La vigne ravagée ou Hildebrand contre les nouveaux apprentis réformateurs

En 1973, le philosophe allemand Dietrich von Hildebrand publiait un livre au titre explicite : The Devastated Vineyard. Cette vigne, c’était celle du Seigneur, c’est-à-dire son Église, alors sous la conduite du Pape Paul VI. Philosophe, Hildebrand ne se contentait pas de dresser un constat ni d’élever des plaintes devant le ravage que subissait l’Église visible. Il en analysait les causes et il explorait la portée des effets, le tout porté par une foi profonde et une assurance donnée par la fréquentation assidue de la sagesse. Publié une première fois en France en 1983, La Vigne ravagée vient d’être réédité par les éditions Dominique Martin Morin, 35 ans après le décès de l’auteur dans l’État de New York aux États-Unis.

par Christophe Saint-Placide

Dietrich von Hildebrand

Il n’est pas inintéressant de noter, avant d’entrer dans quelques aspects du livre d’Hildebrand, que celui-ci ne correspond en rien à la caricature du « traditionaliste » tel qu’il est généralement dépeint. Par exemple, on aurait quelques difficultés à réduire l’auteur de La Vigne ravagée au statut commode de militant ou de penseur d’extrême-droite. Il serait assurément peu facile de voir en lui un tenant du conservatisme philosophique, un néo-scolastique au pire sens de ces deux termes. Impossible encore de dresser à son sujet le portrait d’un vieux ronchon recroquevillé sur des certitudes morales d’un autre âge. Bref, en tout point, Dietrich von Hildebrand échappe aux raccourcis faciles et à l’exploitation dialectique. Connu et reconnu dans le monde germanique ainsi que dans la sphère anglo-saxonne, Hildebrand reste pourtant aujourd’hui un parfait inconnu dans la sphère francophone, à quelques rares exceptions. Il n’est donc pas exagéré de souligner rapidement quelques aspects de cette existence brillante, douloureuse et riche.

Le parcours d’un converti

C’est le parcours d’un converti qu’il nous faut suivre ici, depuis cette magnifique ville de Florence en Italie où il naît le 12 octobre 1889, au sein d’une famille protestante, jusqu’à sa mort le 26 janvier 1977 à New Rochelle aux États-Unis, comme catholique romain.

Ce fils d’un célèbre sculpteur devint catholique en 1914, l’année même de l’effondrement définitif du monde ancien, dans la boue et le sang des tranchées. Il étudia la philosophie sous la direction d’Husserl qui qualifia sa thèse de géniale et il fut également un ami de Max Scheler qui fut un des éléments qui le mena à la conversion.

Pendant la Première Guerre mondiale, le jeune homme servit comme assistant chirurgien, ce qui lui permit de voir de près la souffrance humaine dans le paroxysme de son expression. Il fait alors la connaissance de Friedrich Wilhelm Foerster, un pacifiste et un antinationaliste allemand. Une rencontre importante qui ancre le jeune Hildebrand dans le désir d’œuvrer à réconciliation franco-allemande et qui le fait inviter en 1921 par le sillonniste Marc Sangnier au Congrès pour la paix de Paris. À cette occasion, Hildebrand dénonce la responsabilité allemande dans le déclenchement de la guerre de 1914-1918, responsabilité qu’il qualifie de crime. Il est aussitôt considéré comme un traître à sa patrie et sera ensuite mis sur la liste noire des ennemis du parti nazi. Quand Adolf Hitler tente son putsch à Munich en 1923, Hildebrand est obligé de fuir la Bavière. Adversaire irréductible du nazisme, il s’y oppose de toutes ses forces quand celui-ci accède au pouvoir en 1933 et il doit prendre le chemin de l’exil, cette fois hors des frontières de son pays.

 L’exil d’un anti-nazi

Refugié d’abord à Vienne, où il devint professeur de philosophie à l’université de cette ville et le fondateur d’un journal anti-nazi, Der Christliche Ständestaat (L’État chrétien corporatif), basé sur les principes chrétiens, il doit quitter ce pays au moment de l’Anschluss car il est condamné à mort par les nazis. De la Tchécoslovaquie au Brésil, en passant par la Suisse, la France (où il enseigna à l’Université catholique de Toulouse), le Portugal, il rejoint définitivement les États-Unis en 1940.

Philosophiquement, Hildebrand était un personnaliste chrétien et ses travaux, portant principalement sur la morale, renouvelèrent en profondeur le discours chrétien sur la morale conjugale et trouvèrent leur achèvement dans l’enseignement de Jean-Paul II sur le sujet.

 

A gauche de Benoît XVI, Alice von Hildebrand, la veuve de Dietrich von Hildebrand

Proche de Pie XII, qu’il rencontra quand celui-ci était nonce à Munich, il aurait été qualifié par le Pasteur Angélique de « docteur de l’Église du xxe siècle ». À sa femme, Alice von Hildebrand (son ancienne étudiante et secrétaire, devenue sa seconde épouse en 1959, la première, Margaret Denck étant décédée en 1957), Jean-Paul II aurait déclaré : « Votre mari est l’un des plus grands spécialistes de l’Éthique du xxe siècle » Quant à Benoît XVI, il semble qu’il rencontra le philosophe quand il était vicaire à l’église St. Georg de Munich. Devenu cardinal, Joseph Ratzinger déclarera : « Quand l’histoire intellectuelle de l’Église catholique au XXe siècle sera écrite, le nom de Dietrich von Hildebrand sera le plus important parmi les figures de notre temps »

Un moraliste face à la crise de l’Église

Moraliste, Dietrich von Hildebrand fut particulièrement consterné par la crise qui ébranla l’Église au moment du Concile Vatican II. Il écrivit plusieurs ouvrages à ce sujet. Concernant le drame de la liturgie, il contribua à colmater les brèches en participant à la fondation d’Una Voce USA. Dans La Vigne ravagée, on peut lire à ce sujet cette phrase explicite : « En vérité, si l’un des démons de C.S. Lewis dans Tactique du diable s’était vu confier de ruiner la liturgie, il n’aurait pas pu faire mieux. »

Dans son livre La Vigne ravagée, que vient judicieusement de rééditer DMM, Dietrich von Hildebrand analyse en profondeur cette crise, ses manifestations et les moyens d’y répondre. Il est impossible ici d’en donner ne serait-ce qu’un vague aperçu. La pensée est riche, l’analyse profonde et l’écriture sans détours. Il met en cause le mythe de l’homme moderne et les illusions du progrès. Il voit dans le Concile Vatican II la « grande déception », les promesses non tenues d’un véritable renouveau.

Mais l’un des aspects les plus passionnants du livre – et, étrangement d’une criante actualité – concerne ses propos sur la nouvelle liturgie. Dietrich von Hildebrand dénonce notamment la mise à sac de l’Année liturgique, semblant répondre ainsi, des décennies à l’avance, à ceux qui aujourd’hui veulent modifier l’année liturgique de la forme extraordinaire (cf. mon précédent article).

Très justement, le philosophe remarque : « Pourra-t-on croire que la communion avec les contemporains puisse être renforcée par le fait même que sera affaiblie la communion avec les saints des temps passés ? » Il semble aujourd’hui que de bons évêques, des prêtres apôtres et plein de miséricordes, des moines ardents, le pensent.

Hildebrand souligne également que la messe n’est pas le lieu pour découvrir la richesse et l’étendue des Saintes Écritures. « La raison d’être de la lecture de l’Épître et de l’Évangile au cours du Saint-Sacrifice de la messe, écrit-il, est bien plutôt de préparer spirituellement notre âme au sacrifice et à la communion. Nous ne sommes pas là pour apprendre, mais pour nous laisser pénétrer dévotieusement de la lecture de la Révélation. »

La structure organique de la liturgie traditionnelle

Il donne la raison principale pour laquelle il me semble néfaste de vouloir modifier en profondeur la structure de l’Année liturgique du missel traditionnel, raison que devraient méditer les apprentis réformateurs d’aujourd’hui. Hildebrand oppose, en effet, la structure organique de l’Année liturgique traditionnelle à la réforme post-conciliaire : « Dans la réforme actuelle, la structure organique des fêtes a été détruite. On lui a substitué un principe mécanique, suivant lequel les quatre évangiles se succèdent au cours de l’année liturgique, de telle façon qu’en une seule année la totalité des Évangiles soit présentée. »

Dietrich von Hildebrand s’est malheureusement trompé sur un point : la longévité de la nouvelle liturgie « Nous le disons franchement. Le nouvel “Ordo missae” (ainsi que la réforme de l’année liturgique) est tellement terne, inarticulé et artificiel qu’il ne pourra subsister longtemps ». Il existe toujours, et toujours en état de crise. Raison de plus pour continuer à s’appuyer sur l’ancien missel, année liturgique comprise.

Ch. Saint-Placide

1 comment

  1. le bourdonnec

    « Dietrich von Hildebrand s’est malheureusement trompé sur un point : la longévité de la nouvelle liturgie « Nous le disons franchement. Le nouvel “Ordo missae” (ainsi que la réforme de l’année liturgique) est tellement terne, inarticulé et artificiel qu’il ne pourra subsister longtemps ». Il existe toujours », écrivez-vous.
    Certes, mais pour combien de temps encore ? Et que sont quelques décennies au regard de la longévité de l »Eglise si ce n’est notre pénitence à nous contemporains qui auront subi la perte et prier pour le retour de l’ancien ordo en continuant « à s’appuyer sur l’ancien missel, année liturgique comprise », ce qui, en effet, est bien la seule chose à faire… y compris pour le jardinage ;-) !

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