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Info – Vietnam : L’évêque de Vinh dit le désarroi et la colère de la population d’un diocèse ravagé par la pollution

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Mgr Nguyên Thai Hop hausse le ton. L’évêque du diocèse de Vinh a accordé une interview à l’agence d’information catholique VietCatholic News. Il revient en détail sur les conséquences de la pollution de l’environnement maritime du Centre-Vietnam causée en avril dernier par les rejets en mer d’une usine sidérurgique à capitaux taïwanais. Trois des quatre provinces touchées par la pollution se trouvent sur le territoire du diocèse de Vinh. Mgr Hop passe en revue les nombreux problèmes en relation avec cette catastrophe écologique dont les conséquences sont loin d’être achevées. Les jugements portés par l’évêque catholique sur les responsables directs et indirects ainsi que les victimes de ce drame sont d’une franchise parfois abrupte et n’épargnent aucune autorité.

 

Vous avez élevé la voix avec courage et vous continuez de le faire pour demander la justice et la paix pour vos frères et vos compatriotes du Centre-Vietnam. Vous suscitez ainsi toute notre admiration. Dans l’encyclique La joie de l’Evangile, nous avons été invités à ne pas rester indifférents face au cri des pauvres, à ne pas détourner notre regard des souffrances d’autrui. Cependant, nous savons qu’au Vietnam les médias déforment en permanence les paroles du pape Benoît XVI, à savoir : « Un bon catholique est un bon citoyen ». Avec une arrière-pensée, celle de placer la religion dans une dimension individuelle sans rapport avec la vie sociale et nationale, sans rapport avec la société civile. Nous souhaiterions entendre votre opinion à ce sujet.

Cette question est délicate. Mais puisque vous m’interrogez, je dois répondre. C’est juste ! Un certain nombre de catholiques au Vietnam débattent sur cette expression à deux volets : « Un bon catholique est aussi un bon citoyen. » Car selon les enseignements de la doctrine sociale de l’Eglise, un catholique doit accomplir deux missions : son appartenance au royaume des cieux et sa citoyenneté en ce monde ; il doit s’engager dans son propre pays.

Nous ne pouvons pas rester indifférents face aux problèmes, aux tristesses, aux dangers encourus par notre pays. Jésus a pleuré pour son peuple à cause des fléaux qui le frappaient. Cependant, il faut relire cette phrase que le Saint-Père nous a laissée, y réfléchir pour envisager la question d’une manière sereine.

En réalité, dans une société normale, une société libre, les deux volets de cette fameuse phrase peuvent rester parallèles. Mais dans des conditions anormales, dans une société où les droits de l’homme, spécialement la liberté religieuse et le droit à l’égalité de tous les citoyens quelle que soit leur religion, ne sont pas entièrement respectés, il n’est pas possible ou il est très difficile d’associer les deux propositions (bon catholique – bon citoyen). Ainsi au Vietnam, aujourd’hui, un catholique, en tant que croyant d’une religion, ne peut assumer de hautes responsabilités dans son pays. Même les personnes travaillant dans des secteurs spécialisés comme, par exemple, la médecine, ne peuvent, en tant que catholique, accéder à des hautes fonctions, comme la direction ou d’autres postes d’importance. Il faut adhérer au Parti pour assumer de tels postes. Seuls les membres du Parti ont une influence sur le destin du pays. Quant aux autres, qui n’appartiennent pas au Parti, ils ne peuvent pas jouer de rôles importants dans leur propre pays.

Aujourd’hui, une phrase est souvent utilisée pour expliquer le secret de la réussite : « En premier, la parenté, en second, l’argent, en troisième, les relations et, seulement en quatrième position, le talent. »Mais, si le talent est lié à une religion, il aura beaucoup de peine à s’exercer en ce pays. C’est pour cela, à cause d’une telle situation, qu’il est difficile de faire fonctionner ensemble les deux volets de la fameuse phrase : « Un bon catholique est aussi un bon citoyen. »

Ces dernières années, j’ai beaucoup réfléchi sur cette question. Pour y répondre, la Conférence épiscopale et beaucoup de membres de l’Eglise ont émis des propositions. On peut citer, par exemple, la proposition de la Conférence épiscopale à l’occasion de la révision et des amendements de la Constitution, proposant notamment d’abandonner le marxisme pour se tourner vers la tradition nationale, d’adopter les cultures de notre peuple comme un point de convergence susceptible de rassembler l’ensemble des membres du peuple vietnamien, sans distinction, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du pays.

Ensuite, il y a eu la loi sur les croyances et la religion. De très nombreuses opinions ont été émises. On a demandé de reconnaître la liberté religieuse comme un droit fondamental de l’homme. Les croyants des diverses religions doivent faire une demande pour que l’Etat accorde une autorisation ; or, la liberté religieuse est un droit fondamental de l’homme. Il faut en créer les conditions pour que tous les citoyens vietnamiens, appartenant ou non à une religion, puissent également jouir du droit de vivre dans leur pays. C’est pourquoi, la contribution du diocèse de Vinh, celle des évêques de tous les diocèses, les diverses revendications des intellectuels, ont également demandé d’abandonner le système de demande et d’autorisation tel qu’il fonctionne aujourd’hui en matière religieuse.

En ce qui concerne les autres questions fondamentales comme les questions de structure, d’organisation et de législation, beaucoup de personnes ont élevé la voix pour demander l’établissement d’une société de droit, dans laquelle il y aurait séparation des pouvoirs entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire, de telle façon que le peuple vietnamien marche d’un même pas avec tous les autres pays progressistes du monde.

A propos de l’économie de marché à orientation socialiste, nous demandons avec insistance aux détenteurs du pouvoir de réviser ce postulat. Car, jusqu’à présent, personne n’a encore donné la définition d’une économie de marché à orientation socialiste. Comment cela fonctionne-t-il ? Quel est le sens de cette expression ? Au contraire pour qu’une économie de marché se développe aujourd’hui d’une façon plus harmonieuse, beaucoup de personnes, dont moi-même, avons proposé de faire en sorte d’établir une société harmonieuse fonctionnant grâce à l’alliance de trois principes : un Etat de droit, la force invisible du marché et la solidarité de la société civile. L’association de ces trois principes permet à chaque partie de développer les points positifs et de diminuer les effets des points négatifs.

La question de la mer d’Orient [mer du Sud ou mer de Chine méridionale, en chinois – NdT] en est arrivée à un point où la population exige des autorités qu’elles adoptent une attitude plus claire à l’égard de nos voisins du Nord. Puisse la société que nous établirons se fonder sur le droit, un droit plus moderne que celui d’aujourd’hui ! Ainsi, tous les citoyens, tous les membres de notre nation, toutes les ethnies minoritaires pourront vivre dans l’égalité face à la loi. Alors, je pense que les bons catholiques feront aussi des bons citoyens…

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