Des lettres épiscopales parfois romantiques, voire immatures

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De l’Abbé Bernard du Puy-Montbrun, Doyen émérite à la Faculté de droit canonique, Docteur en droit canonique, Diplômé en Sciences criminelles, sur SRP:

Les révélations d’agressions sexuelles sur mineurs par des clercs provoquent à juste titre une émotion extrême. Dans ce contexte, par compassion pour les victimes, certains responsables ecclésiaux cèdent à la précipitation en adoptant des attitudes de repentance qui ne respectent pas suffisamment le droit naturel de la défense et la présomption d’innocence. Au risque de la «mise à mort» de clercs innocents.

Un séisme ébranle actuellement l’Église catholique, et surtout nos évêques diocésains qui, à la suite de la «Lettre du pape François au peuple de Dieu» du 20 août 2018, écrite à bon escient, renchérissent dans leurs propos pour mieux exorciser le mal dont nous souffrons tous : l’agression sexuelle sur mineurs par des clercs. En sachant que le problème est différent selon les pays, qu’il faut raison garder lorsque des études présentent des chiffres massifs qui portent sur des cas qui datent de plus de soixante-dix ans, et en donnant l’impression que les délits se sont passés récemment.

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Disons-le franchement, des lettres épiscopales publiées ces dernières semaines ont une allure parfois romantique, voire immature, tant elles témoignent d’un manque de connaissance et de distance pour savoir évaluer ces situations avec le recul suffisant et sans faire abdiquer le droit sous l’effet de la panique. Elles font rougir bien des juristes et magistrats. Elles traduisent une certaine naïveté, car les canonistes savent bien que ces délits ont toujours existé, et se contenter d’une fuite en avant pour mettre au pilori des prêtres dans un esprit de purification institutionnelle sans que des enquêtes canoniques sérieuses soient menées ne répond pas aux enjeux.

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En d’autres termes, à partir du moment où la hiérarchie catholique laisse entendre qu’elle réagit en dehors de tout cadre canonique, le risque du «totalitarisme du flou», de la confusion des notions morales et juridiques, ne peut que progresser en favorisant l’injustice : les droits de la défense pour chacune des parties sont de plus en plus bafoués et la présomption d’innocence ridiculisée. De nos jours, dans ce contexte, il faut que le suspect tente de prouver son innocence si c’est le cas et que celui qui l’accuse obtienne sans forme de procès une exécution déjà orchestrée.

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Ainsi donc, à lire les lettres de nos pasteurs ici ou là, on a le sentiment qu’ils découvrent qu’il y a finalement de la perversion, du mal et du péché dans l’histoire des hommes et de l’Église ici-bas, à l’instar de Christophe Colomb qui aurait découvert l’Amérique ! Saint Jean-Paul II, lors de son discours du 25 août 1999 en audience générale, avait pourtant expliqué clairement le «sens du péché tant personnel que social», en affirmant «l’interdépendance des systèmes sociaux, économiques et politiques, [qui] crée dans le monde d’aujourd’hui de multiples structures de péché (cf. Sollicitudo rei socialis, n° 36 ; Catéchisme de l’Église catholique, n° 1869)». L’homme ne peut pas, par son seul libre arbitre, s’abstenir du péché ! Si l’Église ou toute autre institution ne devait construire son avenir qu’en vertu de son glorieux passé immaculé, aucune institution ne survivrait à un tel examen. On est en plein délire idéaliste (au sens philosophique du terme) !

Ces lettres pastorales, parfois louées dans la presse dite catholique, la publication d’articles peu étayés et la multiplication de comités d’experts auto-proclamés sur ce drame, dans le mélange des genres et dans l’absence d’un réel diagnostic, révèlent une immaturité sociale certaine, dont l’Église ne devrait pas se rendre complice comme elle le fait. Certes, elles nous invitent à prier «pour l’Église», ce qui est bien normal, à prier les uns pour les autres, à condition que tous puissent se remettre en cause au cœur d’une société hédoniste, plutôt païenne, qui veut mettre l’Église dans l’Olympe des dieux pour que nous puissions y rester. Faire «un jeûne», comme il nous est demandé, est une bonne initiative, à condition de discerner de quoi il conviendrait de jeûner en priorité : ne convient-il pas de jeûner de nos jours avant tout et surtout des lynchages médiatiques, des violations du droit naturel de la défense et des dénonciations d’innocents dont personne ne se soucie sous prétexte que l’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ? Qui plus est, utiliser les Évangiles relève parfois d’une fausse morale. Citer par exemple Luc 12, 2 en dehors de son contexte exégétique n’est pas loyal : Notre Seigneur dit à ses Apôtres que l’annonce de son Royaume à la suite d’une persécution permettra de «dévoiler» au moment du jugement dernier ce qui fut «caché». Tout ce que les Apôtres ont dit dans les ténèbres à propos du Règne de Dieu en Jésus Christ sera entendu dans la lumière de la Résurrection malgré les forces du mal. Un concordisme pour le moins instrumental, qui n’a rien à voir avec les actes incriminés dits de «pédophilie».

Enfin, dans son ministère, le clerc ne doit pas être, il est vrai, mis sur un piédestal. Il doit servir les autres fidèles selon la mission qui lui a été confiée sans exercer sur eux une mainmise qui peut vite dégénérer. Il est bon de le rappeler, de se prémunir de cette éventualité. Mais attention à bien former les diacres et prêtres, pour qu’ils gardent l’humilité et la maturité face à des personnes dont le narcissisme pourrait trop aisément les tromper…