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Laval : les cisterciens fêtent leurs 200 ans

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Les religieux cisterciens de l’Abbaye Notre-Dame de Port du Salut, les religieuses de l’Abbaye de La Coudre et des représentants et représentantes de sept autres monastères cisterciens de l’Ouest de la France s’étaient donnés rendez-vous dimanche à la cathédrale de Laval pour une célébration présidée par Mgr Scherrer, afin de fêter 200 ans de vie monastique dans la région. 1815 et 1816 voyaient en effet le retour de la vie monastique en France, passée la tourmente révolutionnaire et l’interdit impérial.

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Ce retour fut amorcé par les moines et moniales trappistes et l’Ouest de la France en fut le premier bénéficiaire, avec la fondation de Port du Salut (Mayenne) et celle de la Trappe (Orne) en 1815. Puis en 1816, ce fut l’arrivée aux Forges (Orne) de moniales qui s’installèrent en 1818 aux Gardes (Maine-et-Loire) non loin des moines établis à Bellefontaine en 1816. La communauté de moniales de Ste Catherine à Laval, transférée en 1859 à la Coudre, était arrivée elle aussi en 1816. Ce retour des Trappistes préludait à une belle floraison cistercienne en France et dans le monde. Bientôt suivraient en effet Melleray (1817, Loire Atlantique) qui allait essaimer outre-Atlantique, Bricquebec (1824, Manche), Timadeuc (1841, Morbihan), Campénéac (1920, Morbihan). L’Ordre s’est par ailleurs déployé sur tous les continents.

Dans son homélie, Mgr Scherrer a déclaré :

« Je vous redis ma joie de vous voir rassemblés ce matin dans cette cathédrale pour un événement, il est vrai, exceptionnel. Si, par appel singulier, votre vie est d’ordinaire cachée en Dieu avec le Christ dans le silence de vos monastères, votre présence bien visible aujourd’hui en ce lieu nous réchauffe le cœur. Car nous avons besoin de savoir que vous existez, vous qui êtes ce poumon principal par lequel notre Église respire l’amour de Dieu et transmet à notre monde désenchanté l’espérance de Pâques. C’est ce que le pape Benoît XVI a redit aux Chartreux de Calabre lors de la visite qu’il leur a faite le 9 octobre 2011. Je le cite : « Les monastères ont dans le monde une fonction très précieuse, je dirais indispensable. Si au Moyen-Age ils étaient des centres d’assainissement des zones marécageuses, aujourd’hui, ils servent à assainir l’environnement d’une autre manière : parfois, en effet, le climat que l’on respire dans notre société n’est pas salubre, il est pollué par une mentalité qui n’est pas chrétienne, ni même humaine, parce qu’elle est dominée par des intérêts économiques, préoccupée seulement des choses terrestres et manquant d’une dimension spirituelle. Dans ce climat, nous marginalisons non seulement Dieu, mais aussi notre prochain, et nous ne nous engageons pas pour le bien commun. Le monastère, au contraire, est un modèle d’une société qui place au centre Dieu et la relation fraternelle. Nous en avons tellement besoin actuellement ».

Oui, nous avons besoin de la vie consacrée, et de la vie monastique en particulier, c’est vital pour notre Église, c’est vital pour notre monde ! Quelle chance avons-nous de vous avoir dans nos diocèses ! Disons-le franchement : si vous n’existiez pas, notre Église serait amputée d’une dimension essentielle. C’est cette conviction, nous n’en doutons pas, qui a inspiré à notre Pape François l’heureuse initiative de l’Année de la vie consacrée, avec cette mission qu’il vous a assignée, en l’ouvrant, de « réveiller le monde ». On sait que « réveiller » est, dans le Nouveau Testament, l’un des deux verbes qui exprime le mouvement même de la résurrection. Le second est «se lever» que Marc utilise ici à propos de notre aveugle Bartimée : « Confiance, lève-toi, il t’appelle ». C’est le prophétisme même de la vie religieuse que cette capacité d’ouvrir le monde à des horizons bien plus vastes que les messianismes simplement temporels et d’y introduire ce ferment de la vie de Pâques qui déjà le renouvelle et le transfigure.

C’est pourquoi je me plais à penser qu’un rapport étroit vous lie, à plusieurs titres, à la destinée de cet aveugle dont nous parle aujourd’hui saint Marc. Déjà, dans l’élan joyeux qui vous a poussés, à l’aube de votre vocation, à « jeter » résolument votre « manteau » pour suivre Jésus, le « Rabbouni », qui tout à coup vous avait ouvert les yeux sur la beauté d’un royaume qui n’est pas de ce monde. Contrairement au jeune homme riche qui s’en alla tout triste parce qu’il avait de grands biens, vous avez compris que le bonheur promis par Jésus était si intense, si plénier, si comblant qu’il valait bien que vous lâchiez un peu de ce que vous possédiez pour espérer acquérir un jour la perle précieuse de son amour.

De ce fils de Timée, Marc nous dit encore qu’il se tenait « au bord du chemin ». C’est aussi une image suggestive qui nous parle de vous. C’est vrai que, d’ordinaire, vos monastères sont implantés en périphérie proche ou lointaine de nos villes, « au bord du chemin » de nos vies. Il se peut que beaucoup passent à côté de vous avec la même indifférence que ces foules qui passaient jadis devant l’aveugle sans même le voir. Mais les assoiffés de Dieu, eux, vous repèrent qui n’hésitent pas à frapper à la porte de vos communautés pour y trouver la paix du cœur. Ainsi êtes-vous cette Église des oasis, cette Église des puits que Dieu fait sourdre dans les déserts de nos vies pour que, à leur point d’émergence, nous puissions boire à longs traits l’eau vive et rafraîchissante de l’Esprit.

Votre mission de moines et de moniales vous place au cœur de l’intercession suppliante que l’Église nuit et jour adresse à Dieu le Père au nom de l’humanité toute entière. Cette mission magnifique et ô combien salutaire, je la perçois à travers ce cri que nous fait entendre ce matin Jérémie et que relaie à son tour notre aveugle Bartimée : « Seigneur, sauve ton peuple, le reste d’Israël », supplie instamment le prophète ; « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi », renchérit Bartimée. Dans ce cri se trouvent condensées toutes les attentes, les souffrances, les interrogations inquiètes, mais les espérances aussi de nos contemporains. Cri de révolte de ceux qui ne supportent pas l’injustice ; cri étouffé de ceux dont on ne veut pas voir ou entendre la détresse ; cri de douleur de ceux qui sont écrasés par la souffrance. Combien votre fidélité à l’office divin nous est précieuse ! Par vos veilles nocturnes et vos louanges incessantes, vous faites monter vers le Père des Lumières ce cri de l’humanité plongée dans la nuit, une humanité qui, se sachant impuissante et fragile, supplie Dieu de lui faire don de sa présence.

C’est votre cri aussi qui se fraie son propre chemin lorsqu’à l’heure de Complies, en solidarité totale avec l’humanité suppliante, s’élève de votre bouche et de votre cœur le chant béni du Salve Regina : « Ad te suspiramus, gementes et flentes in hac lacrimarum valle ». C’est l’heure où, le regard filialement et tendrement orienté vers Marie, blotti sous son manteau de miséricorde, avec l’audace et la foi des petits, vous venez présenter à Dieu, par sa médiation maternelle, les intentions les plus profondes de votre cœur. Sans doute, les difficultés que traversent vos instituts tout comme l’incertitude qui pèse, pour certains d’entre vous, sur l’avenir vous invitent-elles à risquer le pari de la confiance. La confiance est sœur de l’espérance parce que l’une et l’autre nous appellent à un abandon total entre les mains de la Providence, et ce, dans les moments mêmes où toute perspective d’avenir semble parfois compromise. L’histoire justement vous a suffisamment appris qu’il n’y pas de printemps sans hiver et que la vie monastique, pour renaître et ne pas mourir, a dû sans cesse et sans cesse s’adapter. C’est ce qui s’est produit dans le passé lorsque les affres de la tourmente révolutionnaire vous ont contraint à fuir le pays pour trouver asile à l’étranger sous la houlette très sûre de Dom Augustin de Lestrange. Nous n’avons pas de mal à imaginer la jubilation de vos frères et sœurs lorsque sonna il y a deux cents ans l’heure du retour en France. Comme les « captifs que le Seigneur ramena à Sion » – c’était le psaume de tout à l’heure – leur « bouche (sûrement) était pleine de rires, ils poussaient des cris de joie ». L’histoire est maîtresse de vie. Pour vous qui êtes consacrés au Seigneur, elle est un rappel que votre mission de « réveiller » le monde ne pourra s’accomplir que si, dans votre humanité d’hommes et de femmes, vous expérimentez dans sa réalité la plus concrète la vie de Pâques plus forte que la mort. C’est cela, le pari de la confiance que l’apôtre Paul a risqué le premier lorsque, au creux de sa détresse, il reçut du Seigneur Jésus cette parole forte d’une puissante consolation : « Ma grâce te suffit, ma puissance se déploie dans la faiblesse ». Cette parole est vôtre, elle est un rempart solide contre les assauts impétueux de l’Adversaire. Comme l’apôtre, chaque jour, dans votre existence vouée à la mort, le goutte-à-goutte de la grâce opère son alchimie recréatrice. C’est à cette source que doit s’alimenter votre indéfectible espérance.

Je voudrais conclure sur la même tonalité par cette réflexion de Thomas Merton dans Le signe de Jonas : « La vie de chaque moine, de chaque prêtre, de chaque chrétien est marquée du signe de Jonas, parce que c’est la puissance de la résurrection du Christ qui nous fait vivre. Personnellement, je sens que ma propre vie est spécialement marquée de ce grand signe que le baptême, la profession monastique et l’ordination sacerdotale ont gravé au plus profond de mon être, parce que, comme Jonas, je vogue vers mon destin dans le ventre d’un paradoxe » (p. 19). S’il y a refuge plus confortable, je vous le concède, que le « ventre d’un paradoxe », qu’il soit donné toutefois, à chacune et chacun de vous, de voguer sereinement vers son destin, certain que la grâce de Dieu ne lui fera jamais défaut et qu’elle aura raison de tous les obstacles et tous les découragements. Allez, « confiance, lève-toi, il t’appelle » ! »

2 comments

  1. karr

    Les Trapistes de France sont à l’agonie,chaque année nous apprenons la fermeture d’un monastère,à Notre-Dame du Port du Salut il ne reste qu’une poignée de moines âgés,l’Abbaye de Sept-Fonts est la seule à recruter encore.
    Aucune remise en question de ces religieux,la liturgie est partout en français,pourquoi ces moines ne comprennent-ils pas que les monastères qui recrutent aujourd’hui sont dans la mouvance traditionnelle,à l’instar des dirigeants politiques ces religieux, comme tant d’autres, foncent dans le mur au non d’une fidélité à une réforme et à un concile qui ébranlent en profondeur l’Eglise fondée par Notre-Seigneur.

  2. Gilberte

    Il y a 15 jours, je suis allée visiter, les parties restantes de l’abbaye de Clairvaux (réfectoire, dortoir des convers, cloître et ses galeries ) et l’exposition cistercienne au musée de Troyes. Très impressionnée par son architecture imposante, sans ornement qui conduit vers l’humilité et le recueillement mais aussi la beauté; elle témoigne du formidable élan des chrétiens vers Dieu. Heureusement il y a encore des moines qui célèbrent la permanence des abbayes en France

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