Le Messe traditionnelle et le combat contre le relativisme

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Paix Liturgique, une association française qui se consacre à la défense et à l’application du motu prorio Summorum Pontificum, vient de diffuser le 4 décembre une étude très intéressante sur l’usage de la liturgie traditionnelle dans le combat général contre le relativisme. Un texte à lire de toute urgence.

Depuis quelques mois nous bénéficions d’une très intéressante étude du professeur Roberto de Mattei intitulée La dictature du relativisme (Muller édition, collection « Riposte catholique », 2011). C’est une analyse tout à la fois historique, sociologique, juridique et philosophique de la grave crise de civilisation que connaît l’Occident depuis plusieurs décennies. L’Église ne peut négliger cette analyse puisqu’elle s’adresse aux hommes de ce temps pour leur annoncer l’Évangile du salut et leur faire participer à la grâce rédemptrice. La difficulté est que beaucoup de chrétiens, qu’ils soient fidèles laïques ou membres de la hiérarchie, sont partie prenante de cette crise et participent assez largement au mouvement général de sécularisation et de relativisme qui semble vouloir étouffer la vie surnaturelle et stériliser tout effort de faire triompher les valeurs évangéliques.

La réflexion de Roberto de Mattei est comme une illustration du propos du cardinal Ratzinger affirmant au cours d’une messe célébrée peu avant le conclave qui allait l’élire pape : « Combien de vents de la doctrine avons-nous connus au cours des dernières décennies, combien de courants idéologiques, combien de modes de la pensée… La petite barque de la pensée de nombreux chrétiens a été souvent ballottée par ces vagues – jetée d’un extrême à l’autre, du marxisme au libéralisme, jusqu’au libertinisme ; du collectivisme à l’individualisme radical ; de l’athéisme à un vague mysticisme religieux ; de l’agnosticisme au syncrétisme et ainsi de suite. Chaque jour naissent de nouvelles sectes et se réalise ce que dit saint Paul à propos de l’imposture des hommes, de l’astuce qui tend à les induire en erreur (cf. Ep 4, 14). Posséder une foi claire, selon le Credo de l’Église, est souvent défini comme du fondamentalisme. Tandis que le relativisme, c’est-à-dire se laisser entraîner “à tout vent de la doctrine”, apparaît comme l’unique attitude à la hauteur de l’époque actuelle. L’on est en train de mettre sur pied une dictature du relativisme qui ne reconnaît rien comme définitif et qui donne comme mesure ultime uniquement son propre ego et ses désirs » (homélie de la messe pro eligendo Romano Pontifice, 18 avril 2005, citée p. 17 et p. 36). Le futur pape donnait ainsi la clef de son pontificat. Depuis, par son enseignement comme par ses décisions pastorales et par ses initiatives apostoliques, Benoit XVI invite tous les catholiques, voire tous les hommes de bonne volonté, à prendre la mesure exacte de la crise de la conscience contemporaine.

La société moderne semble bien s’être construite contre le christianisme, ou plutôt contre la chrétienté. Au cours des âges l’Évangile a petit à petit influencé les mœurs, la culture, l’art de vivre des peuples occidentaux. L’Église, pour proclamer son message et vivre de son mystère, a pris le meilleur de l’héritage culturel, politique, philosophique, juridique des autres civilisations et des peuples parmi lesquels elle s’est implantée. Le débat autour des racines chrétiennes de l’Europe manifeste chez beaucoup de nos élites politiques un grand ressentiment, une haine à l’égard de ce qui les a précédés. Le professeur de Mattei revient longuement sur la notion juridique de droit naturel ou de loi naturelle. Ce principe fondamental pour édifier un ordre social juste établit qu’une loi humaine, pour être légitime, doit être conforme à la nature raisonnable de l’homme. Il existe donc « une loi objective inscrite dans la nature même de l’homme… dans sa permanence et dans sa stabilité » (p. 23). C’est sur cette loi que reposent les principes non négociables énoncés et défendus par le Saint-Siège face aux dictatures et aux totalitarismes qui ont assombri le XXe siècle, face aussi au relativisme contemporain. L’Église a contre elle la mentalité ambiante et les grandes institutions supranationales comme l’ONU (impuissante pour maintenir la paix, elle s’est érigée comme la promotrice des nouveaux « droits » de l’homme, c’est-à-dire de la justification des comportements les plus aberrants, cf. pp. 45-56) et l’Union européenne (cf. le débat autour de la Constitution européenne relaté pp. 57-67 et l’étude de ses soubassements idéologiques), elles-mêmes soumises aux lobbys puissants qui militent en faveur du mariage homosexuel, de la légalisation de l’avortement ou de la destruction de la cellule familiale. La Cour de Justice européenne est devenue le pouvoir suprême dans l’Europe (ses décisions prévalent sur le droit constitutionnel des États) et elle est au service de l’application des droits humains tels qu’ils sont maintenant définis et défendus. Sa mission particulière est bien de lutter contre toutes les formes de discriminations provoquant ainsi « un tremblement de terre juridique » (Georges Berthu, cité p. 91).

Beaucoup de catholiques ont déserté le combat en cherchant à monter dans le train de la Modernité : « (ils) ont changé leur attitude envers le monde moderne, en pratiquant une politique de détente, de dialogue, de main tendue, mais le monde moderne, lui, n’a pas changé d’attitude à l’égard de l’Église… L’attaque contre l’Église s’est poursuivie plus dure, plus intense, plus féroce qu’auparavant » (p. 39). La dérive idéologique de la démocratie chrétienne, qui fut dans certains pays le premier courant politique, est de ce point de vue caractéristique. Si les chrétiens ne veulent pas disparaître, il faut qu’ils retrouvent leur identité face et dans ce monde. Roberto de Mattei termine son étude par un lumineux chapitre sur les rapports entre Église et société. Relevons quelques uns des principes qu’il énonce : la mission de l’Église est surnaturelle, mais ses effets sont aussi naturels et sociaux ; si l’Église ne christianise pas le monde, c’est le monde qui sécularise l’Église ; les chrétiens ont le devoir de défendre la civilisation née de l’Évangile ; le respect de la loi naturelle est la poutre maîtresse de la société…

Un pareil travail nous permet aussi de mieux comprendre la crise de la liturgie. Si sa réforme est allée bien au-delà des sages principes d’intelligente adaptation et de rénovation énoncés par le concile (sans parler des applications concrètes presque toujours et partout désastreuses), c’est sans doute parce que nos réformateurs ont voulu “adapter” la liturgie à ce qu’ils pensaient être le monde moderne, avec qui l’Église acceptait enfin de se réconcilier.

Par ailleurs les catholiques qui ont combattu pour le maintien de la liturgie traditionnelle avaient une bien plus claire intelligence des inévitables tensions entre la fidélité à l’Évangile (lu et reçu intégralement) et la civilisation moderne qui s’est construite contre les principales vérités de notre foi : transcendance de Dieu, mystère de l’incarnation, existence du péché originel et présence du mal dans notre humanité. On comprend mieux pourquoi les communautés attachées à la forme extraordinaire sont souvent des foyers missionnaires très enracinés dans la doctrine catholique. Le caractère objectif de la liturgie (trésor qui se reçoit, qui vous transforme et qui se communique), son enracinement biblique et patristique, son rayonnement spirituel et surnaturel constituent le grand aliment de la piété chrétienne et la source d’un engagement apostolique authentique. Les mystères de la foi sont donnés et ne constituent pas une réalité à manipuler et à adapter. S’il y a une légitime diversité de spiritualités dans l’Église, de mouvements missionnaires et de communautés de vie, la forme extraordinaire est un grand ferment d’unité et la meilleure école de prière qui soit. Elle donne aux baptisés qui y participent les clefs d’un engagement véritable dans un monde de plus en plus soumis à la dictature du relativisme.

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