boussole.

Une boussole, vraiment ?

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Les anniversaires donnent toujours lieu à un débordement d’hyperboles et le cinquantenaire de l’ouverture du concile Vatican II n’y manque pas. Reprenant les paroles même de son prédécesseur, le pape Benoît XVI vient de rappeler que « Vatican II est une boussole pour notre temps ».

Il n’est pas de mon propos ni de mon dessein d’entrer dans des discussions théologiques qui dépassent ma compétence. En revanche, il me tient à cœur d’essayer de comprendre les évolutions de l’Église et certaines affirmations des autorités compétentes. Or, je l’avoue franchement, cette image de la boussole, utilisée par deux papes, ne me semble pas pertinente.

Concernant Vatican II, Benoît XVI a d’abord opéré, en 2005, une distinction entre une « herméneutique de la rupture » et une « herméneutique de la réforme dans la continuité » (et, non, une « herméneutique de la continuité », comme beaucoup l’ont affirmée). C’était admettre que les textes conciliaires ouvrent la voie à des interprétations bien différentes. Comme petit laïc de base, j’attendais que cette distinction, qui n’est pas déjà bien claire en elle-même, conduise à des explicitations des points obscurs ou difficiles des textes conciliaires, notamment ceux relevés par certains théologiens.

Sans même prendre en compte les objections les plus virulentes, venant des opposants à Vatican II, certains textes conciliaires sont, en effet, interprétés diversement par des théologiens considérés comme « idoines » par les autorités. De plus, leurs interprétations sont rarement reprises par le Magistère. Prenons seulement l’exemple de la déclaration sur la liberté religieuse.

Je n’ai ni autorité ni compétence pour juger l’interprétation de ce texte faite par le Père Basile du Barroux, par exemple, certainement l’un des travaux les plus sérieux sur le sujet. Le résumé qu’il en a fait lui-même est un monument de logique et de références, et je suppose qu’il en va de même de sa thèse proprement dite en six volumes. Le Père Basile ne m’a pas convaincu, mais là n’est pas le problème. Malgré la rigueur, le sérieux de ce travail et sa logique implacable, cette thèse n’a pas été reprise (à ma connaissance) à son compte par le Magistère. Elle n’est qu’une opinion personnelle, qui certes est davantage fondée que la mienne en ce qu’elle s’appuie sur un véritable travail et une vraie réflexion, mais, elle reste malgré tout du domaine de l’opinion théologique fondée scientifiquement.

À ce jour, le Magistère, comme magistère, et avec les degrés d’autorité nécessaires, a peu indiqué le sens qu’il fallait donner aux points considérés comme obscurs dans les textes conciliaires. Globalement, nous sommes plutôt placés dans une situation générale, comme le faisait déjà remarquer Mgr Gherardini, où le concile est explicité par le concile, ce qui ne répond pas à une démarche tout à fait scientifique. Mais, peut-être, est-ce ainsi qu’il faut vraiment entendre ce que le pape appelle « herméneutique de la réforme dans la continuité » ? Plus que la continuité donc (ou, la Tradition, pour le dire autrement), c’est la réforme qui semble devoir expliquer la réforme. Mais, si c’est le cas, nous tournons tout simplement en rond.

À ce stade de ma réflexion, une question me vient que j’adresse aux historiens. Le Concile de Trente a-t-il donné lieu lui aussi dans ses lendemains à l’équivalent de ces questions d’herméneutiques ? Y a-t-il eu débat sur l’interprétation de Trente ou sur la distinction entre la « lettre » de Trente et « l’esprit » de Trente ? Les évêques conciliaires ont-ils mis en application dans leur diocèse une pastorale se réclamant de Trente tout en s’éloignant, dans l’ensemble ou dans le détail, des prescriptions de Trente ? Et si jamais, ce n’est pas le cas, quelle est la raison qui expliquerait cette différence ?

Pour revenir à Vatican II, celui-ci nous est présenté à nouveau comme une boussole. L’image vaut ce qu’elle vaut et je sais bien qu’il ne faut pas exagérer la portée d’une image. Mais je constate au moins deux choses :

– cette boussole est capable d’indiquer des « Nords » différents (pour rester dans cette image) comme l’indique le constat de deux herméneutiques ;

– on n’arrive pas à situer vraiment le « Nord » (toujours pour rester dans l’image) dans des textes contradictoires ou dépassés.

Prenons l’exemple de Sacrosanctum concilium, constitution sur la sainte liturgie. Ce que nous y lisons correspond peu avec la liturgie née du concile, se réclamant du Concile, par l’autorité d’un pape, imposée à la chrétienté par ce même pape et déclarée en 2007 « forme ordinaire » par le pape actuellement régnant, au même titre que l’antique liturgie romaine.

Prenons, à titre d’exemple, le numéro 36, consacré à la langue latine. Nous lisons :

1. L’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins

Mais tout de suite après, le texte conciliaire affirme aussi catégoriquement :

2. Toutefois, soit dans la messe, soit dans l’administration des sacrements, soit dans les autres parties de la liturgie, l’emploi de la langue du pays peut être souvent très utile pour le peuple ; on pourra donc lui accorder une plus large place, surtout dans les lectures et les monitions, dans un certain nombre de prières et de chants, conformément aux normes qui sont établies sur cette matière dans les chapitres suivants, pour chaque cas.

Où se trouve exactement le « Nord » ici ? Dans l’affirmation de l’usage conservé du latin ou dans l’emploi plus large possible des langues vernaculaires ?

On retrouve la même démarche au numéro 54 :

On pourra donner la place qui convient à la langue du pays dans les messes célébrées avec le concours du peuple, surtout pour les lectures et la « prière commune », et, selon les conditions locales, aussi dans les parties qui reviennent au peuple, conformément à l’article 36 de la présente Constitution.

On veillera cependant à ce que les fidèles puissent dire ou chanter ensemble, en langue latine, aussi les parties de l’ordinaire de la messe qui leur reviennent.

Mais si quelque part un emploi plus large de la langue du pays dans la messe semble opportun, on observera ce qui est prescrit à l’article 40 de la présente Constitution.

Le Nord se trouve-t-il dans le principe rappelé et maintenu ou dans l’exception introduite aussitôt et qui le ruine pratiquement ?

Nombre de passages des textes conciliaires pourraient donner lieu à de telles questions. Au lieu de placer l’anniversaire de l’ouverture du Concile sous l’hyperbole de l’image de la boussole, n’aurait-il pas été nécessaire, puisqu’il ne s’agit pas d’un « super-dogme » (dixit le cardinal Ratzinger) d’en proposer une évaluation historique, en d’autres mots un bilan, afin que le magistère agisse comme il le doit par la suite ?

Ce discernement, sans le dire d’ailleurs, a lieu au sein même du synode des évêques sur la nouvelle évangélisation. On peut lire dans l’instrumentum laboris du synode :

Diverses réponses aux Lineamenta ont essayé d’identifier les raisons pour lesquelles beaucoup de fidèles se détachent de la pratique chrétienne, dans une véritable « apostasie silencieuse », dans le fait que l’Église n’aurait pas donné une réponse adéquate et convaincante aux défis des scènes qui ont été décrites. En outre, ont été constatés l’affaiblissement de la foi des croyants, le manque de la participation personnelle et expérientielle dans la transmission de la foi, ainsi que l’insuffisance de l’accompagnement spirituel des fidèles pendant leur parcours formatif, intellectuel et professionnel. Une bureaucratisation excessive des structures ecclésiastiques a été déplorée, celles-ci étant perçues comme éloignées de l’homme commun et de ses préoccupations existentielles. Tout cela a entraîné la diminution du dynamisme des communautés ecclésiales, la perte de l’enthousiasme des origines, l’affaiblissement de l’élan missionnaire. Et il ne manque pas de personnes qui ont regretté des célébrations liturgiques formelles et des rites répétés presque par habitude, dénués de toute expérience spirituelle profonde, qui éloignent les personnes au lieu de les attirer. Outre le contre-témoignage de certains de ses membres (infidélité à la vocation, scandales, sensibilité moindre pour les problèmes de l’homme d’aujourd’hui et du monde actuel), il ne faut pas sous-estimer toutefois le « mysterium iniquitatis » (2 Ts 2, 7), la lutte du Dragon contre le reste de la descendance de la Femme, « contre […] ceux qui gardent les commandements de Dieu et possèdent le témoignage de Jésus » (Ap 12, 17).

Outre ce constat de l’apostasie silencieuse – globalement attribuée aux effets de la sécularisation dans les premiers travaux du synode, sans prendre conscience qu’il s’agit là en partie d’un constat d’échec pour le concile qui n’a pas préparé les fidèles à ce choc et ne l’a pas perçu  dans les signes des temps qu’il était censé discerner – la crise interne est bien nommée (à défaut d’être analysée) :

On a l’impression qu’un grand nombre de communautés chrétiennes n’a pas encore perçu pleinement la portée du défi et l’entité de la crise engendrée par ce climat culturel au sein de l’Église même. À ce propos, on attend du débat synodal qu’il aide à prendre conscience, de façon mature et profonde, de la gravité de ce défi auquel nous nous mesurons.

Prendre conscience de la crise de « façon mature », c’est aussi s’interroger vraiment sur ses causes, évaluer le Concile, le préciser ou le corriger doctrinalement si nécessaire, définir une pastorale conforme à l’être même de l’Église. Espérons que nous y verrons plus clair, au moins pour l’anniversaire de la fermeture du Concile. 

9 comments

  1. Est-ce l’Esprit Saint qui conduit l’Église ou un autre esprit ? Si c’est l’Esprit Saint, le bon ordre de questionnement est : Comment comprendre ce que dit le pape ? Non pas de chercher à le critiquer à partir de ce qu’on comprend a priori.
    Cet article prétend se placer à l’abri de la critique par des affirmation du type : « discussions théologiques qui dépassent ma compétence. », « Je n’ai ni autorité ni compétence pour juger », et de contestation utilisant la forme interrogative « n’aurait-il pas été nécessaire » (« nécessaire » plutôt que « opportun » par exemple).
    Tout est dans le sens d’une critique intégrale du pape et du magistère (puisqu’il n’y a rien de nuancé dans les propos de l’auteur) et du pape.
    En gros le niveau argumentatif dans cet article est celui d’un évangéliste de 15 ans et le positionnement celui d’un lefebvriste.
    Je croyais ce site soucieux d’être catholique, ça ne me prendra pas beaucoup de billets polémiques de ce style pour en abandonner la lecture.
    Si on est Catholique et que le pape dit que le concile est une boussole, alors la bonne manière de recevoir les propos du pape est de chercher à comprendre ce que le pape veut dire, pas de s’attaquer bêtement au pape et au concile à travers des extraits choisis de la constitution sur la liturgie et de la déclaration sur la liberté religieuse.
    Bien à vous.

    • spo
      Author

      Que vous ne soyez pas d’accord est une chose, mais comment pouvez-vous juger de mes intentions ? Il ne s’agit pas de critiquer le pape, il s’agit exactement de comprendre l’utilisation d’une image. Si quand on pose des questions et que l’on s’interroge sur une image – qui n’a rien avoir avec une déclaration magistérielle – on polémique, il va être difficile de discuter. Si votre seule réponse consiste à dire « le niveau argumentatif dans cet article est celui d’un évangéliste de 15 ans et le positionnement celui d’un lefebvriste », permettez-moi de vous dire que votre propre argumentation ne va pas beaucoup plus loin. Personnellement, tout en étant catholique romain, fidèle au pape et à toute la tradition de l’Église, même avec un niveau intellectuel de 15 ans, j’avoue que l’image de la boussole, 50 ans après, ne me semble pas la meilleure. Et j’attends que l’on me dise exactement comment il faut la comprendre.

  2. A Z

    Bonsoir,

    Comparer le Concile Vatican II à une boussole n’est peut-être pas toujours sans risques ; voici pourquoi, me semble-t-il.

    Quand bien même le Concile Vatican II serait une boussole, cela ne change rien au fait qu’il convient de distinguer entre le Nord géographique officiel et le Nord magnétique effectif.

    1. Le Nord géographique officiel, c’est l’axe de la rotation officielle de l’Eglise catholique, l’axe autour duquel toute l’Eglise a vocation à tourner.

    2. Le Nord magnétique effectif, c’est l’axe de symétrie cylindrique du champ magnétique qui influence l’Eglise catholique.

    Ces deux points ne se trouvent pas exactement au même endroit.

    3. Ainsi, actuellement, le pôle Nord magnétique effectif de l’Eglise n’est pas situé à la même latitude, ni à la même longitude, que le pôle Nord géographique officiel de l’Eglise, situation qui s’est déjà produite à plusieurs reprises, dans l’histoire de l’Eglise.

    4. Ce qui importe, c’est de savoir si, en ce moment, le pôle Nord magnétique effectif de l’Eglise a plutôt tendance à se rapprocher, ou (comme dans les années 1960-1970) plutôt tendance à s’éloigner, du pôle Nord géographique officiel de l’Eglise, la différence d’angle que l’on peut observer, sur la boussole, entre ces deux Nord(s), étant appelée la déclinaison magnétique.

    5. Sur les cartes traditionnelles, et en particulier les cartes magistérielles ET théologiques antérieures au début des années 1960, les méridiens (lignes noires verticales) pointaient souvent, sur les unes ET sur les autres, le Nord géographique officiel (NG).

    6. Sur les cartes contemporaines, postérieures au début des années 1960,

    – d’une part, sur les cartes magistérielles, les méridiens pointent toujours le Nord géographique officiel (NG), mais d’une manière différente (car moins directive ou moins perceptible), de la manière antérieure ;

    – d’autre part, sur certaines cartes théologiques, il arrive même que les méridiens pointent le Nord géographique officiel d’une manière moins certaine, moins visible, que le Nord magnétique effectif (NM).

    7. Il y a donc lieu de tenir compte de la déclinaison magnétique pour prendre la mesure des écarts entre Nord géographique officiel et Nord magnétique effectif, et pour s’orienter sur la carte, à l’aide d’une boussole, mais celle-ci, aussi conciliaire ou pontificale soit-elle, est toujours plus ou moins influencée, dans la main de ses utilisateurs, sinon dans celle de ses concepteurs, par le Nord magnétique effectif.

    8. La position du Nord magnétique effectif a changé plusieurs fois dans l’histoire de l’Eglise, et le dernier déplacement substantiel du champ magnétique s’est produit au début des années 1960.

    9. Un autre déplacement substantiel pourrait se produire, dans les années ou décennies à venir, ce qui pourrait modifier dans l’autre sens la correspondance entre Nord géographique officiel et Nord magnétique effectif.

    10. Il arrive que l’on soit en présence d’une boussole non totalement fiable : même si elle a été programmée pour pointer le Nord géographique officiel, elle subit toujours plus ou moins l’influence du Nord magnétique effectif.

    11. Le moyen traditionnel pour repérer le Nord géographique officiel consiste alors à se référer à la Tradition, en suivant l’étoile polaire, la nuit, ou la position du Soleil, le jour.

    12. Mais lorsque le ciel est couvert, et Dieu sait que le ciel est couvert, depuis le début des années 1960, les moyens traditionnels pour trouver le Nord géographique officiel sont plus difficiles à identifier et à localiser dans le ciel…

    Bonne soirée.

    A Z

  3. Melmiesse

    L’annonce de la nouvelle évangélisation est accueillie par les anticléricos avec une parfaite indifférence , une incrédulité qui les laisse muets; j’espère qu’ils se trompent dans leurs prévisions

  4. NIX

    j’adore comment au sein de l’Eglise on pose les lefevristes comme référence au mal ! c’est un peux comme le FN ou les soi-disant homophobes en politique .
    Oh le méchant raciste homophobe frontiste traditionaliste !!! je me marre !!…
    Mr Béta-Rhéteur, ne soyez pas aussi épidermique !! il faut essayer de comprendre les autres et leurs point de vue qui n’est pas forcément hérétique ou infantile.
    Vous aimez vos parents, mais vous n’êtes pas forcément toujours d’accord avec eux. Cela n’enlève en rien l’affection que vous leur portez et votre fidélité à leur égard.

    Il faut être plus serein et arrêter les querelles qui sont un contre témoignage, Dieu ne veut pas que l’on soit des béni oui-oui, mais que tournés ver la Croix, on se supporte avec amour et que nos cœurs soient un.

    Pax vobis

  5. Quand on s’appelle « Riposte Catholique », ce n’est pas au pape et au concile qu’on doit riposter, ou alors on est sédévacantiste (Je suis catho, mais le magistère romain ne s’applique pas à moi).
    Si on ne voit pas la conduite de Dieu à travers le Concile, le pape et le magistère ordinaire actuel, renommez donc ce blog « Ma boussole est cassée, aidez-moi » ou « Le brouillard de notre temps » ou je ne sais pas quoi.
    Si « Riposte Catholique » n’est pas la voix de l’Eglise tout en se nommant d’après l’Eglise, il est alors la voix de quelqu’un d’autre.
    Allez donc voir ce que St-Thomas d’Aquin dit sur la piété filiale.
    Cela dit, ma position est la suivante : Vous êtes libre, votre blog est à vous.
    Mes propos n’ont pas plus de valeur que vous ne leur en accordez.
    Je suis intéressé par des sites catholiques, et je me remettrais de la déception de devoir chercher ailleur.
    Bien à vous.

    • spo
      Author

      Sur ce point nous sommes bien d’accords. Vous êtes aussi libre que nous. Nous ne ripostons pas au Pape, nous interrogeons sur l’un de ces propos et comme lui nous ne pensons pas que l’Église est une caserne. S’interroger sur la portée d’une image n’implique la remise en cause du magistère, ni le manque de piété filiale. Pour ma part, il m’est arrivé de discuter avec mon père avant sa mort. Mais terminons encore sur une note d’accord : ici s’arrête cet échange qui visiblement ne conduit pas à grand chose. Bien à vous.

  6. A Z

    Bonsoir à tous,

    1. Je n’ai que récemment pris connaissance du point de vue exprimé par Benoît XVI, au sujet du Concile, le 2 août 2012.

    2. De toute évidence, pour Benoît XVI, si le Concile est bel et bien « une boussole pour notre temps », cette boussole nécessite, pour ainsi dire, un reparamétrage de grande ampleur de sa boussole, afin que celle-ci indique à nouveau le Nord géographique, d »une manière immédiatement compréhensible par chacun de ses utilisateurs catholiques.

    3. Ce reparamétrage de l’aiguille de la boussole, c’est ce que Joseph Ratzinger / Benoît XVI effectue sans relâche, depuis le début des années 1980, d’abord à la tête de la CDF, ensuite sur le trône de Saint Pierre.

    4. Dans le meilleur des cas, si cela va mieux dans les textes, cela ne va pas mieux dans les actes, ni, je le dis comme je le pense, dans les têtes, de bon nombre de clercs, qui agissent ou s’expriment exactement comme si ce reparamétrage de la boussole, notamment au moyen de Dominus Iesus, en 2000, et du Compendium, en 2005, était, au mieux, stérile, au pire, nuisible au paramétrage horizontaliste et humanitariste auquel l’après Concile a donné lieu « sur le terrain », en partie, il faut bien le dire, à partir du Concile lui-même.

    5. Il est tout de même ambivalent ou singulier qu’un Souverain Pontife, que j’estime personnellement au plus haut, persiste à recommander explicitement et officiellement le Concile comme « une boussole pour notre temps », tout en reconnaissant par ailleurs, dans un texte il est vrai « personnel », plus informel et moins officiel, les trois points suivants, extraits de son texte du 2 août dernier :

     » Les épiscopats particuliers s’approchèrent sans aucun doute du grand événement avec des idées différentes. Certains y arrivèrent davantage dans une attitude d’attente à l’égard d’un programme qui devait être développé. Ce fut l’épiscopat du centre de l’Europe– Belgique, France et Allemagne – à avoir les idées les plus arrêtées. Dans le détail, l’accent était assurément placé sur des aspects différents; toutefois il existait certaines priorités communes. Un thème fondamental était l’ecclésiologie, qui devait être approfondie du point de vue de l’histoire du salut, trinitaire et sacramentelle; à cela s’ajoutait l’exigence de compléter la doctrine du primat du Concile Vatican I à travers une réévaluation du ministère épiscopal. Un thème important pour les épiscopats du centre de l’Europe était le renouveau liturgique, que Pie XII avait déjà commencé à réaliser. Un autre accent central, en particulier pour l’épiscopat allemand, était mis sur l’œcuménisme: supporter ensemble la persécution de la part du nazisme avait beaucoup rapproché les chrétiens protestants et catholiques; maintenant cela devait être compris et mis en avant aussi au niveau de toute l’Eglise. A cela s’ajoutait le cycle thématique Révélation-Ecriture – Tradition – Magistère. Chez les français fut toujours plus mis en première ligne le thème du rapport entre l’Eglise et le monde moderne, à savoir le travail sur ce que l’on appelait le « Schema XIII », qui a ensuite donné naissance à la Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps. Ici on touchait le point de la véritable attente du Concile. L’Eglise, qui à l’époque baroque avait encore, d’une certaine manière, modelé le monde, à partir du XIXème siècle était entrée d’une façon toujours plus évidente dans une relation négative avec l’époque moderne, qui ne commença vraiment qu’à ce ce moment-là. Les choses devaient-elles demeurer ainsi? L’Eglise ne pouvait-elle accomplir un pas positif dans les temps nouveaux? Derrière la vague expression « monde d’aujourd’hui » se trouve la question du rapport avec l’époque moderne. Pour l’éclaircir il aurait été nécessaire de mieux définir ce qui était essentiel et constitutif de l’époque moderne. On n’y est pas parvenu dans le « Schéma XIII ». Même si la Constitution pastorale exprime beaucoup de choses importantes pour la compréhension du « monde » et apporte d’importantes contributions sur la question de l’éthique chrétienne, sur ce point elle n’a pas réussi à offrir un éclaircissement substantiel.

    De manière inattendue, on ne trouve pas la rencontre avec les grands thèmes de l’époque moderne dans la grande Constitution pastorale, mais bien dans deux documents mineurs, dont l’importance est apparue seulement peu à peu, avec la réception du Concile. Il s’agit tout d’abord de la Déclaration sur la liberté religieuse, demandée et préparée avec une grande sollicitude en particulier par l’épiscopat américain. La doctrine de la tolérance, telle qu’elle avait été élaborée en détail par Pie XII, n’apparaissait plus suffisante face à l’évolution de la pensée philosophique et de la manière de concevoir l’Etat moderne. Il s’agissait de la liberté de choisir et de pratiquer la religion, ainsi que de la liberté d’en changer, en tant que droits fondamentaux de la liberté de l’homme. Pour des raisons très profondes, une telle conception ne pouvait pas être étrangère à la foi chrétienne, qui était entrée dans le monde en demandant que l’Etat ne puisse pas décider de la vérité et ne puisse exiger aucun type de culte. La foi chrétienne revendiquait la liberté de la conviction religieuse et de sa pratique dans le culte, sans pour autant violer le droit de l’Etat dans sa propre organisation: les chrétiens priaient pour l’empereur, mais ils ne l’adoraient pas. De ce point de vue, on peut affirmer que le christianisme, avec sa naissance, a apporté dans le monde le principe de la liberté de religion. Toutefois, l’interprétation de ce droit à la liberté dans le contexte de la pensée moderne était encore difficile, car il pouvait sembler que la version moderne de la liberté de religion présupposait l’inaccessibilité de la vérité pour l’homme et qu’elle déplaçait donc la religion fondamentalement dans le domaine de la subjectivité. Il a certainement été providentiel que, treize années après la conclusion du Concile, le Pape Jean-Paul II soit venu d’un pays dans lequel la liberté religieuse était contestée par le marxisme, c’est-à-dire dans lequel régnait une forme particulière de philosophie d’Etat moderne. Le Pape provenait d’une situation qui ressemblait par certains côtés à celle de l’Eglise antique, si bien que devint à nouveau visible le rapport intime entre la foi et le thème de la liberté, en particulier la liberté de religion et de culte.

    Le deuxième document qui se serait ensuite révélé important pour la rencontre de l’Eglise avec l’époque moderne est né presque par hasard et s’est développé en plusieurs étapes. Je fais référence à la déclaration Nostra aetate sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes. Au début, l’intention était de préparer une déclaration sur les relations entre l’Eglise et le judaïsme, un texte devenu intrinsèquement nécessaire après les horreurs de la shoah. Les Pères conciliaire des pays arabes ne s’opposèrent pas à un tel texte, mais ils expliquèrent que si l’on voulait parler du judaïsme, alors il fallait aussi prononcer quelques mots sur l’islam. Nous n’avons compris que peu à peu en occident à quel point ils avaient raison à cet égard. Enfin, l’intuition se développa qu’il était juste de parler également de deux autres grandes religions – l’hindouisme et le bouddhisme – ainsi que du thème de la religion en général. A cela s’ajouta ensuite spontanément une brève instruction relative au dialogue et à la collaboration avec les religions dont les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles devaient être reconnues, conservées et promues (cf. n. 2). Ainsi, dans un document précis et extraordinairement riche, fut abordé pour la première fois un thème dont l’importance à l’époque n’était pas encore prévisible. La tâche que celui-ci implique, les efforts qu’il faut encore accomplir pour distinguer, éclaircir et comprendre, apparaissent toujours plus évidents. Au cours du processus de réception active est peu à peu apparue également une faille dans ce texte, qui est en soi extraordinaire: celui-ci parle de la religion uniquement de manière positive et ignore les formes malades et déviées de religion, qui du point de vue historique et théologique ont une vaste portée; c’est pourquoi, dès le début, la foi chrétienne a été très critique, que ce soit vers l’intérieur ou vers l’extérieur, à l’égard de la religion.  »

    6. Que nous dit, en effet, Benoît XVI, sinon

    – que GS a mal répondu, ou n’a pas répondu, à LA question qui lui était posée, sur les rapports entre l’Eglise catholique et le monde moderne ;

    – que DH a d’autant plus de sens que l’on veut bien croire, au moyen d’un mode de raisonnement situé aux confins d’un anachronisme axiologique rétrospectif, que les premiers chrétiens ont eu, dès leur temps et en leur temps, une conception de la liberté de religion qu’Emmanuel KANT lui-même n’aurait pas reniée ;

    – que NA s’est bien gardé de préciser ou de rappeler les erreurs en matière religieuse présentes dans les religions non chrétiennes, que l’on n’a pas vu ou voulu voir où était le problème, lors du Concile, mais qu’on a commencé à le découvrir, par la suite, et que l’on continue à le subir, aujourd’hui, avec autant d’impuissance que de lucidité ?

    7. Plus inquiétant, au début de ce même texte de Benoît XVI, on trouve la phrase suivante : « L’Eglise, qui à l’époque baroque avait encore, d’une certaine manière, modelé le monde, à partir du XIXème siècle était entrée d’une façon toujours plus évidente dans une relation négative avec l’époque moderne, qui ne commença vraiment qu’à ce ce moment-là. »

    8. Ainsi, il semble bien que Benoît XVI tienne à ce que l’on ne sache pas ce qu’il sait, à savoir que c’est bien plutôt le monde moderne qui, « à l’époque baroque, avait encore, d’une certaine manière, accepté d’être modelé par l’Eglise catholique, mais qui, à partir du XIXème siècle, est entré, d’une façon toujours plus évidente, dans une relation négative avec l’Eglise catholique, qui ne commença vraiment qu’à ce ce moment-là. »

    9. A partir de là, on peut et on doit se poser la question suivante : à quoi bon déployer des trésors d’ingéniosité magistérielle, des trésors d’énergie et de fermeté pastorales, pour reparamétrer l’aiguille de la boussole, pour qu’elle pointe à nouveau en direction du Nord géographique, si c’est la boussole, en elle-même, à cause de sa conception initiale, qui se prête mal à un reparamétrage satisfaisant de sa propre aiguille ?

    10. A un moment donné, il conviendra d’avoir le courage, héro-i-que, j’en ai bien conscience, d’arracher d’un seul coup le sparadrap des illusions passées et perdues, au lieu de l’arracher, plus lentement que sûrement, au risque de déconcerter, sinon de décourager, les nouvelles générations, voire les meilleures volontés.

    11. Benoît XVI sait que l’après Concile est un échec, et croit que le Concile est innocent de cet échec ; la question est plutôt de savoir si le Concile est un succès, et si l’après Concile est totalement indemne, au contact de ce succès.

    12. J’ai parfaitement conscience du fait que je formule la question d’une manière telle qu’elle appelle une seule réponse, mais ce n’est tout de même pas de ma faute si l’on trouve, dans un texte récent de la Commission théologique internationale, et dans les propositions récentes du synode qui s’est tenu à Rome, bien des éléments, qui relèvent pour l’instant des intentions ou des objectifs, mais qui sont encourageants et enrichissants, et qui vont presque tous EN DIRECTION D’UNE RESTAURATION, EN PLENITUDE, DU CHRISTIANISME CATHOLIQUE.

    En direction d’une restauration, en plénitude, du christianisme catholique.

    Bien plus malgré le Concile Vatican II que grâce au Concile Vatican II, j’ai la faiblesse de le penser.

    Excellente continuation à tous.

    A Z

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