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Catholiques : apprendre à durer au milieu des loups (1)

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Docteur en Histoire et animateur du blogue Cyrano, Cyril Brun nous a fait parvenir une longue réflexion sur l’engagement des catholiques dans le combat pour le bien commun. Un texte d’intérêt mais dont la taille nous contraint à le publier en trois fois. Vous pourrez en lire la suite demain lundi 18 janvier à 12 h, et la fin mardi 19 janvier à la même heure. La rédaction.

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Une myriade d’initiatives se présentent et voient le jour, parfois pour durer, souvent sans lendemain. Toutes pourtant ont leur mérite, dont celui de tenter et de se lancer n’est pas le moindre. Agir, se jeter à l’eau, labourer le terrain quel qu’il soit, où qu’il soit permet d’entretenir la flamme, de former des réseaux, tisser des liens, apprendre de ses échecs comme de ses réussites. Le revers de ce bouillonnement n’est cependant pas à prendre à la légère. Le découragement, l’épuisement, l’éparpillement sont autant de risques dommageables dans la durée. Or nous devons apprendre à durer à une époque où l’éphémère règne en maître, où l’impatience confine à la vertu, quand le mal, lui, gagne du terrain, emportant dans sa tourmente des pans entiers de notre civilisation, compromettant ainsi le bonheur même de nos contemporains, de nos enfants, de nos amis, de nos voisins. Aussi tenir le cap est essentiel dans notre combat. Encore, pour le tenir, faut-il l’identifier afin de mieux lire, sur la carte de notre « Terra incognita », les chemins qui nous mèneront vers le port que nous sommes appelés à rejoindre.

Défricher, aplanir les routes, crier dans le désert me semblent une vocation bien connue et identifiée qui pourrait bien être l’appel de notre temps en quête de sens. Aussi, est-il possible que nous nous trompions d’aire de jeu. Depuis le réveil provoqué par l’électrochoc du mariage pour tous, nous nous focalisons sur les échéances électorales. C’est une petite nouveauté, en même temps qu’une certaine révolution pour les catholiques qui avaient déserté l’arène politique depuis des décennies, malgré l’appel répété des derniers pontifes. En France particulièrement, faire de la politique c’était sale. Dans ce monde de « tous pourris », le chevalier blanc catholique répugnait à se salir les mains, laissant ainsi le navire à la dérive. Résultat, le hollandais volant écume les mers, insaisissable, en toute impunité. Aujourd’hui l’heure est à la reprise en main et c’est heureux en soi. Cependant, le terrain perdu par les catholiques, c’est-à-dire par la foi catholique, n’est pas d’abord politique. S’il convient de s’engager, et pour plusieurs raisons sur lesquelles je reviendrai, il importe avant tout de prendre conscience des véritables aires de jeu.

1. Un théâtre d’ombres

La scène politique politicienne n’est qu’un théâtre d’ombres dont les véritables acteurs se trouvent derrière un écran de fumée trop ignoré et dont nous n’imaginons pas même les prémices de l’effroyable réalité. Or nous nous essoufflons à combattre ces ombres, sans jamais atteindre l’au-delà du paravent. Avec la candeur du juste, nous nous préparons à un combat régulier, à l’ancienne, alors que nous n’avons pas même la force d’ébranler les ombres.

Les responsables politiques, quelle que soit leur intégrité, ne sont rien de plus que des agitateurs publics destinés à donner l’illusion démocratique d’un système, certes à bout de souffle, mais qui se maintient et se renouvelle sans cesse. Jugement à l’emporte-pièce, sommaire et caricatural, il est vrai, car le monde n’est pas binaire, reléguant les bons et les méchants de chaque côté d’un hémistiche rigoureusement étanche. Telle est bien, du reste, notre difficulté. Le mal se patine de bien pour se rendre plus attrayant ou plus discret. L’Homme est ainsi fait qu’il recherche toujours ce qui lui paraît bien et bon. Même lorsqu’il fait le mal volontairement, c’est pour le bien qu’il en retire. Cette constance de la psychologie humaine n’échappe pas aux metteurs en scène du théâtre d’ombres. Et dans un système officiellement démocratique, il importe que les choix proposés semblent être effectivement un bien. C’est pourquoi la bataille politique n’est que l’ultime assaut d’une longue guerre qui vise à faire accepter un mal pour un bien. Le vote des représentants du peuple ne faisant alors que sanctuariser ce nouveau bien.

2. La politique, un service de la charité

C’est la raison pour laquelle les catholiques semblent toujours avoir une guerre de retard, être pris de court par un adversaire qui a inlassablement un coup d’avance. Encore une fois, nous nous trompons d’aire de jeu. Il ne s’agit pas pour autant de déserter l’arène politique. D’abord la politique, nous rappellent les papes, est un service de la charité (soumis du reste à indulgences). En outre, ralentir l’avancée de cette culture de mort, ennuyer l’ennemi, déjouer ses artifices démocratiques n’est pas un vain combat. Mais il convient de le faire en connaissance de cause, c’est-à-dire de prendre conscience de l’immense manipulation du jeu de dupes. Faute de quoi, nos représentants, dans l’hémicycle ou ailleurs, ne feront guère mieux que Don Quichotte face à ses moulins. Parmi les autres raisons qui empêchent de disqualifier l’engagement politique électoral, nous pouvons également citer la possibilité de faire du bien avec les moyens plus ou moins bons que donne ce théâtre d’ombres, ou simplement le fait d’occuper une place que nos adversaires n’auront pas.

3. Le clivage politique est anthropologique

Car il n’est pas inexact de parler d’adversaire, mot que la guimauve catholique a tendance à bannir dans un irénisme aveugle. Mais ne nous trompons pas d’adversaires non plus. Le clivage gauche / droite est une illusion dépassée qui ne fait que mobiliser l’attention du théâtre d’ombres. Le véritable clivage aujourd’hui est anthropologique. D’un côté se retrouvent les défenseurs d’une idéologie virtuelle, cherchant à imposer un homme créé sur mesure, de l’autre se regroupent les promoteurs de l’homme réel tel qu’il est, tenant d’une vision réaliste et non idéaliste et désincarnée. Nos adversaires ne sont pas les libéraux ou les socialistes, mais les ennemis de l’Homme. Les questions économiques qui divisent l’échiquier politique aujourd’hui sont plus que secondaires face au véritable enjeu de civilisation anthropologique. Le véritable adversaire que nous avons à combattre est celui qui, pour des raisons multiples et obscures, s’en prend à l’Homme. Or l’arène politique aujourd’hui, qu’on se tourne à gauche ou à droite, qu’on la parcourt de l’extrême gauche à l’extrême droite, est massivement anti-homme. Peu de partis politiques ont pour fondement la vérité anthropologique. Ceux qui l’ont sont marginalisés, ostracisés voire ridiculisés. Leur voix n’est pas entendue parce que noyée sous les brouhahas de la comédie politicienne. Ils ne sont pas même diabolisés, comme le Front national, ils sont étouffés tout simplement. Ils représentent un bien plus grand danger que Marine Le Pen, en ce sens qu’ils portent la contradiction au cœur du problème. Pour cette raison, leur action est souvent inefficace, dans la mesure où ils ferraillent avec les ombres.

4. Entrisme ou prophétisme ?

Alors ici se pose, souvent, la question de l’entrisme ou du prophétisme. Faut-il investir les partis traditionnels ou être la voix qui crie dans le désert ? M’est avis que ce n’est pas à cet endroit qu’il faut situer une telle question. Le véritable enjeu est ce qui se passe au-delà du théâtre d’ombres. Une fois cet enjeu identifié, alors se présente une autre question : comment, depuis la scène illusionniste, porter atteinte aux marionnettistes ? Fort de la réponse à cette question, mais seulement fort de cette réponse, il est possible de se positionner entre entrisme et prophétisme. L’enjeu n’est rien d’autre que d’ébranler l’hydre qui se cache derrière tout ça. Entrisme et prophétisme n’ont que peu de chance d’égratigner le système si l’action ne vise que la partie émergée de l’iceberg. Cela étant dit, les deux ont leur utilité dans le combat à mener, parce qu’ils répondent à différents angles d’attaques et, par là, à des vocations et charismes spécifiques. La tendance actuelle qui oppose les deux porte en elle les ferments de leur échec. Les deux initiatives se regardent trop souvent comme concurrentes, parce qu’elles pensent puiser dans le même vivier. Or si le vivier commun est la vision anthropologique, dans ce vivier, chacun a des charismes propres qui, loin d’être en concurrences, sont complémentaires. Il faut à l’entriste une solide colonne vertébrale pour ne pas se laisser broyer par le rouleau compresseur qu’il entend pénétrer. Mais ce faisant, tous ceux qui occupent des postes aujourd’hui seront l’armature de demain.

Car ne nous y trompons pas. Quel que soit l’avenir de ce monde, si le système venait à s’effondrer, renouveler tout le personnel est illusoire. Il faudra bien des gens habitués aux affaires. L’histoire nous montre suffisamment que tout nouveau régime repart avec les anciens cadres. Ceci est d’autant plus vrai que nos adversaires sont bien plus prêts que nous à « récupérer » les ruines. Aussi, ne nous réjouissons peut-être pas trop vite d’une hypothétique chute du système ou du régime, si tant est que nous sachions quoi mettre derrière ces mots. L’amalgame est savamment entretenu, à tel point que plus personne ne sait trop contre qui ou quoi il faut se prémunir. La main invisible a gagné tous les esprits, bien au-delà de la simple sphère économique. Aujourd’hui, l’immense majorité des hommes et des femmes est fataliste et providentialiste. Pour beaucoup de nos contemporains, il n’y a rien à faire, c’est ainsi. La machine s’est emballée, elle s’effondrera d’elle-même, ce sera sa régulation darwinienne. Alors, après une période douloureuse, que chacun espère laisser pour la génération suivante (en souhaitant que ses propres enfants passent aux travers), le printemps refleurira, jusqu’au prochain cycle hivernal. Les politiques sont des incompétents qui ne savent pas résister aux méchants financiers et plus aucun saint du ciel ne vient sauver les hommes sans espérance.

5. Le fatalisme providentialiste

Dans ce fatalisme providentialiste se glissent tous les charlatans (parfois sincères) vendeurs de rêve et d’expérience mystique qui se sont peu à peu substitués à l’Église et à Dieu. Ils ne sont pas les moindres acteurs de ce théâtre d’ombres dont les planches s’étendent aux moindres aspects de la vie. Car les saltimbanques de ce vaste cirque sont tout à la fois acteurs et spectateurs. Beaucoup, pour ne pas dire tous, sont convaincus de bien faire et l’impression de vendre du vent ne les effleure pas même. Le plus souvent, ils ne sont que le porte-voix de ces sirènes enjôleuses. Le plus souvent, nous ne sommes que le porte-voix de ces sirènes enjôleuses, nous, qui pas plus que les autres n’échappons aux filets du marionnettiste. Au mieux en sommes-nous parfois conscients. Mais l’imbroglio de la vie est parfois si complexe que discerner le bien du mal nous est impossible et, comme d’autres, nous entrons, à notre insu, dans cette spirale infernale.

 [Deuxième partie, demain lundi 18 janvier à 12 h]

2 comments

  1. Sami

    L’image n’exprime pas la situation: il n’y a pas qu’un seul loup mais des loups plus ou moins dormants qui au signal donné se mettent en horde.
    Alors les moutons deviennent tout bonnement, gibier, viande sur pattes .
    Comme disait de nous le President Hollande qui sous ses airs bonasses s’ y connaît :  » Tant pis pour eux, ils n’ont pas de dents »
    Mais si vous donnez aux moutons les dents du loup que croyez vous qu’ils en feront ?
    C’est pourquoi l’Eglise, experte en Humanité , se garde bien de donner à ses ouailles, de quoi se faire des dents.
     » Accueillez les loups déguisés en mendiants » , dit-elle :
     » Ouvrez-leur les bras, croyez à leurs mensonges!
    Peu importe si vous vous faites dévorer le ventre!
    L’idéologie dominante qui, quoique pour des raisons différentes nous rassemble tous, chrétiens édentés et aveugles, gauchistes et islamistes, cette idéologie dont la force est le nombre, donc les dents, nous en saura gré. »

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