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Le mariage et la famille dans Gaudium et spes

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4ème méditation de carême de la maison pontificale par le P. Cantalamessa

 

Je consacre cette méditation à une réflexion spirituelle sur Gaudium et Spes, la constitution pastorale sur l’Église dans le monde. De tous les problèmes traités dans ce texte conciliaire – culture, économie, justice sociale, paix –, celui sur le mariage et la famille est le plus actuel et le plus problématique. L’Église lui a consacré les deux derniers synodes des évêques. La majorité d’entre nous, ici, ne vit pas directement cet état de vie, mais nous devons tous connaître ses problèmes, pour comprendre et aider la très grande majorité du peuple de Dieu qui vit dans le mariage, institution aujourd’hui attaquée et menacée de toutes parts.

Gaudium et Spes parle longuement de la famille au début de la deuxième partie (nr. 46-53). Il ne vaut pas la peine de citer ses affirmations puisqu’elles ne font que réaffirmer la doctrine catholique traditionnelle que nous connaissons tous, mis à part le nouveau relief donné à l’amour réciproque entre époux, désormais reconnu franchement dans le mariage comme un bien, lui aussi essentiel, à côté de la procréation.

A’ propos de mariage et famille, Gaudium et Spes, selon un mode de fonctionnement qu’on lui connaît bien, relève d’abord les conquêtes positives du monde moderne («Les joies et  les espoirs»), puis elle passe aux problèmes et dangers («les tristesses et les angoisses»). Je me propose de suivre le même schéma, mais en tenant compte des changements dramatiques survenus, dans ce domaine, au fil de ces cinquante dernières années. Je rappellerai rapidement le projet de Dieu sur le mariage et la famille, car nous chrétiens c’est toujours de là que nous devons partir, avant de voir ce que la révélation biblique peut apporter à la résolution des problèmes actuels. Je m’abstiens volontairement de toucher certains problèmes particuliers discutés durant le synode des évêques, et sur lesquels seul le pape a désormais le droit de dire encore un mot.

1. Mariage et famille dans le projet de Dieu et dans l’Évangile du Christ

Dans le livre de la Genèse,  la création du premier couple humain fait l’objet de deux récits distincts qui remontent à deux traditions différentes: la tradition yahviste (X sec av. J.C.) et la plus récente (VI sec. av. J.C.) la tradition dite«sacerdotale» (Gen 1, 26-28). Selon la tradition sacerdotale, l’homme et la femme sont créés en même temps, et non l’un après l’autre ; «l’être» homme et femme est mis en rapport avec «l’être» à l’image de Dieu: «Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme». L’homme et la femme doivent s’unir pour être féconds et remplir la terre. C’est l’objectif premier de leur union.

Dans la tradition Yahviste qui est donc la plus ancienne (Gen 2, 18-25), la femme est tirée de l’homme; la création des deux sexes est vue comme un remède contre la solitude («Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je vais lui faire une aide qui lui correspondra»); plus que le facteur procréatif c’est le facteur unitif qui est mis en avant («l’homme s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un»); chacun est libre face à sa propre sexualité et à celle de l’autre: «Tous les deux, l’homme et sa femme, étaient nus, et ils n’en éprouvaient aucune honte».

Le pourquoi Dieu a «inventé» la distinction des sexes, ce n’est pas chez un exégète que j’ai trouvé l’explication la plus convaincante mais chez un poète, Paul Claudel:

«L’homme est orgueilleux ; il n’y avait pas d’autre moyen de lui faire comprendre le prochain, de le lui entrer dans la chair ; Il n’y avait pas d’autre moyen de lui faire comprendre la dépendance, la nécessité et le besoin, un autre sur lui, la loi sur lui de cet être différent pour aucune autre raison si ce n’est qu’il existe» [1].

S’ouvrir à l’autre sexe est le premier pas qui amène à s’ouvrir à l’autre, à notre prochain, jusqu’à l’Autre avec un « A » majuscule qui est Dieu. Le mariage naît sous le signe de l’humilité ; c’est reconnaitre sa propre dépendance et donc sa condition même de créature. S’éprendre d’une femme ou d’un homme représente le plus radical des actes d’humilité. C’est se faire un mendiant et dire à l’autre : «Je ne me suffis pas à moi-même, j’ai besoin de toi, de ton être». Si, comme le pensait Schleiermacher, l’essence de la religion est le«sentiment de dépendance» (Abhaengigheitsgefuehl) face à Dieu, alors la sexualité humaine est la première école de religion.

Jusqu’ici le projet de Dieu. Mais la suite de la Bible ne s’explique que si, en plus du récit sur la création, on tient compte de celui sur la chute, en particulier de ce qui est dit à la femme: «Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils. Ta convoitise te poussera vers ton mari, et lui te dominera» (Gn 3, 16). La suprématie de l’homme sur la femme fait partie du péché de l’homme, pas du projet de Dieu ; par ces mots Dieu l’annonce, ne l’approuve pas.

La Bible est un livre à la fois divin et humain, pas seulement parce que Dieu et l’homme en sont les auteurs, mais parce qu’il décrit aussi, mêle ensemble, la fidélité de Dieu et l’infidélité de l’homme. Et on le voit très clairement quand on compare le projet de Dieu sur le mariage et la famille et son application concrète dans l’histoire du peuple élu. Pour rester dans le livre de la Genèse, déjà Lamech, le fils de Caïn, enfreint la loi de la monogamie en prenant deux épouses. Noé, avec sa seule famille, semble une exception au milieu de la corruption générale de son époque. Les patriarches Abraham et Jacob ont eux-mêmes des enfants de plusieurs femmes. Moïse sanctionne la pratique du divorce ; David et Salomon entretiennent un véritable harem de femmes.

Plus que dans chaque transgression concrète, ce détachement de l’idéal initial apparaît dans la conception de fond qui est donnée au mariage en Israël. Le détachement principal repose sur deux points essentiels. Premier point: le mariage, autrefois un but, devient un moyen. L’Ancien Testament, dans son ensemble, considère le mariage comme une structure d’autorité de type patriarcal, destinée principalement à perpétuer le clan. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre l’institution du lévirat (Dt 25, 5-10), celle du concubinage (Gn 16) et de la polygamie provisoire. L’idéal d’une communion de vie entre l’homme et la femme, fondée sur des relations personnelles et réciproques, n’est pas oublié, mais il passe en second plan, après le bien des enfants. L’autre grave point noir de ce détachement touche la condition féminine : la femme, jadis compagne de l’homme et dotée des mêmes droits, apparaît de plus en plus subordonnée à l’homme et en fonction  de lui.

Les prophètes – en particulier Osée, Isaïe et Jérémie – et le Cantique des cantiques, jouèrent un rôle important dans le maintien du projet initial de Dieu sur le mariage. En reconnaissant l’union de l’homme et de la femme comme symbole de l’alliance entre Dieu et son peuple, ils remettaient automatiquement au premier plan les valeurs de l’amour mutuel, de la fidélité et de l’indissolubilité qui caractérisent l’attitude de Dieu envers Israël.

Jésus, venu «récapituler» l’histoire humaine,  le fait également à propos du mariage.

«Des pharisiens s’approchèrent de lui pour le mettre à l’épreuve ; ils lui demandèrent : « Est-il permis à un homme de renvoyer sa femme pour n’importe quel motif ? » Il répondit : « N’avez-vous pas lu ceci ? Dès le commencement, le Créateur les fit homme et femme et dit : À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas! »» (Mt 19,3-6).

Les adversaires évoluent dans le domaine restreint de la casuistique (est-il permis de renvoyer sa femme pour n’importe quel motif ou bien faut-il un motif précis et sérieux pour le faire ?), Jésus répond en reprenant le problème à la racine, depuis le début. Dans sa citation, Jésus renvoie aux deux récits sur l’institution du mariage, prend des éléments de l’un et de l’autre, mais, on le voit,  en soulignant un aspect présent dans les deux : la communion des personnes.

Ce qui suit dans le texte, sur le problème du divorce, va dans le même sens; réaffirme en effet la fidélité et l’indissolubilité des liens du mariage au-dessus du bien-même de la descendance, avec lequel on justifiait jadis la polygamie, le lévirat et le divorce:

«Les pharisiens lui répliquent : « Pourquoi donc Moïse a-t-il prescrit la remise d’un acte de divorce avant la répudiation ? » Jésus leur répond : « C’est en raison de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes. Mais au commencement, il n’en était pas ainsi. Or je vous le dis : si quelqu’un renvoie sa femme – sauf en cas d’union illégitime – et qu’il en épouse une autre, il est adultère.» (Mt 19, 7-9).

Dans un texte parallèle, Marc montre que, même en cas de divorce, l’homme et la femme  doivent être mis, selon Jésus, sur un même plan d’égalité absolue: «Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle et si une femme quitte son mari et en épouse un autre, elle commet un adultère» (Mc 10, 11-12).

En disant «donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas !», Jésus affirme qu’il y a une intervention directe de Dieu dans chaque union matrimoniale. L’élévation du mariage au rang de «sacrement», c’est-à-dire signe d’une action de Dieu, ne repose donc pas uniquement sur le faible argument de la présence de Jésus aux noces de Cana et sur les propos d’Ephésiens qui voient dans le mariage le reflet de l’union entre Jésus Christ et l’Eglise (cf. Ep 5, 32); elle commence, implicitement, avec Jésus sur terre et fait partie de sa manière de rapporter les choses au début. Jean-Paul II dit du mariage qu’il est «le plus ancien des sacrements» [2].

2. Ce que nous dit l’enseignement biblique aujourd’hui

C’est du ressort de la doctrine biblique mais, comme je le disais, nous ne pouvons pas nous attarder dessus. «L’Écriture sainte, disait saint Grégoire le Grand, d’une certaine manière, croît avec ceux qui la lisent» (cum legentibus crescit) [3]; révèle de nouvelles implications à chaque nouvelle question qu’on lui pose. Et aujourd’hui des questions, ou des provocations, sur le mariage et la famille il y en a beaucoup.

Nous sommes confrontés à une contestation apparemment globale face au projet biblique sur la sexualité, le mariage et la famille. Comment se comporter  devant cet inquiétant phénomène? Le Concile a inauguré une nouvelle méthode qui est celle du dialogue et non de l’affrontement avec le monde; une méthode où même l’autocritique n’est pas exclue. Nous devons, je crois, aussi appliquer cette méthode aux problèmes liés au mariage et à la famille. Et l’appliquer veut dire chercher à voir si, au fond, il n’y a pas du positif à tirer des contestations les plus radicales.

La critique du modèle traditionnel relatif au mariage et à la famille a commencé avec le siècle des Lumières et le romantisme, conduisant aujourd’hui à des propositions de déconstruction inacceptables. Même si les intentions n’étaient pas les mêmes, les deux mouvements se sont exprimés contre le mariage traditionnel parce qu’ils  ne voyaient en lui que ses « buts » objectifs – les enfants, la société, l’Église – et non, ou trop peu, sa valeur subjective et interpersonnelle. On demandait de tout aux futurs époux sauf de s’aimer et de se choisir librement. Encore aujourd’hui, dans certaines régions du monde il y a des époux qui ne se connaissent, ne se voient, que le jour de leurs noces. Le mariage des Lumières va contre ce modèle et prend la forme d’un pacte, le mariage romantique, la forme d’une « communion d’amour » entre les époux.

Mais cette critique va dans le sens originel de la Bible, pas contre elle ! Le Concile Vatican II l’a compris quand il a reconnu, comme je disais, que dans le mariage, l’amour réciproque et l’aide entre époux étaient des biens essentiels. Saint Jean Paul II, en ligne avec Gaudium et Spes, dans une de ses catéchèses du mercredi, disait:

«Le corps humain, par son sexe, par sa masculinité et par sa féminité,… est non seulement source de fécondité et de procréation comme dans tout l’ordre naturel mais contient depuis l’origine l’attribut  sponsal , c’est-à-dire la capacité d’exprimer l’amour : cet amour dans lequel précisément l’homme-personne devient don et — par l’intermédiaire de ce don — réalise le sens même de son être et de son existence» [4].

Dans son encyclique Deus Caritas est, le Pape Benoît XVI a écrit de choses profondes à propos de l’éros dans le mariage et dans les rapports entre Dieu et l’homme. «Ce lien étroit entre éros et mariage dans la Bible – écrivait-il – ne trouve pratiquement pas de parallèle en dehors de la littérature biblique» [5]. Un des plus gros torts que nous avons fait à Dieu est d’avoir fini par faire de tout ce qui concerne l’amour et la sexualité  un domaine saturé de malice, dans lequel Dieu ne doit pas entrer, et où il est de trop. Comme si Satan, et non Dieu, était le créateur des sexes et le spécialiste de l’amour.

Nous croyants – mais aussi tant de non croyants – nous sommes loin d’accepter les conséquences que certains tirent aujourd’hui de ces principes: par exemple que n’importe quel éros suffit à constituer un mariage, y compris entre des personnes de même sexe, mais ce refus acquiert une autre force et crédibilité si on reconnaît en même temps le fond de bonté de cette instance, et l’accompagnons d’une saine autocritique.

Nous ne saurions en effet passer sous silence l’aide qu’ont apporté les chrétiens dans la formation de cette vision purement objectiviste du mariage contre laquelle la culture moderne occidentale s’est insurgée avec véhémence. L’autorité d’Augustin,  renforcée sur ce point par Thomas d’Aquin, avait fini par jeter une lumière négative sur l’union charnelle des époux, considérée le canal de transmission du péché originel et non privée, elle-même, de péché «au moins véniel». Selon le docteur d’Hippone, les époux devaient arriver à l’acte conjugal «avec chagrin» (cum dolore) et uniquement parce qu’il n’existait pas d’autre moyen que celui-ci pour donner des citoyens à l’État et des membres à l’Église [6].

Nous pouvons faire nôtre une autre conquête moderne, l’égale dignité de la femme dans le mariage. Celle-ci est, comme nous l’avons vu, au cœur du projet originel de Dieu et de la pensée du Christ mais a presque toujours été ignorée. La parole de Dieu à Ève: «Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui te dominera», s’est tragiquement avéré dans l’histoire.

Chez les représentants de la soi-disant « Gender Revolution » (la révolution des genres), cette question a entraîné des propositions folles, comme abolir la distinction des sexes et la remplacer par la distinction des «genres» (masculin, féminin, variable), plus élastique et subjective, ou celle de libérer la femme de«l’esclavage de la maternité», en offrant de nouveaux moyens, inventés par l’homme, pour faire naître des enfants. On ne compte plus, ces derniers mois, les nouvelles d’hommes qui pourront bientôt donner naissance à un enfant.«Adam donne vie à Eve», écrit-on en souriant, alors qu’il y aurait de quoi pleurer. Nos anciens auraient eu un seul mot pour définir cela: Hybris, arrogance de l’homme envers Dieu.

Le choix même du dialogue et de l’autocritique nous donne le droit de dénoncer ces projets comme étant «inhumains», c’est-à-dire contraires non seulement à la volonté de Dieu, mais au bien de l’humanité. Appliqués à grande échelle, ces projets provoqueraient des dégâts humains et sociaux insoupçonnés. Notre seule espérance c’est que le bon sens de chacun, uni au«désir» naturel de l’autre sexe, et à l’instinct de maternité et de paternité que Dieu a inscrit dans la nature humaine, résistera à ces tentatives de se substituer à Dieu. Ces tentatives sont bien plus le résultat d’un sentiment de culpabilité tardif chez l’homme, que de pur respect et d’amour envers la femme.

3. Un idéal à redécouvrir

Pour les chrétiens, l’engagement à redécouvrir et vivre en plénitude l’idéal biblique du mariage et de la famille n’est pas moins important que l’engagement à le défendre, car il s’agit de proposer cet idéal au monde dans les faits, plus encore que par les mots. Les premiers chrétiens changèrent les lois de l’État sur la famille par leurs coutumes; nous ne saurions imaginer faire aujourd’hui le contraire, autrement dit changer les coutumes avec des lois de l’État, même si en tant que citoyens nous avons le devoir de contribuer à ce que l’État promulgue des lois justes.

Depuis Jésus, nous lisons le récit de la création de l’homme et de la femme à la lumière de la révélation de la Trinité. La phrase : «Dieu créa l’homme à son image ; à l’image de Dieu il le créa ; homme et femme il les créa» (Gen 1, 27) nous révèle enfin son sens, resté énigmatique et incertain avant sa venue. Quel rapport en effet peut-il y avoir entre le fait d’être «à l’image de Dieu» et celui d’être «homme et femme» ? Le Dieu de la Bible n’a pas de connotation sexuelle, il n’est ni homme ni femme.

Voilà en quoi consiste la ressemblance. Dieu est amour et l’amour exige«communion», exige «partage», requiert un «moi» et un «toi». Il n’y a pas d’amour qui ne soit de l’amour pour quelqu’un ; là où il n’y a qu’un seul sujet, il ne peut y avoir d’amour, mais seulement de l’égoïsme ou du narcissisme. Là où Dieu est conçu comme Loi ou comme Puissance absolue, pas besoin d’une pluralité de personnes (on peut être seul à exercer le pouvoir !). Le Dieu révélé par Jésus Christ, parce qu’il est amour, est unique et seul, mais il n’est pas solitaire ; il est un et trine. En lui coexistent l’unité et la différence: unité de nature, de vouloir, d’intentions, et différence dans les caractéristiques et les personnes.

Deux personnes qui s’aiment – et l’amour de l’homme et de la femme dans le mariage en est le plus fort exemple – reproduisent quelque chose de ce qui se produit dans la Trinité. Voilà deux personnes – le Père et le Fils – qui, en s’aimant, produisent («inspirent») l’Esprit qui est l’amour qui les fonde. Quelqu’un a dit: l’Esprit Saint est le «Nous» divin, c’est-à-dire non pas la«troisième personne de la Trinité», mais la première personne plurielle [7]. C’est en cela justement que le couple humain est à l’image de Dieu. Mari et femme, malgré leur diversité de sexe et de personnalité,  forment en fait une seule chair, un seul cœur, une seule âme. En eux se réconcilient l’unité et la diversité.

C’est dans cette optique que nous découvrons le sens profond du message des prophètes concernant le mariage humain, symbole et reflet d’un autre amour, celui de Dieu pour son peuple. Il ne s’agissait pas de surcharger de sens mystique une réalité purement mondaine, ni de se limiter à  faire du symbolisme, mais de révéler plutôt le véritable visage et le but ultime de la création de l’homme masculin et féminin.

Quelle est la cause de cet inachèvement et de cette insatisfaction que laisse l’union sexuelle, à l’intérieur et en dehors du mariage ? Pourquoi cet élan retombe-t-il toujours sur lui-même et pourquoi cette promesse d’infini et d’éternel reste-t-elle toujours déçue ? On cherche un remède à cette frustration mais celui-ci ne fait que l’accentuer. Au lieu de changer la qualité de l’acte, on pousse sur la quantité, passant d’un partenaire à l’autre. Jusqu’à finir par totalement gâcher ce don de la sexualité que Dieu nous a offert, comme on le voit dans la culture et la société d’aujourd’hui.

Voulons-nous une bonne fois pour toutes, en vrais chrétiens, trouver une explication à ce terrible dysfonctionnement ? L’explication c’est que l’union sexuelle n’est pas vécue comme Dieu aurait voulu. Le but était que l’homme et la femme, à travers l’extase et la fusion d’amour, puissent s’élever jusqu’au désir et connaître comme un avant-goût de l’amour infini ; qu’ils se rappellent d’où ils viennent et vers où ils sont dirigés.

Le péché, à commencer par celui d’Adam et Eve, a traversé ce projet ; a«profané» ce geste, autrement dit l’a dépouillé de sa signification religieuse. Il en a fait une fin en soi, achevée en soi, et donc «insatisfaisante». Le symbole a été détaché de sa réalité symbolisée, a été privé de son dynamisme intrinsèque, donc mutilé. Jamais comme dans ce cas le dicton d’Augustin n’a été aussi vrai: «Tu nous as faits pour toi, ô Dieu, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi». En effet, nous n’avons pas été créés pour vivre dans un éternel rapport de couple, mais pour les vivre un eternel rapport avec Dieu, avec l’Absolu. Même Faust de Goethe le découvre, au bout de sa longue recherche. Repensant à son amour pour Marguerite, à la fin du poème, il s’exclame: «Tout ce qui est transitoire n’est que parabole. Ici [au ciel] ce qui ne pouvait être atteint devient réalité» [8].

On retrouve quelque chose du sens originel de l’acte conjugal chez les couples qui témoignent de leur renouvellement par l’Esprit-Saint et vivent la vie chrétienne de manière charismatique. Rien d’étonnant à ce qu’il en soit ainsi. Le mariage est le sacrement du don réciproque que les époux s’échangent l’un et l’autre, et l’Esprit Saint est, dans Trinité, le «don», ou mieux «l’acte de se donner» réciproque entre le Père et le Fil. Pas un acte provisoire, mais un état permanent. Là où arrive l’Esprit Saint, naît ou renaît la capacité de se donner. C’est ainsi qu’agit «la grâce d’état» dans le mariage.

4.  Mariés et consacrés dans l’Église

Même si nous les consacrés, comme je le disais au début, nous ne vivons pas la réalité du mariage, nous devons la connaître pour apporter notre aide à ceux qui la vivent. Et j’ajouterais: pour être, nous aussi, aidés par eux ! Lorsque l’apôtre Paul parle de mariage et de virginité, il dit : «Chacun a reçu de Dieu un don (chárisma)  qui lui est personnel : l’un celui-ci, l’autre celui-là»(1 Cor 7, 7); c’est-à-dire : ceux qui sont mariés ont leur charisme et ceux qui ne se marient pas «pour le Seigneur» ont le leur.

Le charisme — dit l’apôtre — est «une manifestation particulière de l’Esprit en vue du bien commun» (1 Cor 12, 7). Appliqué aux relations entre époux et aux consacrés dans l’Église, cela signifie que le célibat et la virginité  sont aussi pour les époux et que le mariage est aussi pour les consacrés, c’est-à-dire à leur avantage. C’est la nature intrinsèque du charisme, apparemment contradictoire: quelque chose de «particulier» («une manifestation particulière de l’Esprit») mais utile pour tout le monde («en vue du bien commun»).

Dans la communauté chrétienne, consacrés et mariés peuvent «s’édifier»mutuellement. Les mariés sont renvoyés, par les consacrés, à la primauté de Dieu et de ce qui n’est pas transitoire; ils sont initiés à l’amour par la parole de Dieu que ceux-ci peuvent mieux approfondir et partager avec les laïcs. Mais les consacrés aussi apprennent quelque chose des mariés. Ils apprennent la générosité, l’oubli de soi, le service à la vie et, souvent, une certaine«humanité» qui vient du dur contact avec les réalités quotidiennes de l’existence.

J’en parle par expérience. J’appartiens à un ordre religieux où, il y a une dizaine d’années encore, on se levait la nuit pour réciter l’office des «Matines»qui durait près d’une heure. La vie religieuse a connu un grand tournant, après le Concile. On disait que le rythme de la vie moderne – études pour les jeunes et ministère apostolique pur les prêtres – ne permettait plus de tels levers nocturnes qui interrompaient le sommeil, et peu à peu cette habitude fut abandonnée, à part dans quelque lieu de formation.

Quand, plus tard, le Seigneur, dans mon ministère, m’a fait connaître de près quelques jeunes familles, j’ai découvert une chose qui m’a secoué mais m’a fait du bien. Ces jeunes papas et mamans devaient se lever non pas une mais deux, trois, voire plusieurs fois, dans la nuit pour donner à manger à leur enfant, pour lui donner un médicament, pour le bercer s’il pleurait, veiller sur lui s’il avait de la fièvre. Et le matin, un des deux, ou tous les deux, à la même heure, vite au travail après avoir déposé l’enfant chez les grands-parents ou à la crèche. Par beau temps ou mauvais temps, problème de santé ou pas, il fallait pointer au travail.

Alors je me suis dit: si on ne fait rien, nous courons un grave danger! Sans le soutien d’une vraie règle de vie et une certaine rigueur dans les horaires et les habitudes, nous risquons de vivre une vie à l’eau de rose et d’avoir un cœur qui se durcit. Ce que les bons parents sont capables de faire pour leurs enfants, le degré de leur capacité à s’oublier pour s’occuper de leur santé, de leurs études et de leur bonheur, doit être la mesure de ce que nous devrions faire, nous, pour nos fils ou frères spirituels. On en a un bel exemple chez l’apôtre Paul qui disait vouloir «dépenser et se dépenser tout entier», pour ses fils de Corinthe (cf. 2 Cor 12, 15).

Que l’Esprit Saint, qui donne les charismes, nous aide tous, mariés et consacrés, à suivre concrètement l’exhortation de l’apôtre Pierre:

«Ce que chacun de vous a reçu comme don de la grâce, mettez-le au service des autres, en bons gérants de la grâce de Dieu […] Ainsi, en tout, Dieu sera glorifié par Jésus Christ, à qui appartiennent la gloire et la souveraineté pour les siècles des siècles. Amen!» (1Pt 4, 10-11).

 

 

Traduction Radio Vatican

[1] P. Claudel, Le soulier de satin, a.III. sc.8 (éd. La Pléiade, II, Parigi 1956, p. 804).

[2] Giovanni Paolo II, Uomo e donna lo creò. Catechesi sull’amore umano, Roma 1985, p. 365.

[3] Grégoire le Grand, Moralia in Job, 20, 1, 1.

[4] Jean Paul II, Discours à l’audience du 16 janvier 1980 (Insegnamenti di Giovanni Paolo II, Libreria Editrice Vaticana 1980, p. 148).

[5] Benoît XVI, Enc. Deus caritas est, 11.

[6] Cf.  Augustin, Discours, 51, 25 (PL 38, 348).

[7] Cf. Cf. H. Mühlen , Der Heilige Geist als Person. Ich – Du – Wir, Münster in W., 1963.

[8] W. Goethe, Faust, finale, deuxième partie: „Alles Vergängliche / Ist nur ein Gleichnis; /Das Unzulängliche,/Hier wird’s Ereignis“.

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