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Silence assourdissant

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Pour bien souligner son mépris à l’égard du cardinal Robert Sarah, qui revient en France signer son nouveau livre sur « La Force du Silence » (il sera à Versailles le 5 novembre), la conférence des évêques de France fait l’éloge sur son site internet d’un ouvrage consacré au… silence !

Mgr Hubert Herbreteau, évêque d’Agen et Président de l’Observatoire Foi et Culture commente le livre Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours d’Alain Corbin. Cet ouvrage a été publié en avril 2016 et c’est donc plus de 6 mois après, au moment où le cardinal publie son livre sur le silence, qu’il faut parler de cette histoire… :

« Alain Corbin est un historien français spécialiste du XIXe siècle en France. Les livres qu’il a publiés constituent une sorte d’anthropologie historique. Il a travaillé sur l’histoire sociale et l’histoire des représentations. Il est qualifié d’« historien du sensible », et son approche sur l’historicité des sens et des sensibilités est vraiment novatrice.

Dans son dernier livre Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours (Éditions Albin Michel, Paris, 2016), Alain Corbin indique en prélude quel est son propos : « L’évocation, dans ce livre, du silence passé, des modalités de sa quête, de ses textures, de ses disciplines, de ses tactiques, de sa richesse et de la force de sa parole peut contribuer à réapprendre à faire silence, c’est-à-dire à être soi. »

Dans un premier chapitre, l’historien fait l’inventaire des lieux privilégiés où peut s’opérer l’écoute du silence. La maison tout d’abord. Il est des maisons qui respirent le silence. Au XIXe siècle apparaît l’exigence d’avoir une chambre particulière, un espace à soi. Alain Corbin cite, par exemple, l’écrivain et poète Rilke qui trouve le bonheur « dans la chambre silencieuse d’une maison familiale, entouré d’objets calmes et sédentaires, à écouter les mésanges s’essayer dans le jardin d’un vert lumineux, et au loin l’horloge du village » (Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, Paris, Seuil, coll. Points, 1966, p. 43). L’analyse du silence d’une chambre demande que l’on s’intéresse au décor, aux objets, aux personnes ou des animaux qui sont, en ce lieu, en affinité avec le silence.

Il y a aussi le silence des églises et des cathédrales. Alain Corbin cite Max Picard, philosophe suisse de la fin du XIXe siècle, qui déclare dans un livre intitulé Le Monde du silence : « La cathédrale est comme du silence incrusté dans la pierre », elle se dresse « comme un énorme réservoir de silence ». Bien entendu, dans les églises un lien très fort unit le silence à la liturgie.

Un second chapitre aborde les silences de la nature. Le temps qu’il fait, dit Alain Corbin, est lui-même imprégné d’un silence particulier » (p. 35). Chaque saison apporte une spécificité du silence. De même, la tombée de la nuit, lorsque les vents se taisent et lorsque le taillis ne fait plus aucun bruit, laisse place à un merveilleux silence. Le philosophe Gaston Bachelard a souligné que la nuit amplifie les résonances auditives. L’oreille est le sens de la nuit.

Alain Corbin parle aussi du désert, « l’espace où se fait entendre la parole de Dieu ». Il cite au passage les Pères du désert. Il évoque Saint-Exupéry, « le meilleur exemple de ceux qui ont dit leur expérience du désert et de son silence » (p 40). Au chapitre suivant il fait référence à Charles de Foucauld. Alain Corbin décrit ensuite, toujours de manière historique, d’autres territoires du silence : la montagne, la mer, la forêt, la lande, les canaux à Bruges.

Passionnant est le troisième chapitre sur la quête du silence, condition nécessaire au XVIe et XVIIe siècles de toute relation avec Dieu. Saint Ignace de Loyola est bien entendu mentionné pour son message qui repose sur le silence. « L’exercice spirituel, à ses yeux, est manière de méditer, de prier, d’examiner sa conscience, de se livrer à la “contemplation de lieu.” » (p.68) Alain Corbin évoque les mystiques (Jean de la Croix, Thérèse d’Avila).

Ce qui relève des apprentissages et des disciplines du silence est abordé dans le quatrième chapitre. Faire silence, ordonner le silence, demander le silence, imposer le silence, observer le silence, tout cela est commenté dans les dictionnaires et les manuels de politesse.

Le livre d’Alain Corbin propose deux pauses dans la lecture : un Interlude sur Joseph et Nazareth ou l’absolu du silence ; quelques reproductions de peintures (Fernand Khopff, Odilon Redon, Georges de la Tour, etc.). Ces pages sont apaisantes et ouvrent sur le chapitre 6 qui met en relation parole et silence. La parole silencieuse du Dieu de la Bibleconstitue le socle de la réflexion d’Alain Corbin.

Quel est le rôle du silence dans les relations sociales ? Quels sont ses avantages et ses inconvénients ? Que disent à ce sujet les moralistes et les sages sur l’art de se taire, sur la vertu qui consiste à ne parler qu’à propos ? Faire l’histoire du silence aux XVIIe et XVIIIe siècles est très enrichissante. C’est l’objet du chapitre sept intitulé Les tactiques du silence.

Baltasar Gracian, jésuite espagnol du XVIIe siècle, dans L’homme de cour donne des conseils au courtisan. Se mêler témérairement à la conversation devant un seigneur, sans en être requis, c’est se mettre en danger. Le courtisan se doit de toujours réfléchir avant de dire ce qui lui vient à l’esprit. Pour Baltasar Gracian, le silence est « sanctuaire de la prudence », sanctuaire de la modération et de la retenue. Converser, c’est-à-dire nouer relation avec autrui, est un art, une école de politesse. C’est de cette façon que l’homme montre ce qu’il vaut.

Baltasar Gracian est radical : « Les choses que l’on veut faire, ne se doivent pas dire ; et celles qui sont bonnes à dire ne sont pas bonnes à faire. »

Certes, l’ignorance se retire souvent dans le sanctuaire du silence, mais d’une manière générale la réserve du quant à soi est l’art de la prudence. Un auteur fait remarquer que « si l’on ne disait que des choses utiles, il se ferait un grand silence dans le monde » (M. de Moncade).

En 1771, paraît un ouvrage L’Art de se taire, de l’abbé Dinouart, qui eut un grand retentissement. Dinouart distingue onze sortes de silences : prudent, artificieux, complaisant, spirituel, stupide, méprisant, mais aussi silence d’humeur d’approbation. Pour lui, l’art de bien gouverner implique l’art de se taire. Le silence s’accompagne d’une attitude corporelle : geste mesuré, maintien, regard. Ajoutons qu’il y a aussi les silences d’inertie, de sang-froid, d’incrédulité, de doute, de délicatesse, de respect.

Avant le Postlude qui traite des aspects angoissants et tragiques du silence, le chapitre 8 aborde enfin le thème Des silences de l’amour au silence de la haine. « Le silence est un ingrédient essentiel de la profondeur de l’amour » (p. 145). Il permet la communion entre les êtres. « L’affection amoureuse est mieux dite par un soupir, par un acte de respect ou de crainte que par “milles paroles” » (p. 149).

Le silence peut être aussi l’aboutissement de la haine. Il peut introduire une distance dans un couple saccagé par des rancoeurs longtemps accumulées.

Le livre d’Alain Corbin invite à la méditation et développe une manière originale de faire de l’histoire.