L’archevêque de Denver : sur les rapports entre l’Église et l’État aujourd’hui

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La longanimité, c’est-à-dire la patience et la souffrance, des habitués de ce blogue désolés de n’y avoir rien trouvé depuis trop longtemps, sera-t-elle récompensée
aujourd’hui ? Je le crois et je l’espère. Le long texte que je propose à votre lecture et à votre méditation vient tout juste de me parvenir – en anglais, et il m’a donc fallu le traduire –, même
si cette allocution de Mgr Charles Chaput remonte au 26 octobre (on pourra la trouver sur le site du diocèse à l’adresse suivante : www.archden.org/archbishop-s-biography/addresses.html, sous le titre « Church and State Today »).
Ce jour-là – ou plutôt au soir du vendredi 26 – l’archevêque de Denver (Colorado) donnait une allocution, devant 400 personnes, sur le thème « L’Église et l’État aujourd’hui : ce qui
appartient à César, et ce qui ne lui appartient pas »
, à l’occasion de la 15ème assemblée générale de la Society of Catholic Social Scientists [1] (association catholique
des spécialistes en sciences sociales) de la Faculté de Droit (School  of Law) de la St. John’s University dans le Queens à New York. Dans la constellation
épiscopale américaine – je ne parle évidemment pas ici des naines rouges ou mortes – Mgr Chaput brille d’un éclat particulier. J’en ai parfois parlé ici et ailleurs [2]. Il
faudrait lire ce texte avec toute l’attention qu’il mérite parce qu’il est riche et dense et ouvre de nombreuses perspectives de réflexion. J’ai fait ma part. À vous de faire la vôtre…


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*


C’est toujours une joie pour moi de me retrouver, comme ce soir, en compagnie d’amis, car cela veut dire que j’ai pu laisser mon gilet pare-balle à Denver. Je parle souvent en public et même si
la plupart des gens que je rencontre sont formidables, tout le monde n’est pas toujours heureux d’entendre ce que j’ai à dire.
En vérité, ce qui caractérise le mieux le débat dans et en dehors de l’Église depuis quarante ans, c’est la manière dont les désaccords sont devenus discourtois. Être un responsable catholique de
nos jours – qu’on soit laïc ou clerc – n’est pas facile. Cela demande beaucoup d’habileté, et à cet égard j’admire depuis bien des années le grand savoir-faire et la bonne
volont
é de l’évêque Murphy [3]. C’est donc pour moi une joie toute particulière que d’être avec lui ce soir. Le cardinal Edward
Egan
, archevêque de New York, est un autre responsable qui a rendu à l’Église des services extraordinaires et

parfois difficiles.
Je ne suis pas vraiment étonné de l’atmosphère qui règne dans notre pays et dans notre Église, car Monseigneur George Kelly l’avait vue venir voici trente ans. J’ai lu son
formidable livre The Battle for the American Church : j’étais encore un jeune prêtre capucin quand il sortit en 1979. Je me souviens avoir été immédiatement frappé par ce mélange très
irlandais chez George de candeur, de décousu, de clarté, d’intelligence et aussi, en définitive, de charité ; parce que tout ce qu’il a écrit, dit et fait a toujours eu pour
origine son amour de l’Église.
Je me souviens aussi du sens de l’humour de George, à la fois frappant et sain, et qui l’a sans doute conservé dans sa générosité et sa santé mentale. Il était un homme et un
prêtre par excellence, et son engagement au service de la vie familiale catholique, de l’éducation catholique, des écoles catholiques, est demeuré pour moi et tout au long de ma prêtrise un
exemple. Nous devînmes amis grâce à un ami commun, le P. Ronald Lawler, o.f.m. cap., et après que je fus devenu évêque [de Rapid City] dans le Dakota du Sud, il ne
manquait jamais de m’appeler ou de m’envoyer par lettre ses conseils, et j’étais toujours très heureux de les recevoir car ils étaient toujours très judicieux. Je suis heureux de pouvoir
publiquement m’acquitter ce soir de ma dette envers lui.
Nous avons une soirée chargée aussi vais-je être très bref. Je souhaite esquisser rapidement pour vous l’image de la culture d’une société non précisée. Mais tout ce que je vais vous dire, ce
sont des faits vérifiables.
Cette société est très avancée dans les sciences et dans les arts. Elle possède une économie complexe et une puissante force militaire. Plusieurs religions coexistent en son sein, mais la
religion à plutôt tendance à devenir une affaire privée ou un simple ornement pour des cérémonies officielles.
Cette société particulière doit aussi affronter de gros problèmes. Parmi eux, sa fécondité dont le taux ne permet pas de renouveler les générations. Il n’y a pas assez d’enfants qui naissent pour
combler le nombre des adultes et pour occuper les emplois nécessaires au bon fonctionnement de la société. Le gouvernement offre des avantages pour encourager les gens à avoir plus d’enfants.
Mais cela ne semble pas marcher.
Le concubinage est généralisé et accepté. Comme le sont la bisexualité et l’homosexualité. Et la prostitution de même. Le contrôle des naissances et l’avortement ont été légalisés, ils sont
largement pratiqués et justifiés par les intellectuels reconnus par la société.
De temps à autre, un législateur fait passer une mesure pour promouvoir le mariage, au motif que le bon état et le futur de la société dépend des familles stables. Mais ces mesures ne débouchent
très exactement sur rien.
Parfait. De quelle société suis-je en train de parler ? Notre pays, évidemment, semblerait, de façon générale, correspondre à cette description. Mais ce n’est pas de nous que je parle.
Je viens juste de donner un aperçu des conditions qui prévalaient dans le monde méditerranéen au temps du Christ. Nous avons tendance à idéaliser l’Antiquité, à considérer la
Grèce ou Rome comme des époques de réussites extraordinaires. Elles le furent bien sûr. Mais cette médaille a son revers.
On ne se figure habituellement pas Platon ou Aristote comme des soutiens d’un État favorisant l’avortement et l’infanticide. Pourtant, ils le furent.
Hippocrate, ce grand pionnier de la médecine, est aussi célèbre pour avoir créé une trousse d’avortement qui comportait des lames affûtées destinées à démembrer le fœtus et un
crochet pour l’arracher de l’utérus. On n’a pas l’habitude de relier cela au Serment d’Hippocrate. Pourtant, voici quelques années, des archéologues ont découvert les vestiges de ce qui
semble être une “clinique” où se pratiquaient des avortements et des infanticides à l’époque romaine : une canalisation d’égout remplie des os de plus d’une centaine de nourrissons.
Si vous ne l’avez pas encore fait, je vous encourage à aller quérir un petit livre écrit voici une dizaine d’années : The Rise of Christianity [4] écrit par un professeur à la
Baylor University, Rodney Stark. Vous y trouverez toute cette histoire et bien d’autres choses.
Permettez-moi de vous expliquer cela. On dit souvent que nous vivons une époque « post-chrétienne ». Manière d’expliquer le fait que les nations occidentales ont abandonné ou sérieusement
minimisé, au cours des dernières décennies, leur héritage chrétien. Mais notre époque « post-chrétienne » ressemble en fait énormément à l’époque pré-chrétienne. Les signes de notre temps dans
les nations développées – moraux, intellectuels, spirituels et même démographiques – se rapprochent dangereusement des signes perceptibles dans le monde à l’époque de l’Incarnation.
Tirer des leçons de l’Histoire est subjectivement aventureux. Le risque est toujours présent d’un excès de simplification.
Mais je considère que les défis que nous devons, comme catholiques américains, affronter aujourd’hui sont très semblables à ceux qu’affrontèrent les premiers chrétiens. Et il ne serait pas
inutile de comprendre comment ils s’y prirent pour évangéliser leur culture. Ils le firent si bien qu’en l’espace de quatre cents ans le christianisme devint la religion dominante dans le monde
entier et la civilisation occidentale fondée. Si nous pouvons apprendre de cette histoire, alors Dieu pourra plus aisément travailler avec nous au déclenchement d’une nouvelle évangélisation.
Je ne suis ni historien ni sociologue, aussi je laisse à d’autres le soin d’évaluer l’œuvre de Rodney Stark. Mais Stark traite d’une série de questions-clé :
Comment le christianisme a-t-il réussi ? Comment a-t-il été capable de faire autant en si peu de temps ? Non seulement Stark est spécialiste en sciences sociales, mais il se définit lui-même
comme agnostique. Il n’est donc pas intéressé à traiter de la volonté de Dieu ou de l’œuvre du Saint Esprit. Il se limite aux faits qu’il peut vérifier.
Stark conclut que le succès du christianisme découle de deux choses : premièrement, la doctrine chrétienne ; et deuxièmement, la fidélité des gens à cette doctrine.
Stark écrit : « Un aspect essentiel du succès de la religion [chrétienne], c’est que les chrétiens croyaient (…) Et c’est pour cela que ces doctrines prirent vraiment chair,
c’est à cause de la manière dont ils orientèrent les actes visant à s’organiser et les comportements personnels que se produisit l’essor du christianisme ».
Mettons cela en termes moins universitaires : L’Église par ses Apôtres et leurs successeurs proclama l’Évangile de Jésus-Christ. Les gens crurent à l’Évangile. Mais ils ne se
contentaient pas de donner leur assentiment à un ensemble d’idées. Croire à l’Évangile signifiait changer toute leur manière de penser et de vivre. C’était une transformation radicale. Si
radicale qu’ils ne pouvaient plus du tout continuer à vivre comme les gens qui les entouraient.
Stark met le doigt sur un des domaines-clé par lequel les chrétiens rejetèrent la culture environnante : le mariage et la famille. Dès le début, être chrétien signifiait croire
que la sexualité et le mariage étaient sacrés. Dès le début, être chrétien signifiait rejeter l’avortement, l’infanticide, le contrôle des naissances, le divorce, les actes homosexuels et
l’adultère : toutes choses largement pratiquées par leurs voisins romains.
Athenagoras, un laïc chrétien, déclara à l’empereur Marc-Aurèle, en l’an 176, que l’avortement était un « meurtre » et que ceux qui y trempaient auraient « à en
rendre compte à Dieu ». Et il en expliqua la raison à l’empereur : « Car nous estimons que même le fœtus dans l’utérus est un être créé et qu’il est donc objet de l’attention divine ».
Comme mon auditoire le sait déjà, le respect chrétien pour l’enfant à naître n’est pas né au Moyen Âge. Il vient des débuts de notre foi. L’Église primitive ne débattait pas sur le thème des
hommes politiques et de la communion sacramentelle. Il n’y en avait aucun besoin. Personne tolérant ou promouvant l’avortement n’aurait osé s’approcher de la table eucharistique, ni même oser se
proclamer chrétien.
Et voici pourquoi : les premiers chrétiens avaient compris qu’ils étaient les surgeons d’une nouvelle famille universelle de Dieu. Ils considéraient la culture qui les environnait comme une
culture de mort, et la société comme étant en train lentement de s’éteindre. En vérité, quand vous lisez la littérature chrétienne primitive, les pratiques comme l’adultère et l’avortement y sont
souvent décrites comme faisant partie d’une « voie mortifère » ou d’une « voie du [démon] ».
On trouve un passage intéressant dans une œuvre d’apologétique du écrite par Minucius Felix au IIe siècle. C’était un avocat romain et un converti. Il signale l’existence d’une
potion contraceptive qui agit comme un abortif. Il en décrit ainsi les effets : « Il y a des femmes qui avalent des potions pour étouffer dans leur propre ventre les débuts » d’une personne
destinée à exister.
C’est cela que les premiers chrétiens voyaient autour d’eux dans leur monde. Ils croyaient que ce monde était en train d’étouffer son propre avenir, qu’il étouffait les générations futures avant
même qu’elles naissent, qu’il était en train de se tuer lui-même lentement.
Puisque nous constatons des signes semblables de nos jours, nous devons trouver le courage qu’eurent ces premiers chrétiens en contestant leur culture. Nous ne devons pas nous contenter de croire
en ce qu’ils croyaient, nous devons croire en ces choses avec la même profonde ferveur.
Les premiers chrétiens mirent en jeu leurs vies sur la foi que Dieu est notre Père. Ils respectaient César, mais ils ne le confondaient pas avec Dieu, et ils mettaient Dieu à la première place.
Ils croyaient que l’Église est notre mère. Ils croyaient que leurs évêques et leurs prêtres étaient des pères spirituels et que par les sacrements ils étaient faits fils de Dieu ou « participants
de la nature divine » comme le dit saint Pierre [5].
Il est temps pour nous tous qui nous disons « catholiques » de recouvrer notre identité catholique en tant que disciples de Jésus-Christ et missionnaires de son Église. Envisagé sur le long
terme, nous servons mieux notre pays en nous souvenant que nous sommes d’abord des citoyens du Ciel. Nous sommes de meilleurs Américains en étant plus authentiquement catholiques, et la raison en
est que sauf à vivre en vérité notre foi catholique, de tout notre cœur et de toute notre force, nous n’aurons rien de valable à apporter au débat public qui va déterminer l’évolution de notre
nation.
Le pluralisme dans une démocratie ne veut pas dire se taire sur les questions qui fâchent. Cela veut dire parler plus fort, de manière respectueuse, dans un esprit de justice et de charité, mais
vigoureusement et sans repentance. Jésus a dit que nous connaîtrons la vérité et que la vérité nous rendra libre. Il ne nous a rien dit sur le fait que nous devrions être appréciés des autorités
du monde dès lors que nous aurions cette liberté. En fin de compte, si nous voulons que nos vies portent du fruit, il nous faut comprendre par nous-mêmes ce que Dieu veut que nous comprenions,
parce que nous sommes ses témoins sur terre, non seulement dans nos comportements privés mais dans nos actes publics y compris nos choix sociaux, économiques et politiques.
Si la Rome païenne a pu être gagnée à Jésus-Christ, c’est que nous pouvons réussir la même chose dans notre propre monde. Ce qu’il en coûte c’est le zèle et le courage de vivre
conformément à ce qu’en quoi nous disons croire. Chacun d’entre nous, ce soir, possède ce désir en son cœur. Alors prions les uns pour les autres et encourageons-nous les uns les autres et
remettons-nous à l’ouvrage du Seigneur.

[1] www.catholicsocialscientists.org
[2] Je souhaite renvoyer ici, notamment, à la synthèse d’une conférence donné par le prélat du 27 septembre 2005 (traduite dans L’Homme Nouveau, n° 1359 du 24 décembre 2005) où il fait
un constat « mitigé » (le mot est de lui) des conséquences du Concile de Vatican II.
[3] William F. Murphy, âgé de 67 ans, ancien évêque auxiliaire de Boston (Massachusetts), nommé évêque de Rockville Center (New York) en 2001.
[4] The Rise of Christianity : A Sociologist Reconsiders History (L’essor du christianisme : un sociologue revisite l’Histoire). Non traduit en français.
[5] 2 Pierre 1, 4.

1 comment

  1. Yvan Matagon

    Bonjour,

    Quel texte puissant ! Encore Mgr Chaput… Existe-t-il un site, une liste, un endroit où l’on peut retrouver sa biblio et suivre son action ?

    Merci à vous

    YM