L’idéologie du dialogue

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Réflexion d’un lecteur :

Ce qui suit essaie d’être une tentative de présentation de l’idéologie ou de la quasi-idéologie qui est à l’oeuvre, dans l’Eglise catholique, depuis qu’une conception du “dialogue”, notamment et tout d’abord avec une partie de la philosophie contemporaine et de la théologie protestante libérale, a commencé à se déployer, puis à avoir des composantes et des conséquences propices à la fragilisation du christianisme catholique contemporain.

I. Depuis déjà quelques années, le doute n’est plus de mise, ou n’est plus permis, le pontificat du pape François étant un extraordinaire révélateur sur la signification intrinsèque, ou sur la véritable signification, de ce dont il est question, en réalité, depuis le début de l’avant-Concile, sous le pape Pie XII, même si, évidemment, ce dont il est question n’a commencé à se déployer en liberté et en majesté que depuis le début de l’après-Concile, sous le pape Paul VI.

Nous sommes en présence d’une idéologie ou, en tout cas, d’une quasi-idéologie, “l’idéologie du dialogue”, dans le consensus et dans le suivisme, mais il convient d’ajouter que ce n’est pas avant tout ni seulement par crainte de déplaire aux non catholiques, ou par désir de plaire aux non catholiques, que bon nombre de philosophes ou de théologiens catholiques, et que bon nombre de cardinaux ou d’évêques adhèrent, peu ou prou, à cette idéologie.

En d’autres termes, il ne faut pas que les catholiques non irénistes ni utopistes soient injustes, au préjucide des clercs catholiques qui ne voient pas “où est le problème”, en présence de l’adogmatisme, de l’autocensure, de l’inclusivisme et de l’unanimisme qui sont aussi souvent caractéristiques du regard et du discours catholiques contemporains sur les confessions non catholiques, les religions non chrétiennes, l’économie, la société, etc.

Il ne le faut pas, car nous sommes en présence de clercs qui ne sont pas seulement animés par la crainte de déplaire ou inspirés par le désir de plaire à leurs interlocuteurs non catholiques, mais qui sont avant tout en attitude intérieure d’adhésion globale à “l’idéologie du dialogue” dont il est question ici, notamment parce qu’ils sont convaincus que cette idéologie, bien que ou parce que décatholicisante ou sous-catholicisante, est vraiment “authentiquement chrétienne”.

Pourquoi savons-nous, ou comment savons-nous, que ces clercs sont les continuateurs de ceux qui les ont précédés, sur la route de l’adhésion globale à cette idéologie ? Ici, nous sommes amenés à mettre en cause, non, bien sûr, des personnes, mais des logiques, ou plutôt une logique d’auto-célébration, c’est-à-dire d’auto-justification ou d’auto-légitimation de la dynamique “conciliaire”, ou de la mentalité “conciliaire”, dans son acception néo-moderniste ou néo-progressiste, par ceux qui se positionnent parfois, par leurs expressions et leurs omissions, comme s’ils avaient avant tout pour charge cette auto-célébration, et non avant tout pour charge la foi, l’espérance, la charité, la gloire de Dieu et le salut du monde.

En tout cas, ce n’est certes pas aux catholiques non irénistes ni utopistes, qui savent bien à quoi s’en tenir sur les origines intellectuelles, les composantes doctrinales et les conséquences pastorales de “l’idéologie du dialogue” (ou plutôt de l’idéologie de la pactisation et du partenariat, notamment avec une assez grande partie de la philosophie allemande et de la théologie libérale protestante, avec les autres confessions chrétiennes, avec les autres religions, et avec telle conception dominante de l’économie et de la société, de l’homme et du monde, de la politique et de la religion), que l’on réussira à faire croire qu’il n’existe pas un minimum d’adhésion globale à cette idéologie, dans l’esprit et dans le coeur des clercs concernés.

II. Le mieux est de se concentrer sur un élément caractéristique de cette “idéologie du dialogue” : le “gaudiume-et-spisme post-conciliaire à la française”, pour bien comprendre pourquoi ou comment se manifeste publiquement ce minimum d’adhésion globale à cette idéologie du dialogue, c’est-à-dire de la pactisation et du partenariat ad extra.

Au milieu de l’automne 2016, nous avons eu droit à la publication d’un document important de la CEF : “Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique” ; ce document est probablement l’une des tentatives d’actualisation du “gaudium-et-spisme post-conciliaire à la française” les plus intéressantes depuis bien longtemps, et ce document a été préparé, rédigé, publié par des clercs catholiques qui ont vraiment cru en sa validité …

… et qui n’ont pas eu tort, dans la mesure où ce document est tout à fait valide, pour bien faire comprendre ce qu’est “l’idéologie du dialogue” !

Disons-le rapidement : le “gaudium-et spisme” est une composante de “l’idéologie du dialogue”, c’est-à-dire de l’idéologie du catholique qui est convaincu (ou qui est le continuateur et l’imitateur de ceux qui sont convaincus) que plus on explicite et utilise, pour ainsi dire, un registre de discours porteur d’un accompagnement humanisateur et légitimateur, et non porteur d’une alternative pleinement christianisatrice, et plus on recourt à un registre de discours “authentiquement chrétien”, au sens de : adaptativement, évolutivement, consensuellement et inclusivement “chrétien”.

Ainsi, non seulement nous sommes en présence de clercs qui croient vraiment qu’il n’est pas dramatique qu’ils n’aient presque plus que “cela” à penser et à dire (et qui figure dans ce document), sur “un monde qui change” et sur la nécessité de “retrouver le sens du politique”, mais en outre nous sommes en présence de clercs qui croient vraiment qu’il est “profondément chrétien”, en plénitude, de n’avoir quasiment plus que “cela” à penser et à dire (et qui se trouve dans le même document) sur ce “monde qui change” et sur cette nécessité de retrouver “le sens du politique”.

III. C’est que, voyez-vous, pour un artisan et un partisan de “l’idéologie du dialogue”, il n’est pas chrétien d’essayer de faire comprendre qu’il y a une différence de nature entre la conception catholique et la conception libérale du bonheur, de la dignité, de la liberté, alors qu’il est chrétien de réussir à laisser entendre qu’il n’y a pas de différence de nature entre la conception catholique et la conception libérale du bonheur, de la dignité, de la liberté.

De même, voyez-vous, pour un clerc favorable à “l’idéologie du dialogue”, il n’est pas chrétien d’essayer de faire comprendre qu’il y a une différence de nature entre la conception catholique et la conception socialiste du progrès, de la justice et de l’égalité, alors qu’il est chrétien de réussir à laisser entendre qu’il n’y a pas de différence de nature entre la conception catholique et la conception socialiste du progrès, de la justice et de l’égalité.

De même, et en outre, il convient de comprendre que, pour un clerc catholique promoteur de “l’idéologie du dialogue”, la mise en avant et en valeur de la conception catholique de la foi chrétienne n’a pas à déboucher sur l’expression d’un contre-regard et d’un contre-discours, face aux erreurs sur Dieu, face aux erreurs sur l’Eglise, et face à l’esprit du monde, en ce que celui-ci se déploie, notamment, dans l’ordre du croire, et la mise en avant et en valeur de la conception catholique de la morale chrétienne n’a pas à donner lieu à l’expression d’une parole clairvoyante et dissensuelle, face aux erreurs sur l’homme, face aux erreurs sur le monde, et face à l’esprit du monde, en ce que celui-ci se manifeste, entre autres, dans l’ordre de l’agir.

De même, et enfin, il convient de comprendre que, pour un clerc catholique qui adhère, globalement, à “l’idéologie du dialogue”, l’Eglise catholique peut et doit approuver et intégrer une certaine forme de “foi” en “l’inclusion”, un certain type “d’espérance” en “l’avenir”, et un genre ou une sorte de “charité” dans “l’unité”, en amont et en vue de laquelle on exhortera le moins possible les non chrétiens et les non croyants à s’ouvrir sur une perspective de conversion vers Jésus-Christ et d’abandon de ce qui les maintient dans l’éloignement, l’ignorance ou l’opposition, face à Jésus-Christ.

Il existe une autre manière de donner à voir les caractéristiques fondamentales de cette “idéologie du dialogue” : le “catholique inclusif” d’aujourd’hui étant le continuateur du “catholique libéral” d’hier, il convient de remarquer que, de son point de vue, il n’y a pas de différence de nature entre la conception catholique et telle conception postmoderne de l’émancipation de l’homme et de l’unification entre les hommes, ce qui signifie que l’Eglise catholique peut et doit faire évoluer et faire innover la conception catholique de l’anthropologie chrétienne, compte tenu de cette prétendue absence de différence de nature entre la conception catholique et telle conception postmoderne de l’émancipation de l’homme, et ce qui veut dire que l’Eglise catholique peut et doit rénover et transformer la conception catholique de la théologie chrétienne relative aux religions non chrétiennes, en fonction de cette soit-disant absence de nature entre la conception catholique et telle conception postmoderne de l’unification entre les hommes.

Et le recours à cette autre manière de donner à voir ces caractéristiques fondamentales permet de faire comprendre ce qui suit : d’une part, un clerc catholique partisan de “l’idéologie du dialogue” n’est absolument pas opposé à la déconstruction et au dépassement des stéréotypes orthodoxes et réalistes qui ont le grand tort d’être “adossés au passé”, et n’est pas davantage opposé à l’approbation et à l’imposition d’autres stéréotypes, irénistes et utopistes, qui ont bien raison d’être “orientés vers l’avenir” ; d’autre part, un clerc catholique promoteur de “l’idéologie du dialogue” n’est absolument pas opposé à ce que l’on recoure à cette idéologie, dans le cadre de telle conception dominante du dialogue interconfessionnel, du dialogue interreligieux, du dialogue interconvictionnel, pour dire ce que l’on prend bien soin de dire, mais aussi, voire surtout, pour taire ce que l’on prend grand soin de taire, et que l’on passe sous silence… certes pas au bénéfice surnaturel des croyants non chrétiens et des non croyants.

IV. A partir de là, on comprend bien

  • que “l’idéologie du dialogue”, dans le consensus et dans le suivisme, s’oppose à l’annonce chrétienne, en vue de la conversion et de la sainteté, en tant qu’annonce chrétienne porteuse d’une part, indispensable et non négligeable, de critique chrétienne des erreurs sur Dieu et de l’esprit du monde,
  • que “l’idéologie du dialogue” est souvent mise en oeuvre par des clercs qui fonctionnent au monologue consensuel et inclusif, ce monologue comportant fréquemment les mêmes associations d’idées, les mêmes répétitions d’idées, mais aussi les mêmes évitements et les mêmes occultations, au sein du discours tenu, au bénéfice des confessions non catholiques, des religions non chrétiennes, et des convictions non croyantes,
  • que “l’idéologie du dialogue” est souvent mise en oeuvre par des clercs qui n’apprécient guère le dialogue avec des catholiques non irénistes ni utopistes, parce que, pour un adhérent à l’idéologie du dialogue, il n’est pas légitime d’accepter le dialogue avec des catholiques qui n’adhèrent pas à cette idéologie, et qui connaissent, comprennent, et jugent à leur juste valeur les origines, les composantes et les conséquences de cette idéologie,
  • que “l’idéologie du dialogue”, dans le consensus et dans le suivisme, n’est en aucun cas l’affaire d’une seule génération de clercs : alors que, à l’issue des années 1960 – 1970, bien des fidèles, parmi ceux qui sont restés fidèles, ont cru qu’il n’y avait eu, sous Paul VI, qu’un “mauvais moment à passer”, à cause ou du fait de la “génération Vatican II”, force est de constater que nous sommes en présence d’un courant de pensée et d’action qui s’est développé au point de se pérenniser, qui a pris le pouvoir intellectuel, dans l’Eglise, et qui veut le garder, et qui bénéficie de remarquables capacités d’adaptation, d’approbation, d’imitation, d’intégration, au contact de l’évolution des idées dominantes à la mode, à l’extérieur de l’Eglise.

Ainsi, comment voulez-vous, et pourquoi voudriez-vous, que des clercs catholiques, adhérents à “l’idéologie du dialogue”,

  • qui ne voient pas bien “où est le problème”, en présence des fondements mêmes du constructivisme rationaliste, du matérialisme productiviste, de la confusion contemporaine entre civilisation et divertissement, du reniement contemporain du bien commun, de la loi naturelle, de la personne humaine, de la recherche de la vérité, qui font tant de mal à l’Europe et à la France, depuis 1945, et encore plus depuis le début des années 1960, et
  • qui sont convaincus, globalement, et en substance, qu’il n’y a pas de différence de nature entre la conception catholique et telle conception dominante, non chrétienne, voire non croyante, de l’économie et de la société, de l’homme et du monde, de la justice et de la liberté, etc.,

puissent, sachent, et veuillent exprimer autre chose que ce qu’ils expriment, et occulter ou omettre autre chose que ce qu’ils occultent ou omettent, dans tout document proche de, ou tel que “Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique”, aussi bien intentionné ce document soit-il ?

Si vous préférez, comment voulez-vous, et pourquoi voudriez-vous que des clercs catholiques qui adhèrent à “l’idéologie du dialogue” au point d’adhérer au croire-ensemble, en l’homme, et au vivre-ensemble, dans le monde, d’une manière parfois digne ou proche de celle d’un agnostique humaniste, voire d’un progressiste postmoderne, disent, clairement et fermement, à peu près ce qui suit ?

“Dans un monde qui change, retrouvons le sens du politique : prenons de saines distances à l’égard du constructivisme rationaliste et du matérialisme productiviste, du libertarisme moral, de l’égalitarisme cuturel, du fraternitarisme sociétal, et réhabilitons, relégitimons le sens chrétien, orthodoxe et réaliste, donc non iréniste ni utopiste, du respect et du souci

  • de l’autorité de l’Etat, de l’autonomie de la nation, de la discipline et des disciplines dans l’éducation,
  • de l’autorité, de la communauté, de l’identité, de la sécurité, dans la société,
  • de la liberté responsable de chacun et de la véritable fraternité entre tous,
  • du bien commun, de la loi naturelle, de la personne humaine et de la recherche de la vérité.”

L’idéologie du dialogue n’est pas seulement une idéologie de “l’adaptation à”, mais est avant tout une idéologie de “l’alignement sur”, sur une conception des réflexions et des relations en direction des confessions chrétiennes non catholiques, des religions non chrétiennes, des convictions non croyantes, qui est pleinement propice à une certaine forme de pactisation et à un certain type de partenariat, dans le cadre duquel l’Eglise catholique ou, en tout cas, les hommes d’Eglise, risquent fort de succomber à la tentation de la co-production et de la co-diffusion d’un ensemble de “valeurs” considérées comme communes aux catholiques et aux non catholiques, aux chrétiens et aux non chrétiens, aux croyants et aux non croyants, etc., …

… alors qu’il arrive qu’il faille “faire taire Jésus”, je dis bien “faire taire Jésus”, ou alors qu’il arrive qu’il faille censurer ou museler l’Ecriture, la Tradition, et une partie du Magistère catholique contemporain, pontifical et post-conciliaire, pour pouvoir “faire passer” ces “valeurs” dans l’Eglise…