Les 6 mauvaises habitudes ou de la (mauvaise) gouvernance dans l’Eglise catholique

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Traduction d’un article de Mgr. Charles Pope (prêtre du diocèse de Washington) publié avant les révélations du nonce Vigano, sur le site du National Catholic Register. Ce qui est écrit peut aussi s’appliquer à l’Eglise en France :

Nous souffrons d’un mode de gouvernement qui est devenu de plus en plus distant, prudent et davantage consacré au maintien de la situation, alors que le déclin de l’Eglise s’accentue chaque jour.

La tourmente actuelle – qui ne date pas des révélations récentes – et les fortes réactions parmi les catholiques a pris les évêques par surprise. Elle sert de révélateur à de nombreux problèmes structurels dans l’Eglise qui ont provoqué la juste colère de nombreuses personnes. La cocotte n’a pas subitement explosé. La pression montait depuis des années, en réalité des décennies. Beaucoup trop de catholiques ont souffert trop longtemps de la part d’évêques qui sont devenus incroyablement distants et inatteignables, s’exprimant sur ces questions d’intérêt relatif, et ignorant des abus liturgiques et l’inconduite de prêtres. Dans cet article, je voudrais mettre l’accent sur une liste de facteurs ayant contribué à la crise actuelle. Liste incomplète et qui nécessiterait tout une série d’articles pour être complète. Ces observations sont de nature générale et ne s’appliquent pas à tous les évêques, diocèses, laïcs ou prêtres. Je les propose avec humilité parce que ma paroisse n’est pas parfaite, et que, pour une part, je suis concerné par les critiques émises. Que Dieu ait pitié de nous ! J’espère contribuer à apaiser certaines réactions excessives qui soutendent les débats actuels.

1. Déférence malsaine. Une blague circule parmi les évêques : lorsqu’un homme est ordonné évêque, il y a deux choses certaines : il ne fera jamais plus un mauvais repas, et il n’entendra plus jamais la vérité. C’est un fait que les gens sont mal à l’aise en présence de l’autorité, et qu’il existe une sorte de malsaine déférence utilisée par beaucoup pour apaiser les tensions. Rare sont ceux qui peuvent regarder un évêque dans les yeux et s’opposer respectueusement à lui, et même suggérer que sa pastorale ou son point de vue nécessitent des corrections. Et si quelqu’un le fait, il sera souvent critiqué par d’autres pour dépassement des limites.

La déférence malsaine n’est pas seulement la faute des évêques. Il y a là une dimension culturelle qui résulte de trop de flagornerie et de flatterie en présence de l’autorité, et de ressentiment et de dérision en son absence.Une attitude chrétienne saine est de se rappeler que l’autorité s’exerce entre égaux. Quel que soit notre rôle, nous sommes égaux en dignité devant Dieu. Une seconde attitude saine est de penser que quelqu’un détient l’autorité pour servir ceux dont il a la charge, pas simplement d’obtenir ce qu’il veut. Toute cette déférence excessive conduit à une sorte d’isolement, que nous allons considérer.

2. Isolement. L’une des plaintes qui me revient le plus de la part des personnes, est qu’ils n’ont aucun moyen de communiquer avec leur évêque. Lorsque des problèmes se posent à propos d’un prêtre ou dans une paroisse, la suggestion d’écrire à l’évêque semble risible à la plupart des laïcs. En réalité, ils ont essayé à d’innombrables reprises d’alerter l’évêque ou les responsables pastoraux. Dans la mesure où ils obtiennent une réponse, tout ce qu’ils reçoivent sont de vagues formules du genre : « Nous allons examiner la question », mais rien n’est fait et rien ne change.

Les prêtres aussi se plaignent qu’il est presque impossible d’obtenir un rendez-vous avec leur propre évêque.C’est particulièrement vrai dans les grands diocèses. On lui propose à la place de rencontre un collaborateur, un vicaire général ou un évêque auxiliaire. Le fait que beaucoup d’évêques vivent derrière plusieurs rangées de collaborateurs et de portiers. Ils vivent dans une sorte de cercle magique d’où sont souvent écartées les mauvaises nouvelles. Les membres des maisons diocésaines isolent l’évêque, non seulement pour son bien, mais pour le leur. Ils ont pour mission de maintenir le diocèse en ordre, et ils sont bien entendus content de dire à l’évêque que tout est en ordre. Et lorsqu’un problème sérieux se pose, le staff le règle, et l’évêque est rarement appelé à le traiter directement. Il est abreuvé à l’inverse de beaucoup d’informations filtrées, d’assurances et de projets.

Tout ceci conduit au fait que beaucoup d’évêque ne presque jamais directement en contact avec leurs prêtres ou les gens. Rares sont les évêques qui répondent directement au téléphone, donnent leur numéro de portable, lisent tous leurs courriels, ou même les consultent. Il est normal que les évêques de certains grands diocèses ne puissent raisonnablement le faire, mais l’isolement en est la conséquence. (Une solution pourrait être de diviser les grands diocèses en plusieurs petits).

3. Manque d’expérience pastorale de base. Il est assez significatif de voir combien d’évêques ont été curé de paroisse. Il semble y avoir deux sortes de clergé : les prêtres de curie (clergé administratif), et les prêtres de paroisse. Beaucoup, si ce n’est tous les évêques sont choisis parmi ceux qui ont été secrétaire d’évêques, officiaux, chancelier, vicaires généraux, recteurs de séminaire, etc. ceux qui viennent des paroisses sont rares. Par conséquent, peu d’évêques ont une expérience de la vie ordinaire de paroisse, des catholiques de base. Ils parlent un langage politique et légaliste. Ils sont considérés davantage comme des managers que comme des pasteurs qui connaissent leurs brebis par leur nom.

4. Culture du secret et manque de correction fraternelle. La discrétion est très importante dans l’Eglise. Le secret de la confession est absolu. Les conseils, qui sont donnés par le clergé et les professionnels, relèvent de la même catégorie que celui des médecins, des juristes, des conseillers, etc. ainsi, l’habitude de l’Eglise est d’être discrète. Des dispositions légales plutôt exigeantes régulent dans notre pays ce qui doit être confidentiel (p. les dossiers médicaux) et ce qui doit être dénoncé (agression sur les enfants). Plus qu’une norme, il y a un instinct dans l’Eglise qui la pousse à la réserve dans la communication des informations. En soi, cette disposition est juste, mais elle peut entrainer des abus, et devenir dans une certaine mesure un goût du secret malsain. Il y a des choses dont nous savons qu’elles doivent être communiquées.

Ainsi si une personne dit qu’un prêtre boit de façon excessive, ou a été vu dans une situation ambiguë, ou dans des comportements peccamineux, nous devons, jusqu’à un certain point, attirer l’attention d’autres personnes sur cela. Jésus a donné l’ordre de la correction fraternelle qui commence par une conversation privée avec l’intéressé. Mais si la personne n’accepte pas ou ne tient pas compte de la correction, un ou plusieurs témoins doivent intervenir. S’il refuse de les entendre ou d’en tenir compte, le moment est venu « d’en parler à l’Eglise ». L’impénitence doit conduire à des peines canoniques, jusqu’à l’excommunication (Mt 18, 15-18).

Mais les corrections et les peines sont rarement employées aujourd’hui. Et si elles le sont, les applications sont variées. En effet, l’un des problèmes les plus signifiants que nous avons aujourd’hui à la fois dans l’Eglise et dans le monde, c’est la disparition de la correction fraternelle. Dans nos familles, trop d’enfants ne sont jamais corrigés. Dans l’Eglise, le clergé qui se perd est laissé fréquemment libre de ses errements, pastoraux, donnant le mauvais exemple ou violant les règles liturgiques.

Dans le scandale actuel, nous disposons des preuves que plusieurs hauts responsables de l’Eglise ont été informés par lettre du harcèlement homosexuel dont s’est rendu coupable l’archevêque M. par conséquent, certains ont essayé de « le dire à l’Eglise ». Mais au lieu d’une réponse sérieuse et d’une recherche vigoureuse de la vérité, les courriers ont été ignorés ou transmis à d’autres, et n’ont pas été suivi d’effets. Dans deux autres cas individuels, des sommes d’argent ont été payées sous la forme d’arrangements privés. C’est une atteinte à la correction fraternelle, et un secret malsain. L’une et l’autre ont causé un grand dommage aux fidèles.

Ne rien faire et être trop discret à un tel niveau est considéré comme une sorte de consentement, ou une minimisation du problème – qui tacet consentire videtur –. Déplacer secrètement une personne peut parfois ne pas suffire, lorsque les erreurs et les transgressions sont bien connues. Une correction fraternelle franche, charitable et claire, doit être rétablie dans l’Eglise et dans notre culture. Elle peut commencer dans le secret, mais, arrivé à un certain point, sur des questions graves, elle doit sortir du silence et concerner d’autres personnes, et comprendre une réprimande publique pour le bien commun et éviter de scandaliser les fidèles. Sinon, nous faisons preuve d’une discrétion et d’un secret malsain.

5. Employés prudents. Comme toutes les grandes institutions, l’Eglise tend à promouvoir des hommes prudents, circonspects et qui, généralement, ne mettent pas la barque en péril. Ils mesurent leurs paroles soigneusement et sont prompts à trouver les moyens d’éviter toute offense et toute controverse. Rien de tout cela n’est mauvais en soi, mais c’est souvent excessif, place l’institution au-dessus de la vérité, de l’Évangile et du Peuple de Dieu. Parmi eux, peu de ceux qui gravissent les échelons sont du type prophétique qui manifeste moins de limitation – qui parlent franchement du péché et encourage les fidèles à être moins compromis avec le monde. Les évêques sont souvent prudents par nature. C’est souvent à cause de cela qu’ils sont là où ils sont. Mais cela signifie que, en tant que groupe, ils sont moins enclins à corriger clairement les erreurs, à appeler les péchés par leur nom (au lieu d’euphémismes), ou à pousser les fidèles à la sainteté et à la vérité.

Tout cela sent trop la controverse, et les bons employés dans toute institution sont habituellement opposé à la controverse. Nos évêques peuvent publier des déclarations politiques en tant que conférence, sur certaines questions, mais en général, ils ne parlent nettement que sur les sujets considérés comme sans danger, parce qu’ils concordent avec les médias main-stream. Dans la crise actuelle, seuls quelques évêques ont désiré parler clairement de la dimension homosexuelle de cette horreur. Notre culture véhicule une grande intimidation qui menace ceux qui transmettent l’enseignement biblique sur les actes homosexuels et toutes autres formes d’unions illicites. Qu’une minorité d’évêques ait désiré prêcher et enseigner clairement sur ces questions controversées et d’autres, illustre les graves problèmes suscités par le refus de la controverse, en apparence, à tout prix. […]

6. Trop à perdre. Un vieux proverbe dit : « Pas d’homme plus libre dans le monde que celui qui n’a rien à perdre ». Janis Joplin le disait à sa façon : « Liberté n’est qu’un autre mot pour ‘ ‘plus rien à perdre’’ ». mais, aujourd’hui, dans l’Eglise, il existe un climat invisible mais palpable que nous avons bien trop à perdre. Les premiers temps de l’Eglise furent des temps de témoignage héroïque de foi, souvent au prix de la vie. Sur les 33 premiers papes, 30 moururent martyrs, deux en exil et un seul est mort dans son lit. Nous avons de la peine à imaginer ce sacrifice aujourd’hui. Notre clergé vit aujourd’hui très protégés dans de grands solides bâtiments, souvent entouré de personnel, en charge de biens matériels considérables et d’importants budgets. Depuis 313, nous avons amassé beaucoup de propriétés, de terre, de puissance et d’influence. Dans l’Ecriture, Jésus dit : « Le Fils de l’Homme n’avait pas où reposer sa tête » (Mt 8, 20). C’était sa façon de dire qu’il ne devait rien à personne. Il était libre de prêcher sans les nombreuses peurs qui assaillent l’Eglise moderne.

Nous avons largement perdu la simplicité et la pauvreté de l’Eglise primitive. En sortant des persécutions, nous avons acquis beaucoup de biens – tellement que que nous avons maintenant beaucoup à perdre. Je n’ai pas de solution simple à cela. Il existe un bel héritage d’églises et de biens que nous devons protéger et chérir. Mais nous ne pouvons les aimer au point d’abandonner la foi même qui les a construites.

Là est le danger, et c’est là où l’attitude du « refus de toute controverse et d’offenser quiconque », commence chez les employés et les catholiques tièdes. Car, bien sûr, les évêques et les prêtres bien placés ne sont pas les seuls à y succomber. Il est vrai qu’ils craignent de perdre non seulement les biens importants du diocèse, mais aussi position, puissance et relations. Et les fidèles aussi, bien « installés » en Amérique, craignent de vivre et de témoigner héroïquement de la foi. Ils craignent aussi de perdre non seulement argent et travail, mais aussi prestige, considération et réputation.

Lorsque nous avons trop à perdre, nous sommes tentés par le compromis, de nous attiédir et d’éviter la controverse. Les paroles claires et les actions courageuses effrayent les responsables de l’Eglise et apportent rejet et isolement à ceux qui tiennent bon.

Mais, dans la crise présente, nous voyons comment, en cherchant à maintenir un rapprochement avec le monde, à fuir les controverses et à éviter les difficultés, nous n’en serons pas moins haï pour autant.

Ce monde ne se satisfera jamais de nos compromis. Lorsqu’il nous voit en train de les faire, il les ressent comme une faiblesse, et cela excite son goût du sang. Le prince de ce monde est à la manœuvre. En cherchant à éviter quelques pertes, nous perdrons tout. Au cours des 20 dernières années, nous avons payé des millions de dollars de condamnation. Des églises et des écoles ont été vendues pour payer ces dettes, et d’autres pertes semblent s’annoncer.

« Trop à perdre ». C’est une forme terrible d’esclavage, d’où émerge une fausse prudence d’atermoiement, de compromis et de secret. Nous devons accepter que l’Évangile soit controversé. Nous devons vouloir à nouveau mourir avec le Christ hors des murs de la cité. (Heb 13, 13)

[…]