Refus de la communion sacramentelle : la controverse entre deux docteurs en droit canon…

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À ma gauche – positionnement qui n’est pas vraiment “innocent” de ma part 1 – Mgr Michael J. Sheehan, archevêque de Santa Fe (Nouveau Mexique), docteur en droit canon
(Université du Latran, 1971), à ma droite, le professeur Edward Peters – qui ne doit pas vous être inconnu si vous suivez attentivement ce blogue… –, docteur en droit canon
(Catholic University of America, 1991).
L

e premier, dans un entretien accordé à
l’hebdomadaireultra-progressiste National Catholic Reporter le 12 août, mais compilé dans un article paru le 26 du même mois, s’y pose comme le “porte parole” de la majorité épiscopale
silencieuse lors du scandale de Notre Dame et ne craint pas de qualifier « d’hystérique » le comportement de ses quelque 80 confrères dans l’épiscopat qui ont publiquement
protesté contre ce scandale inoui. Mais passons, ce n’est pas là le cœur de la controverse entre nos deux docteurs en droit canon (auquel

Ed Peters fait allusion dans le texte qui va suivre) : ce qui fait débat,
c’est la question du refus de la communion sacramentelle aux hommes politiques catholiques dissidents publics de l’Enseignement de l’Église, notamment sur la question de l’avortement.
Le texte d’Ed Peters qui suit est fort “technique” mais bigrement intéressant. Le voici 2.

« Bien que je n’aie pas à donner mon opinion sur les récents commentaires de l’archevêque Michael Sheehan de Santa Fe au National Catholic Reporter relatifs à sa
position sur les relations inter-épiscopales (c’est une affaire entre arch/évêques), ses affirmations sur le droit canon quant à la réception de l’Eucharistie sont une toute autre chose. Selon
moi, plusieurs  des affirmations de l’archevêque Sheehan là-dessus sont défectueuses. Et même en ce cas j’aurais pu les laisser passer, sauf que Sheehan, outre le fait qu’il
est archevêque, possède aussi un doctorat en Droit canon (Latran, 1971) ce qui fait que certains pourraient incliner vers ses opinions au vu de ses qualifications. Bon, allons-y.
Sheehan résume ses idées sur la privation de Communion pour les principaux législateurs catholiques pro avortement ainsi : “
Il vous fait faire très attention. Le Vatican n’applique
pas ces grosses sanctions, vous vous placez hors de l’Église si vous votez ainsi. Il a essayé mais ça ne marche pas, et j’essaye d’apprendre de ce que le Vatican enseigne pour l’appliquer moi
même (…) La responsabilité première pour quelqu’un qui reçoit la communion c’est la personne elle-même et sa conscience qui se présente pour [la] recevoir. Le prêtre ne doit pas se comporter en
chien de garde regardant autour de lui pour découvrir qui est indigne.”
Bien, suivons cet ordre :
1. Oui, le refus de Communion à ceux qui en sont indignes de notoriété publique, ne devrait être appliqué qu’avec le plus grand soin. Mais,
2. Le refus de Communion selon le Canon 915 n’est
pas une “sanction” pénale (bien que Sheehan sous-entende à plusieurs reprises qu’elle le serait), c’est plutôt une norme de
discipline sacramentelle. Les différences (de procédures, pastorales, etc.) entre ces deux types d’actes sont nombreuses. Et,
3. Se voir refuser la Communion selon le Canon 915 n’a rien à voir avec le fait qu’on demeure membre de l’Église, alors pourquoi évoquer cela ? En outre,
4. Alors que la responsabilité
première pour recevoir dignement la Communion relève de la personne (selon le Canon 916 si l’on a besoin d’une norme pour prouver ce qu’on avance),
responsabilité “première” n’est pas la même chose que responsabilité “unique”.
Les ministres de la Sainte Communion, qu’on le veuille ou pas, ont la responsabilité selon le Canon 915 de refuser la Communion à certains membres des fidèles dans certaines
circonstances. 
C’est d’une telle évidence : pourquoi donc avoir un Canon 915 si celui qui s’apprête à La recevoir était la seule personne autorisée à juger de sa réception ? De
plus,
5. Le Canon 915 n’exige
pas des ministres de déterminer “qui est digne” de recevoir la Communion (formuler la question de cette manière c’est mal interpréter le Code [de droit
canonique] et la théologie sacramentelle sur ce point), mais, au contraire, elle exige des ministres d’être attentif à la possibilité que dans certaines circonstances des catholiques ne sont
pas
éligibles à recevoir la Communion.
Ailleurs – disons dans l’exemple qu’il prend quant à la Communion pour un couple dont le mariage est potentiellement irrégulier – Sheehan semble de nouveau confondre les Canons 915 et 916
et ses commentaires semblent difficiles à concilier avec la substance de la lettre de la Congrégation pour la doctrine de la foi « sur l’acès à la Communion eucharistique de la part des fidèles
divorcés-remariés » (particulièrement dans son évocation de Familiaris consortio au n. 84), mais on laissera ces discussions pour un autre jour.
Je dirai que je suis déçu que l’archevêque Sheehan qualifie ces fidèles (au nombre desquels, peut-on en conclure, des prélats américains de premier plan) qui en appellent à une juste mise
en application du Canon 915 de personnes engagées dans une
“activité hystérique”. Pour moi, il me semble qu’étiqueter ainsi d’autres personnes est de soi-même un acte hystérique.
»

1. Il fut un grand ami du cardinal Joseph Bernardin (1928-1996), l’archevêque de Chicago (1982-1996), ce prélat dont Obama, qui l’a connu, parle avec
des trémolos dans la voix – mais ce n’est pas ma « marque de cardinal préféré » si l’on me permet cette paraphrase de Michel Audiard
2. Publié le 28 août sur le site d’Ed Peter « In the Light of the Law » (ici) sous le titre
« Some thoughts on Abp. Sheehan’s recent comments regarding Eucharistic discipline » (quelques considérations sur de récents commentaires de l’archevêque Sheehan relatifs à
la discipline eucharistique).
3. Texte en français ici.