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la laïcité ou l’immanence du pouvoir politique

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Dans un entretien accordé à l’opinion.fr, l’historien Jean Baubérot, donne une définition personnelle de la laïcité. Sous sa vision perce cependant une nette clé de lecture de la laïcité à la française et de son émergence historique.

Deux conceptions de la laïcité, y compris à gauche, éclairées par un gallicanisme républicain. Si ces propos n’engagent que leur auteurs, ils sont intéressant pour comprendre « ceux d’en face ».

Mais, pour vous, qu’est-ce exactement que la laïcité ?

C’est d’abord l’affirmation que le pouvoir politique provient d’un contrat social, qu’il est immanent. En cela, elle se rattache à la tradition du libéralisme politique. Les lois civiles doivent être séparées des normes religieuses, ces dernières étant à la fois libres et volontaires. A cet égard, la citoyenneté doit être égale pour tout le monde et l’Etat n’a pas d’obligations religieuses. En revanche, l’Etat a une obligation envers la liberté de conscience et le libre exercice des religions, il doit garantir l’un et l’autre. Souvenons-nous que Jules Ferry avait voulu que l’école laïque s’arrête en milieu de semaine pour faciliter le catéchisme. A l’époque, cela a déplu à beaucoup de laïques. Des écoles faisaient cours le jeudi ou le dimanche matin et l’Etat a dû y mettre bon ordre. On ironisait sur le fait que les curés enseignaient que 1+1+1 = 1 parce qu’ils croyaient en La Trinité… Je vous assure que c’était alors un argument sérieux – devenu ridicule aujourd’hui. Essayons d’imaginer ce qu’on pensera de nos débats sur les menus scolaires dans cent ans ! C’est ce que, en tant qu’historien, je tente de faire pour bien distinguer les principes et l’anecdotique.

Sommes-nous revenus à une époque où l’on se traite d’impie ou d’obscurantiste ?

La laïcité s’est en effet parfois changée en son contraire : elle est devenue une obsession du religieux. Cela me rappelle les débats sur l’interdiction de la soutane dans l’espace public au début du XXe siècle. Aristide Briand, qui est le véritable père de la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat estimait que puisque l’Etat est indifférent en matière de vêtement, tout le monde a le droit de se balader en soutane, même les curés… C’est la puissance publique qui doit être neutre, pas l’individu.

Vous replacez l’histoire de la laïcité dans la longue durée en utilisant le concept de « gallicanisme », un rapport à la religion propre à la France. Qu’entendez-vous par là ?

Avec le gallicanisme, on a une épaisseur historique plus longue que celle de la laïcité, qui est une idée assez récente. Le présent est imprégné de strates d’historicité et cette longue histoire gallicane, qui passe par Philippe le Bel, François 1er, Louis XIV, la Constitution civile du clergé sous la Révolution et Napoléon, se réactive à chaque crise française. Une partie des laïques sont en fait des gallicans.

Qu’est ce que le gallicanisme ?

C’est l’idée que le politique contrôle le religieux, comme le Roi voulait avoir autorité sur l’Eglise de France et les évêques. Dans ce cadre, l’Etat protège la religion, ou plutôt ce qu’il définit comme étant la bonne religion. Il existe alors un continuum entre la culture politique dominante et la culture religieuse. Au début du XXe siècle, Emile Combes était, à cet égard, un gallican républicain : cet ancien séminariste, resté spiritualiste, assurait qu’il combattait pour la bonne religion en attaquant le catholicisme. Il disait : « J’épure la religion, je lui rends service ». Il existe une relative continuité avec ce qui se passait sous la monarchie, quand Louis XIV abrogeait l’Edit de Nantes ou combattait le Jansénisme. A contrario, la loi de 1905 ne prend pas les choses ainsi. Elle constitue une rupture avec le gallicanisme. En effet, elle ne part pas de l’Etat mais de la liberté de chacun et de tous. Elle vise à garantir le libre exercice des cultes. C’est son principe essentiel, qui peut même l’emporter sur celui du non-financement public des cultes. Les auteurs de la loi de 1905 considéraient que si ce non-financement entravait le libre exercice, on pouvait faire une exception. C’est ainsi que les aumôneries ont été créées. De manière symbolique, son article 31 prévoit une peine pénale identique pour ceux qui obligeraient à une pratique religieuse et pour ceux qui l’empêcheraient. Elle instaure une égalité entre la pratique et la non-pratique. Elle ne se soucie pas d’une bonne religion, mais impose à chacun la liberté de l’autre. Il faut savoir que la loi de 1905 a permis aux évêques de se réunir librement, ce qu’ils ne pouvaient pas faire auparavant sans l’accord de l’Etat, qui – au XIXe siècle – ne l’a jamais donné. La première conférence épiscopale française date de mai 1906.

Avec cette grille de lecture faisant appel au gallicanisme, qu’en est-il de l’Islam dans la France d’aujourd’hui ?

Nous sommes encore dans un modèle autoritaire, issu des Etats dits « d’origine » comme l’Algérie, le Maroc ou la Turquie, qui veulent garder le contrôle sur la religion. On assiste à une logique gallicane de cogestion de l’Islam entre la France et les pays dits d’origine. Pour les musulmans de France, peut-être fallait-il suivre un itinéraire allant du gallicanisme vers la laïcité, mais on est resté dans un cadre gallican.  Aujourd’hui, il faut bien séparer lutte contre l’extrémisme et relations avec l’ensemble des musulmans.

 

(On pourra mettre ces propos en parallèle avec ceux de Pierre de Lauzin)

 

La laïcité a longtemps été un marqueur de gauche, puis elle a migré vers la droite. Comment cela s’est-il passé ?

D’abord, n’oublions pas que, à gauche, il y a toujours eu une opposition entre deux traditions laïques. D’un côté, le petit Père Combes, de l’autre Aristide Briand et Georges Clemenceau qui ne voulait pas que l’on remplace «Dieu-roi par l’Etat-roi». Cette seconde tradition a triomphé juridiquement avec la loi de 1905, mais pas idéologiquement, comme le montrent nos querelles d’aujourd’hui. On retrouve cette opposition en 1989 avec l’affaire du voile, la première polémique sur la place de l’islam en France. Parmi les personnalités les plus hostiles au port du voile par les collégiennes de Creil, on retrouvait déjà Alain Finkielkraut et Elisabeth Badinter. Quant au passage de gauche à droite, cela tient au fait que ce n’est plus la même religion qui est dans le collimateur : hier le catholicisme, aujourd’hui l’islam. Du coup, la droite dure et l’extrême droite se revendiquent de la laïcité. C’est aussi la traduction d’une réaffirmation autoritaire de l’Etat dans une optique gallicane, comme l’exprimait clairement François Baroin dans un rapport de 2003. Mais la droite n’est pas unanime. Ainsi Alain Juppé s’inscrit clairement dans une laïcité libérale. Les deux stratégies laïques traversent donc la gauche et la droite.

 

 

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