Les prêtres français missionnaires aux U.S.A. au XIXe siècle (7) : le Père Pierre Kéralum (1817-1872)

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Pendant une huitaine de jours – du 11 au 18 août –, je serai absent de Paris pour des vacances peut-être imméritées mais rendues nécessaires par les fatigues accumulées (et pas seulement du
fait de ce blogue…). Je vous propose donc une petite “série estivale” qui sera consacrée à des prêtres français missionnaires aux États-Unis au XIXe siècle. C’est un sujet que j’ai
beaucoup travaillé, mais c’est une tâche rendue très difficile par le très grand nombre de prêtres, de religieux et de religieuses français, des centaines et des centaines, partis de chez eux,
c’est-à-dire de chez nous, pour aller aider là-bas à édifier le catholicisme. Le livre que je caresse de leur consacrer depuis des années risque bien de ne jamais paraître en raison de l’énormité
du travail qu’il requiert. Mais j’ai déjà rédigé de nombreuses notices. Autant vous en faire profiter ! Dans cette série, je me limiterai aux prêtres du XIXe siècle et aux
personnalités les moins connues. Je vous souhaite une pieuse découverte de ces prêtres français aux États-Unis.


Père Pierre Kéralum, OMI (1817-1872) : « cavalier du Christ »,  architecte des cathédrales de
Brownsville et de Laredo (Texas) et en voie de canonisation

Né à Quimper, en Bretagne, le 2 mars 1817. Après avoir travaillé comme journalier chez un charpentier puis un
architecte (un apprentissage qu’il saura bientôt mettre en valeur sous d’autres cieux), il ressent en lui la vocation au sacerdoce et entre, à vingt-huit ans, au séminaire de sa ville natale.
Diacre, en 1850, il demande à entrer dans la congrégation missionnaire des Oblats de Marie Immaculée et en sera ordonné prêtre par son saint fondateur Mgr Charles de Mazenod, le 15
février 1852, en même temps que Pierre-Fourier Parisot. Comme le précédent, il est recruté par l’abbé Claude Marie Dupuis pour être missionnaire au Texas. Il aide, notamment au plan
de la technique de construction, son confrère Parisot dans le projet du séminaire-collège St. Mary à Galveston, qu’il quittera avec les autres Oblats pour Brownsville.
Son apostolat va désormais se partager entre les missions à cheval (la « Cavalry of Christ », la cavalerie du Christ) et la construction d’églises dans le bas Rio Grande. Dès le milieu de
l’année 1854, il avait été affecté au tout récent centre missionnaire de Roma (Texas) : il posera la première pierre de son église en septembre de la même année. Quand les Oblats transférèrent
l’église à un prêtre diocésain, en juin 1856, la construction n’était pas encore totalement achevée. Le supérieur des Oblats, qui avait supervisé le projet de construction d’une grande église à
Brownsville, ayant péri en mer, le Père Kéralum fut chargé de mener cette nouvelle construction : l’Immaculate Conception Church dont la dédicace eut lieu en juin 1859 et qui devint
cathédrale quand Brownsville fut créé vicariat apostolique en 1874 – une plaque de bronze (photo ci-dessous) y signale son nom comme architecte du monument. Le savoir-faire de
Kéralum, en architecture comme en charpenterie, fut encore sollicité. Il construisit de nombreux autres édifices à Brownsville : un couvent de religieuse, le presbytère des prêtres et le
bâtiment d’un collège. À la fin de l’été 1872, il aida les prêtres diocésains de Laredo à construire leur église San Augustin, qui deviendra plus tard la cathédrale du diocèse de
Laredo.

Kéralum était très apprécié de ses contemporains pour sa sincérité, sa vie simple, sa générosité et son caractère affable. Les habitants
de langue anglaise lui donnèrent les surnoms familiers de Kalum ou Kyalum. Pour les Mexicains, il était el santo Padre Pedrito, un modèle de pauvreté, d’obéissance et
de simplicité : revenant tard de nuit d’une mission, il préféra coucher dans le cimetière du presbytère de Brownsville plutôt que de risquer de réveiller ses confrères ; on l’a vu transportant
planches de bois et outils jusque dans une cahute des confins de la ville, puis fabriquer de ses mains un cercueil pour une pauvre femme qui venait de décéder ; ses confrères assuraient qu’il
récupérait leurs vieilles soutanes irrécupérables afin de ne point dépenser d’argent à en acheter une neuve.
À trois reprises au moins, il fit sa tournée missionnaire dans un vaste territoire de près de 8 000 km2 où étaient disséminés 70 ou 120 ranchos : il y construisait des chapelles,
prêchait, catéchisait, baptisait, confessait et recevait le sacrement de mariage. Avec d’autres confrères Oblats de la Cavalry of Christ il alla prêcher la mission sur la rive mexicaine du
Rio Grande en 1865.
Sa santé et sa vue déclinaient, mais il décida tout de même de partir pour une nouvelle tournée missionnaire le 9 novembre 1872, en dépit de l’avis de ses confrères et des fidèles des
Brownsville. Il passa, ce jour-là par le rancho des Cano (une famille dont les descendants, aujourd’hui encore vénèrent sa mémoire) qui furent les derniers à le voir vivant.. Seul
son cheval, dessellé, revint, quelques jours plus tard, à l’écurie… On ne retrouva ses ossements que dix ans plus tard, en 1882, dans des broussailles au nord de l’actuel comté de Hildalgo, et ce
fut un énorme événement médiatique à l’époque. Le squelette, ou ce qu’il en restait, fut identifié par les affaires typiques de missionnaire qui l’entouraient : un calice, un crucifix, une
clochette d’autel, une selle de cheval… Tout le monde pensa qu’il avait été assassiné. Une partie de ses restes furent inhumés à Brownsville, dans cette Church of the Immaculate Conception
qu’il avait tant contribué à édifier, puis, une autre partie rejoignit le cimetière des Oblats à San Antonio.

Le Père Kéralum occupe, aujourd’hui encore, une place de choix parmi les pionniers du catholicisme au Texas, et dans l’imaginaire et la
vénération de ses habitants comme en témoigne la présence de son personnage dans le roman The Devil in the Desert (1952) du célèbre écrivain et historien (deux prix Pultizer
d’histoire), le catholique américain Paul Horgan, et les innombrables rues, bâtiments et autres lieux publics qui portent son nom dans la vallée du Rio Grande, au sud du Texas.
Cette région « a besoin d’un bon saint » estime le Père Sal DeGeorge, OMI, administrateur des Oblats pour la région de San Antonio et promoteur, auprès de Rome, de la cause de ce
missionnaire breton au Texas.