se poseraient pas de questions. C’est une erreur psychologique. On ne peut pas imposer de nouvelles formes de prière à des croyants élevés dans la conviction que la substance du dogme est intangible sans leur inspirer quelque surprise. Le mot nature leur est familier et qu’on l’introduise ne leur crée aucune difficulté, ce qui les surprend est qu’on élimine le mot substance. Avec lui disparaît ce que Jean Duns Scot nommait fort bien la « consubstantialité d’origine », qui est la relation même du Fils au Père au sein de la Trinité. Il va sans dire que les auteurs de la liturgie réformée le savent mieux que quiconque. Ils ne peuvent pas non plus ignorer quelle situation ils créent par leur décision, car le nouveau texte liturgique n’est pas facultatif, il est obligatoire le fidèle qui s’obstinerait à chanter le Credo en latin plutôt qu’en français pour préserver le « consubstantiel au Père », ferait preuve d’un manque de discipline et d’un esprit de rébellion dont, n’étant pas théologien, je ne puis apprécier la gravité ; un prêtre qui s’obstinerait à proclamer le Fils consubstantiel au Père pourrait s’attendre, j’imagine, à être l’objet de sérieux avertissements, puis de sanctions. Le fait est donc que la consubstantialité a été éliminée au profit de la connaturalité. Les auteurs de la réforme liturgique ne peuvent pas ne pas avoir vu les conséquences de leur décision. La première et principale est que le nouveau symbole omet d’affirmer l’unicité de la Trinité. Il ne la nie certes pas, mais il ne l’enseigne pas non plus et, en imposant cette omission aux fidèles, il leur interdit de continuer à la professer comme ils l’ont toujours fait depuis le Concile de Nicée. Car si le Fils est de même nature que le Père, il est Dieu comme lui, mais s’il n’est pas de la même substance ou du même être que le Père, il peut être un deuxième Dieu, en attendant que le Saint Esprit en soit un troisième. On ne dit assurément pas que le Fils soit un autre Dieu que le Père, on interdit seulement de faire usage de la seule formule dogmatique qui exclut toute possibilité d’erreur à cet égard. « Haec praepositio de», note fermement saint Thomas, « semper denotat consubstantialitatem ». (S.T. I, 41, 3, ad 2 m.).
    Doit-on prêter aux réformateurs un désir d’œcuménisme, qui leur ferait assouplir certaines formules du dogme pour en faciliter l’acceptation à des religions différentes ? C’est peu probable, car le dogme de la Sainte Trinité, pierre angulaire du Christianisme, est aussi la pierre d’achoppement qui bloque toute possibilité d’accord avec le Judaïsme et l’Islam. Pour ces deux religions, le Christianisme est un polythéisme. Le Chrétien pouvait jusqu’ici répondre que non, puisque les trois personnes divines ne sont qu’un seul et même Dieu ; il ne le peut plus, s’il est français, car si les trois personnes n’ont en commun que la nature, non la substance ou l’être, chacune d’elles est un Dieu comme les deux autres. De même qu’un père et son fils sont deux hommes de même nature, le Père et le Fils sont deux dieux.
    Ce n’est pas ce qu’on a voulu dire, mais alors pourquoi remplacer le mot juste par un qui ne l’est pas ? Je l’ignore, mais je dois d’abord constater que, de tous les prêtres à qui j’ai posé la question, aucun n’a semblé penser que ce changement de mot pût avoir la moindre importance. J’ajouterai que, si on les pressait un peu, ils opinaient que les réformateurs avaient sans doute voulu éviter le mot « substance  » comme trop technique, ou trop savant, ne disant rien à la masse des simples fidèles, au lieu que le sens de « nature » leur est compréhensible et connu. Il se peut, mais l’objet du symbole n’est pas de faire comprendre le mystère, c’est de le définir. Or on ne le définit pas en disant que le Fils est de même nature que le Père, car c’est vrai de tous les fils. Ce qui serait un mystère insondable serait qu’un fils ne fût pas de même nature que son père. En affirmant qu’ils le sont, on ne dit rien du tout, sinon une vérité du même ordre que celles qui ont rendu célèbre le nom de Monsieur de la Palisse. En fait, on a voulu parler aux masses un langage de masse; substance est un mot savant, nature est plus populaire et plus simple ; on le substituera donc à substance, même s’il n’est pas le mot juste. Quel que soit l’avenir de la nouvelle formule, le seul fait qu’elle ait pu être un jour proposée et acceptée, est en soi riche d’enseignements.
    Nous ne discutons pas ici le problème pour lui-même, mais comme exemple de cette vérité, commune à la peinture, à la musique, à la littérature et à la liturgie même, que toute massification entraîne une vulgarisation. L’abandon de la consubstantialité serait une monstruosité théologique, si ceux qui le favorisent ne pensaient pas qu’au fond cela n’a pas d’importance, que nature et substance sont la même chose et que si on veut gagner les masses, ou ne pas les perdre, il faut s’ajuster au niveau intellectuel qui est le leur. Leur donner l’impression qu’ils comprennent un mystère n’est pourtant pas une opération rentable à longue échéance. On commet une méprise analogue en partant de ce principe que les masses religieuses aiment la vulgarité. C’est tout le contraire. On ferait mieux d’admettre sans glose que Dieu est un être unique en trois personnes, et de dire cette vérité dans la nudité de sa formule théologique exacte, plutôt que de servir aux foules une théologie frelatée, toujours assez bonne pour elles, en réservant la vérité pour les écoles où la sacra doctrina s’enseigne comme une science ésotérique réservée aux initiés. Dissimuler un mystère n’est pas une bonne méthode pour le faire accepter ; mépriser les foules n’est pas une bonne manière de gagner leur suffrage. Le peuple n’est jamais vulgaire ; il déteste plutôt qu’on affecte la vulgarité dans l’espoir de lui faire plaisir. »

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