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Tribune – Le Christianisme n’est pas une morale, mais une religion de liberté

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En rigueur de terme, les philosophes et les moralistes s’insurgeraient devant un tel intitulé et ils auraient en partie raison. Pourtant, le christianisme est une religion de liberté et ce que nous appelons morale chrétienne est un chemin de libération.

Hier encore, alors que je prenais un café sur les bords de mer bretons, deux mots d’un échange voisin m’ont fait réagir. « Ce qui me gêne, c’est la morale, et notamment cette morale chrétienne ». En entendant cette femme, tristement accablée par ses propres mots, je me suis demandé comment, le Christ venu libérer et non asservir, pouvait aujourd’hui apparaître à ce point étouffant dans son Eglise.

Rien de nouveau sans doute, quand Jésus, lui-même, dénonçait assez vertement les scribes et les pharisiens écrasant le peuple sous d’innombrables préceptes impraticables d’une loi, dont cependant le Fils de l’Homme disait ne pas être venu abolir un iota.

Comment concevoir donc que la foi chrétienne, fondant une religion d’amour et de liberté, inaugurée par le sacrifice d’un Sauveur venu briser les chaînes et entraves de tout un peuple ployant sous le joug de la servitude, soit aujourd’hui perçue comme la pire des entraves à la liberté, comme une oppression ? Comment une religion de libération a-t-elle pu en arriver à être perçue comme écrasante ?

Mettons de côté les dérives de l’histoire et l’hommerie qui ont bien entendu pu, par le truchement d’hommes fragiles et pêcheurs, obscurcir ce chemin, cette vérité et cette vie dont ils étaient les détenteurs. S’il reste encore des pourfendeurs rigoristes du pécheur et du péché, globalement l’Eglise aurait plutôt une tendance à un certain laxisme apparent depuis des décennies. Et du reste c’est bien « sa morale » qui gêne, qui étouffe.

De tous temps, les Hommes ont cherché à échapper à l’oppression, à l’asservissement, mus qu’ils sont par ce désir de liberté, inscrit au plus profond d’eux-mêmes. Et aujourd’hui, plus qu’avant, la morale apparaît comme une atteinte à la liberté, une entrave à son autoréalisation. Mais c’est prendre les choses à rebours de la raison. La réalisation de soi, contrairement au psychologisme freudien ambiant, n’est pas la libération de sourdes pulsions, ni la réalisation de désirs inassouvis. La réalisation de soi est l’épanouissement de son être dans ses dimensions physique, psychologique, intellectuelle, affective et spirituelle.  Cela suppose au préalable une véritable connaissance de soi. Une connaissance de soi qui distingue précisément le ressenti du réel. Ce n’est pas parce que je ressens une chose que je suis ce que je ressens. Ce n’est pas parce qu’un désir est en moi que ce désir est bon pour ma réalisation. Ainsi un diabétique peut désirer une tarte au sucre, ce n’est pas pour cela que cette tarte au sucre sera bonne pour lui.

Cette évidence n’en est pourtant plus une et de nos jours et on cherche à faire de nos désirs la réalité de notre être, au lieu de diriger nos désirs vers la réalisation de cet être. La connaissance de soi est le premier pas vers la liberté. Car la liberté n’est pas une fin en soi, ni un but à atteindre, elle est la condition de possibilité de mon épanouissement. Condition extérieure à moi, par l’absence d’entraves venant de l’extérieur, mais aussi condition intérieure par la connaissance de sa vérité propre. Or la vérité propre de chaque personne se situe à deux niveaux qui s’imbriquent indissociablement. Sur le socle commun de la nature humaine, se déploie la singularité de chacun. Pourtant, nous avons tendance à oublier que cette singularité ne peut être réelle et donc épanouissante, que si elle est tissée à partir de ces fils communs à toute l’humanité et qui est précisément la nature humaine.

La morale chrétienne n’est en rien un ensemble de permis et d’interdits, au contraire, c’est la lumière qui éclaire cette vérité humaine partagée par tous. La morale ne nous dit pas « si tu ne fais pas ceci ou cela tu seras puni ». La lumière de la révélation chrétienne nous indique ce qui est bon pour l’homme ou non et nous laisse libre de choisir ou non le chemin de vérité. La conséquence pour celui qui suit cette lumière c’est la liberté et par-delà la vie. Inversement, la conséquence du refus de la lumière est de se maintenir sous les jougs de la servitude des passions, du néant, du démon et au bout du chemin c’est la mort de l’être par le simple fait de son auto-destruction.

La morale, aujourd’hui si méprisée et redoutée, est pourtant le guide le plus précieux qui nous soit donné, pour rejoindre notre « réalisation de soi ». Du reste, saint Thomas d’Aquin, comme Aristote ne commencent pas leurs traités sur la question par la morale, mais par la béatitude. En effet, l’un comme l’autre montrent d’abord le but ultime qui épanouira l’homme, comme pour susciter en lui le désir de ce bonheur éternel. Ce n’est qu’en un second lieu que l’Aquinate comme le Philosophe, montrent le chemin pour rejoindre ce bonheur. Et ce chemin que nous appelons « morale » qualifie des actes bons et mauvais c’est vrai. Mais en ce sens qu’un acte bon est un acte qui nous permet d’avancer sur ce chemin de vérité et de liberté, tandis qu’un acte mauvais nous détourne du chemin et nous prive de la liberté.

Toutefois, il est bien fréquent que ce soit par manque de liberté que nous refusions le chemin de vie. Aussi, la religion chrétienne n’est-elle pas une religion moraliste au sens désormais négatif et commun du terme. La religion chrétienne ouvre un chemin de liberté par la vérité dont sa « morale » représente comme le balisage d’une piste d’aviation. Aussi, pour redonner le goût de cette liberté chrétienne, faut-il peut-être d’abord redonner Dieu au monde, dans sa vérité et son exigence. Car pour qui ne se sent pas concerné par Dieu, comme source de son bonheur, alors, en effet, le chemin de liberté que propose l’Eglise apparaît comme une morale étouffante.

Il y a une nécessaire connexion entre vérité anthropologique, morale et béatitude. Mais cette connexion est brisée, de sorte que l’homme est défiguré, Dieu n’est plus le bonheur de l’Homme et la morale paraît inutile et ringarde. Pourtant, c’est en partant de la vérité propre de chacun (définie dans son lien avec la nature humaine) qu’avec l’aide libératrice de la foi chrétienne (dont sa morale lumineuse), l’homme peut trouver son véritable bonheur qui est Dieu.