Supplique à Sa Sainteté Benoît XVI

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En janvier dernier des intellectuels catholiques italiens ont adressé au Pape Benoît XVI une supplique pour lui demander de renoncer à la commémoration et la répétition d’un grand rassemblement interreligieux à Assise. Relayant cette initiative en France, l’association Renaissance catholique a demandé à plusieurs intellectuels français de s’associer à cette démarche. Voici le texte de cette démarche et le nom des signataires. Je les fais suivre de la traduction française du texte italien d’origine.

Supplique à Sa Sainteté Benoît XVI

Sa Sainteté Benoît XVI a annoncé son intention de commémorer, en octobre prochain, le 25e anniversaire de la rencontre interreligieuse d’Assise, organisée en 1986 par son prédécesseur Jean-Paul II. Malheureusement, même s’il n’est pas question de prière dans cette invitation lancée aux dirigeants des autres religions, il semble aux signataires de la présente supplique que le risque d’interprétation médiatique dans un sens relativiste ou syncrétiste de cet événement est réel.

Au-delà du légitime amour et désir de paix du Saint-Père, les présents signataires, déjà reconnaissants pour l’œuvre de revitalisation du catholicisme accomplie par le successeur de Pierre, ont l’audace de faire part de leurs inquiétudes au Père commun des fidèles, confiants en sa paternelle sollicitude pour conforter ses frères et ses fils dans la foi. Ils s’associent ainsi à la supplique ci-jointe lancée en janvier 2011 par neuf intellectuels italiens.

Jean-Claude Absil, professeur de lettres et de philosophie

Jean Barbey, docteur en droit, professeur d’histoire du droit à l’Université du Maine

Abbé Claude Barthe, écrivain

Francine Bay, écrivain

Pascal Bernardin, écrivain

Anne Bernet, écrivain, journaliste

Vincent Beurtheret, musicien, philosophe

Françoise Bouchard, écrivain

Franck Bouscau, professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université de Rennes 1, avocat

Jean-Pierre Brancourt, docteur en droit et lettres, professeur à l’Université de Tours

Gabrielle Cluzel, écrivain

Yves Collet, écrivain

Eugenio Corti, écrivain

Henri Courivaud, professeur de droit

Michel De Jaeghere, journaliste

Jean-Pierre Dickès, docteur en médecine, président de l’ACIM

Ghislain de Diesbach, écrivain

Xavier Dor, docteur en médecine, président de SOS-Tout-Petits

Louis Fontaine, écrivain, éditeur

François Foucart, journaliste, écrivain

Hubert de Gestas, secrétaire général de Notre-Dame de Chrétienté

Ivan Gobry, docteur en philosophie, professeur honoraire des Universités, écrivain

Benjamin Guillemaind, écrivain, président de Sauvegarde et promotion des métiers

Daniel Hamiche, journaliste

Jacques Heers, agrégé d’histoire, professeur honoraire des Universités

Hugues Kéraly, cinéaste, écrivain, journaliste

Alain Lanavère, maître de conférences à la Sorbonne et à l’Institut catholique de Paris

Bernard Leconte, écrivain

Hubert Le Griel, avocat honoraire au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation

Henry de Lesquen, X, ENA, haut fonctionnaire

Jean-Pierre Maugendre, président de Renaissance Catholique

Dominique Millet-Gérard, professeur des Universités

Jean Monneret, docteur en histoire, écrivain

Louis Nghiêm Minh Dûng, docteur en médecine, écrivain

Jacques Oswald, X, ancien directeur des Cahiers de l’Ordre Français

Dominique Paladilhe, écrivain

Daniel Pannier, docteur en histoire

Hugues Petit, docteur en droit, professeur à l’Université de Grenoble

Philippe Pichot-Bravard, docteur en droit, écrivain

Baron Hervé Pinoteau, membre de l’Académie internationale d’héraldique, écrivain

Louis Pozzo di Borgo, écrivain

Philippe Prévost, écrivain

Arnaud Raffard de Brienne, écrivain

Christophe Réveillard, docteur en histoire, chercheur

Alain Rostand, vice-président de Renaissance Catholique

Christine Sauty de Chalon, écrivain

Abbé Guillaume de Tanouärn, docteur en philosophie, écrivain

Dominique Tassot, ingénieur des Mines, président du CEP

Guillaume de Thieulloy, docteur en sciences

Très Saint-Père,

Nous sommes quelques catholiques très reconnaissants de l’œuvre accomplie par vous en tant que pasteur de l’Eglise universelle ces dernières années : reconnaissants pour votre grande estime pour la raison humaine, pour la concession du motu proprio Summorum Pontificum, pour votre relation fructueuse avec les anglicans qui reviennent dans l’unité, et pour bien d’autres choses encore.

Nous prenons l’audace de vous écrire après avoir entendu, précisément pendant le massacre de chrétiens coptes, votre intention de convoquer à Assise, pour le mois d’octobre, un grand rassemblement interreligieux, 25 années après « Assise 1986 ».

Nous nous souvenons tous de cet événement d’il y a si longtemps. Un événement médiatique comme peu d’autres, qui, indépendamment des intentions et des déclarations eut pour effet indéniable de d’encourager dans le monde catholique l’indifférence et le relativisme religieux.
C’est à partir de cet événement qu’apparaît dans le peuple chrétien l’idée que l’enseignement séculaire de l’Église, «une, sainte, catholique et apostolique», sur le caractère unique du Sauveur, était en quelque sorte relégué aux archives.
Nous nous souvenons tous des représentants de toutes les religions réunis dans une église catholique, l’église Sainte Marie des Anges, avec un rameau d’olivier à la main : comme pour signifier que la paix ne passe pas par le Christ mais, indistinctement, par tous les fondateurs d’un credo quel qu’il soit (Mahomet, Bouddha, Confucius, Kali, le Christ…).
Nous nous souvenons de la prière des musulmans à Assise, la ville d’un saint qui avait fait de la conversion des musulmans un de ses objectifs.

Nous nous souvenons de la prière des animistes, de leur invocation aux esprits des éléments, et de celle d’autres croyants ou représentants de “religions athées” comme le jaïnisme.

Ce “prier ensemble”, quel qu’en soit le but, qu’on le veuille ou non, a eu pour effet de faire croire à beaucoup que tous priaient “le même Dieu”, seulement avec des noms différents. Au contraire, les Écritures sont claires : «Tu n’auras pas d’autre Dieu que moi» (premier commandement), «Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie : nul ne vient au Père que par moi» (Jn 14, 6).

Ceux qui écrivent ici ne contestent nullement le dialogue, avec chaque personne, quelle que soit sa religion. Nous vivons dans le monde et chaque jour nous parlons, discutons, aimons, même ceux qui ne sont pas chrétiens car ils peuvent être athées, dans le doute ou appartenir à d’autres religions. Mais cela ne nous empêche pas de croire que Dieu est venu sur la terre et s’est laissé tuer, pour nous enseigner justement le Chemin et la Vérité et pas seulement l’un des nombreux chemins et l’une des nombreuses croyances possibles. Le Christ est pour nous chrétiens, le Sauveur : l’unique Sauveur du monde.

Nous nous rappelons donc avec consternation, revenant 25 années en arrière, les poulets décapités sur l’autel de Sainte-Claire selon des rituels tribaux et le sanctuaire de l’église Saint-Pierre profané par une statue de Bouddha placée sur l’autel, au-dessus des reliques du martyr Vittorino, tué 400 ans après Jésus-Christ pour témoigner de sa foi.
Nous nous rappelons les prêtres catholiques qui se sont prêtés à des rites d’initiation d’autres religions : des scènes horribles car, si il est « stupide » de baptiser dans la foi catholique un adulte qui ne croit pas, il est tout aussi absurde qu’un prêtre catholique ait à subir un rituel dont il ne reconnaît pas la validité ou l’utilité. En faisant ainsi, on finit juste par faire passer une idée : que les rites, tous les rites, ne sont que des gestes humains vides de sens et sans effets. Que toutes les conceptions du divin se valent. Que toutes les morales qui émanent de toutes les religions, sont interchangeables.
Voilà, cet “esprit d’Assise” sur lequel les médias et les secteurs les plus relativistes de l’Eglise ont brodé, jetant la confusion. Il nous semble étranger à l’Evangile et à l’Eglise du Christ, qui jamais, depuis deux mille ans, n’avait choisi d’agir ainsi. Nous aurions voulu récrire alors ces observations ironiques d’un journaliste français : «En présence de tant de dieux, on croira plus facilement que tous se valent ou s’il y en a seulement un de vrai. Le Parisien moqueur imitera ce collectionneur sceptique dont l’ami venait de faire tomber une idole d’une table : “Ah, malheureux, ce pourrait être le vrai Dieu”.»

Nous trouvons donc un réconfort à nos perplexités dans de nombreuses déclarations de papes qui ont toujours condamné un tel “dialogue”.

Un congrès de toutes les religions avait déjà été organisé, en effet, à Chicago en 1893 et à Paris en 1900. Mais le pape Léon XIII était intervenu pour interdire toute participation des catholiques.

La même attitude fut celle de Pie XI, le pape qui condamna l’athéisme nazi et communiste, mais déplora dans le même temps la tentative d’unir les gens au nom d’un sentiment vague et indistinct, sans religion, sans le Christ. Dans son encyclique Mortalium animos (Epiphanie 1928), relativement aux congrès œcuméniques, le pape Pie XI affirmait : «Convaincus qu’il est très rare de rencontrer des hommes dépourvus de tout sens religieux, on les voit nourrir l’espoir qu’il serait possible d’amener sans difficulté les peuples, malgré leurs divergences, religieuses, à une entente fraternelle sur la profession de certaines doctrines considérées comme un fondement commun de vie spirituelle. C’est pourquoi, ils se mettent à tenir des congrès, des réunions, des conférences, fréquentés par un nombre appréciable d’auditeurs, et, à leurs discussions, ils invitent tous les hommes indistinctement, les infidèles de tout genre comme les fidèles du Christ, et même ceux qui, par malheur, se sont séparés du Christ ou qui, avec âpreté et obstination, nient la divinité de sa nature et de sa mission.

De telles entreprises ne peuvent, en aucune manière, être approuvées par les catholiques, puisqu’elles s’appuient sur la théorie erronée que les religions sont toutes plus ou moins bonnes et louables, en ce sens que toutes également, bien que de manières différentes, manifestent et signifient le sentiment naturel et inné qui nous porte vers Dieu et nous pousse à reconnaître avec respect sa puissance. En vérité, les partisans de cette théorie s’égarent en pleine erreur, mais de plus, en pervertissant la notion de la vraie religion ils la répudient, et ils versent par étapes dans le naturalisme et l’athéisme».

Avec le recul, nous pouvons dire que le pape Pie XI avait raison, même au niveau de la simple opportunité : quel a été, en fait, l’effet d’ “Assise 1986”, malgré les justes déclarations du Pape Jean-Paul II, visant à prévenir une telle interprétation ?

Quel est le message relancé par les organisateurs, les médias, et même de nombreux clercs modernistes, désireux de bouleverser la tradition de l’Église ? Le message qui est passé auprès de beaucoup de chrétiens à travers les images qui sont toujours les plus évocatrices et à travers les journaux et la télévision est très clair : le relativisme religieux, qui est l’équivalent de l’athéisme.

Si tous prient “ensemble”, ont conclu beaucoup, alors toutes les religions sont “égales”, mais si c’est le cas, cela signifie qu’aucune d’elles n’est vraie.

À cette époque, vous, cardinal et préfet de la Congrégation de la Foi, avec le cardinal Giacomo Biffi et avec plusieurs d’autres avez été parmi ceux qui ont exprimé de sérieux doutes. Pour cette raison, dans les années suivantes, vous n’avez jamais participé aux répliques proposées chaque année par la Communauté de Sant’Egidio.

En fait, comme vous l’avez écrit dans Foi, Vérité et tolérance. Le Christianisme et les religions du monde, justement en critiquant l’œcuménisme indifférentiste, «il doit être clair pour les catholiques qu’il n’existe pas “les religions” en général, qu’il n’existe pas une idée commune de Dieu et une foi commune en lui, que la différence ne concerne pas uniquement la portée des images et des formes conceptuelles changeantes, mais les choix ultimes eux-mêmes».

Vous êtes donc parfaitement en accord avec Léon XIII et Pie XI sur le danger de contribuer par des gestes comme ceux d’ “Assise 1986” au syncrétisme et à l’indifférentisme religieux. Ce risque fut également mis en évidence par les Pères du Concile de Vatican II, qui dans Unitatis Redintegratio, à propos de l’œcuménisme non avec les autres religions, mais avec les autres “chrétiens”, appela à la prudence: «Toutefois, la communication dans les choses sacrées ne devrait pas être considérée comme un moyen à utiliser sans distinction pour le rétablissement de l’unité chrétienne…»

Vous avez enseigné ces dernières années, sans être toujours compris même par des catholiques, que le dialogue a lieu et peut avoir lieu, non pas entre les différentes théologies, mais entre les différentes cultures, et non pas entre les religions, mais entre les hommes, à la lumière de ce qui nous distingue tous : la raison humaine.
Et cela doit se faire sans recréer le Panthéon païen antique, sans que l’intégrité de la foi ne soit compromise par l’amour pour le compromis théologique, sans que la Révélation, qui n’est pas nôtre, ne soit modifiée par les hommes et les théologiens dans le but de concilier l’inconciliable, sans que le Christ, « signe de contradiction » ne soit mis sur le même plan que Bouddha ou Confucius qui d’ailleurs n’ont jamais dit qu’ils étaient Dieu.

C’est pourquoi nous sommes ici pour vous exposer nos préoccupations.

Nous craignons que, quoi que vous disiez, les télévisions, les journaux et de nombreux catholiques l’interpréteront à la lumière du passé et de l’indifférentisme en vigueur ; que, quoi que vous affirmiez, l’événement sera lu comme une continuation de la manipulation de la figure de François, transformé par les œcuménistes d’aujourd’hui, en un iréniste, un syncrétiste sans foi. C’est déjà le cas…

Nous avons peur que quoi que vous direz, pour plus de clarté, les simples fidèles, que nous sommes aussi, partout dans le monde ne verront qu’un fait (et on ne lui montrera que cela, par exemple à la télévision) : le Vicaire du Christ non seulement parlant, débattant, dialoguant avec les représentants des autres religions, mais aussi priant avec eux. Comme si la manière et le but de la prière étaient indifférents.

Et beaucoup penseront à tort que l’Église a désormais capitulé et reconnaîtront, en accord avec la pensée du New Age, que prier le Christ, Allah, Bouddha, ou Manitou est la même chose. Que la polygamie animiste et islamique, les castes hindoues ou le spiritualisme animiste polythéiste peuvent aller avec la monogamie chrétienne, la loi de l’amour et du pardon et du Dieu Un et Trine.

Mais comme vous l’avez aussi écrit dans l’ouvrage cité : «Avec l’indifférenciation entre les religions et l’idée qu’elles sont toutes certes discernables, mais malgré tout égales, on n’avance pas».

Très Saint-Père, nous croyons qu’avec un nouvel “Assise 1986”, aucun chrétien en terres d’Orient ne sera sauvé, ni en Chine communiste, ni en Corée du Nord ni au Pakistan ou en Irak… De nombreux fidèles, au contraire, ne comprendront pas pourquoi justement dans ces pays, il y en a encore qui meurent en martyrs pour ne pas renoncer à leur rencontre, non pas avec une religion, mais avec le Christ. Comme eux, les Apôtres sont morts.

En face de la persécution, il existe des voies politiques et diplomatiques, des dialogues personnels et d’Etat : c’est cette voie-là qu’il faut plutôt suivre, sans oublier Votre amour et Votre désir de paix pour tous les hommes. Mais cela doit se faire sans donner à ceux qui veulent semer la confusion et augmenter le relativisme religieux, antichambre de tous les relativismes, une occasion médiatique aussi appétissante que la réédition d’ “Assise 1986”.

Avec une dévotion filiale.

Francesco Agnoli,

Lorenzo Bertocchi,

Roberto de Mattei,

Corrado Gnerre,

Alessandro Gnocchi,

Camillo Langone,

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