Le pape aux évêques : Se laisser déranger par les prêtres

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Lors des Journées Mondiales de la Jeunesse, le pape François a rencontré les évêques centroaméricains. Voici un extrait de son discours :

[…] Ces Journées Mondiales de la Jeunesse sont une occasion unique pour sortir à la rencontre et s’approcher davantage de la réalité de nos jeunes. Une réalité pleine d’espérance et de désirs, mais aussi profondément marquée par tant de blessures. Avec eux, nous pourrons déchiffrer, de manière renouvelée, notre époque et reconnaître les signes des temps parce que, comme l’ont affirmé les pères synodaux, les jeunes sont un des “lieux théologiques” dans lesquels le Seigneur nous donne à connaître certaines de ses attentes et de ses défis pour construire demain (cf. Synode sur les Jeunes, doc. fin., n.64). Avec eux, nous pouvons imaginer comment rendre plus visible et plus crédible l’Évangile dans le monde où nous devons vivre ; ils sont comme un thermomètre pour savoir où nous en sommes comme communauté et comme société.

Ils portent avec eux une inquiétude que nous devons valoriser, respecter, accompagner, et qui nous fait tant de bien à tous parce qu’elle nous désinstalle et nous rappelle que le pasteur ne cesse jamais d’être disciple et qu’il est toujours en chemin. Cette saine inquiétude nous met en mouvement et nous devance. Comme l’ont rappelé les pères synodaux en disant : « les jeunes, à certains égards, sont en avance sur leurs pasteurs » (ibid., n.66). Le pasteur en relation avec son peuple ne passe pas toujours devant ; parfois il doit passer devant pour indiquer le chemin ; parfois il doit être au milieu pour sentir ce qui se passe, pour comprendre le peuple ; parfois il doit rester à l’arrière, pour protéger les derniers et pour que personne ne soit laissé pour compte et ne devienne un matériel jetable. Nous devons être comblés de joie de constater comment le semis n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Beaucoup des préoccupations et des intuitions des jeunes ont grandi dans le cadre familial, alimentées par une grand-mère ou une catéchiste. En parlant des grands-mères, c’est la deuxième fois que je la vois, je l’ai vue hier et je l’ai vue aujourd’hui, une vieille femme, maigre, de mon âge ou plus encore, avec une mitre, elle s’était mis une mitre qu’elle avait faite avec du carton et une pancarte qui disait : “Sainteté, les grands-mères aussi font du vacarme”. Une merveille du peuple ! Et, les jeunes ont appris ces choses avec la famille ou dans le cadre de la paroisse, de la pastorale éducative ou des jeunes. Ces préoccupations qui ont grandi dans une écoute de l’Evangile et dans des communautés à la foi vive, fervente qui trouve une terre où germer. Comment ne pas remercier les jeunes soucieux pour l’Evangile ! Bien évidemment que ça fatigue, bien évidemment que parfois ça dérange. Il me vient à l’esprit ce qu’a dit un philosophe grec, ce qu’il l’a dit de lui-même, je le dis des jeunes : ils sont comme une mouche sur la croupe d’un noble cheval, pour qu’il ne s’endorme pas (cf. Platon, Apologie de Socrate). Nous sommes le cheval, non ? Cette réalité nous stimule à un plus grand engagement pour les aider à grandir, en leur offrant plus et de meilleurs espaces qui les engendrent au rêve de Dieu. L’Eglise par nature est Mère et comme telle, elle engendre et fait éclore la vie en la protégeant de tout ce qui menace son développement. Gestation de la liberté et pour la liberté. Je vous invite donc à promouvoir des programmes et des centres éducatifs qui sachent accompagner, soutenir et renforcer vos jeunes ; s’il vous plait, des jeunes “récupérés” dans la rue, avant que la culture de mort, “en leur vendant de la fumée” et des solutions magiques, ne s’empare et ne profite de leur inquiétude et de leur esprit. Et faites-le non pas avec paternalisme, qu’ils ne tolèrent pas, non pas du haut vers le bas, parce que ce n’est pas non plus ce que le Seigneur nous demande, mais comme des pères, comme de frères à frères. Ils sont le visage du Christ pour nous, et nous ne pouvons pas aller au Christ du haut vers le bas, mais du bas vers le haut, nous disait Romero le 2 septembre 1979 (cf. S. Oscar Romero, Homélie, 2 septembre 1979).

Ils sont nombreux les jeunes qui ont été douloureusement séduits par des réponses immédiates qui hypothèquent la vie. Et tant d’autres auxquels a été donnée une illusion à court terme dans certains mouvements, qui ensuite en ont fait des pélagiens ou des convaincus de se suffire à eux-mêmes et qui les abandonnent à mi-chemin. Les pères synodaux nous l’ont dit : par durcissement ou par manque d’alternatives, les jeunes se trouvent plongés dans des situations très conflictuelles qui n’ont pas de solution à court terme : violence domestique, homicides contre les femmes – quel fléau vit notre continent à ce sujet ! –, bandes armées, criminelles, trafic de drogue, exploitation sexuelle des mineurs et de non mineurs, etc., et ça fait mal de constater qu’à la racine de beaucoup de ces situations, se trouvent des expériences d’orphelin, fruit d’une culture et d’une société qui est partie “dans tous les sens”, sans mère, et les laisse orphelins. Des foyers brisés tant de fois par un système économique qui n’a pas comme priorité les personnes et le bien commun et qui a fait de la spéculation “son paradis” d’où il continue à “s’engraisser”, sans se soucier aux dépens de qui. Ainsi nos jeunes sans domicile, sans famille, sans communauté, sans appartenance, sont à découvert pour le premier escroc.

N’oublions pas que « la véritable souffrance qui sort de l’homme appartient en premier lieu à Dieu » (Georges Bernanos, Journal d’un curé de campagne). Ne séparons pas ce que Lui a voulu unir en son Fils.

Demain exige de respecter le présent, en rendant dignes et en s’obstinant à valoriser les cultures de vos peuples. Là aussi se joue la dignité : dans la fierté culturelle. Vos peuples ne sont pas “l’arrière-cour” de la société, ni de personne. Ils ont une histoire riche qui doit être assumée, valorisée et confortée. Les semences du Royaume ont été plantées dans cette terre. Nous avons le devoir de les reconnaître, de veiller sur elles, de les protéger, pour que rien de ce que Dieu a planté de bon ne se dessèche à cause d’intérêts illégitimes qui, en tous lieux, sèment la corruption et se développent avec l’exploitation des plus pauvres. Prendre soin des racines, c’est prendre soin du riche patrimoine historique, culturel et spirituel que cette terre durant des siècles a su “métisser”. Obstinez-vous et élevez la voix contre la désertification culturelle et contre la désertification spirituelle de vos peuples, qui provoque une indigence radicale puisqu’elle les laisse sans cette indispensable immunité vitale qui soutient la dignité dans les moments de plus grande difficulté. Et je vous félicite pour l’initiative de commencer ces Journées Mondiales de la Jeunesse par les Journées de la Jeunesse indigène, je crois dans le diocèse de David, et par les Journées de la Jeunesse d’ascendance africaine, ça a été une bonne initiative pour faire voir les nombreuses facettes de notre peuple.

[…]

L’impact qu’a eu le meurtre du P. Rutilio Grande dans la vie de Mgr Romero est connu, ainsi que l’amitié qu’il lui portait. Ce fut un évènement qui a marqué au fer son cœur d’homme, de prêtre et de pasteur. Romero n’était pas un administrateur de ressources humaines, il ne gérait pas des personnes ni des organismes, Romero sentait, il sentait avec l’amour d’un père, d’un ami et d’un frère. Une barre un peu haute, mais une barre dans le but d’évaluer notre cœur épiscopal, une barre face à laquelle nous pouvons nous interroger : quand est-ce que je suis affecté par la vie de mes prêtres ? Quand suis-je capable de me laisser toucher par ce qu’ils vivent, de pleurer de leurs souffrances, ainsi que de fêter leurs joies et de m’en réjouir ? Le fonctionnalisme et le cléricalisme ecclésial – si tristement répandus et qui représentent une caricature et une perversion du ministère – commencent à être évalués par ces questions. Il n’est pas question de changement de style, de manière ou de langage –cela est important certainement –, mais surtout, il est question de l’impact et de la capacité de nos agendas épiscopaux à avoir de l’espace pour recevoir, accompagner et soutenir nos prêtres, un “espace réel” pour nous occuper d’eux. Et c’est ce qui fait de nous des pères féconds.

C’est à eux normalement qu’incombe de manière spéciale la responsabilité de faire que ce peuple soit le peuple de Dieu. Ils sont sur la ligne de tir. Ils portent sur leurs épaules le poids du jour et de la chaleur (cf. Mt 20,12), ils sont exposés à une multitude de situations quotidiennes qui peuvent les rendre plus vulnérables et, pour cette raison, ils ont besoin également de notre proximité, de notre compréhension et de notre encouragement, ils ont besoin de notre paternité. Le résultat du travail pastoral, de l’évangélisation dans l’Église et de la mission, ne repose pas sur la richesse des ressources et des moyens matériels, ni sur le nombre d’évènements ou d’activités que nous réalisons, mais sur la centralité de la compassion : une des plus grandes marques distinctives que nous puissions offrir comme Église à nos frères. Je suis inquiet de ce que la compassion ait perdu une place centrale dans l’Eglise, notamment dans des groupes catholiques, ou qu’elle soit en train de la perdre, pour ne pas être trop pessimiste. Même dans les moyens de communication catholiques, il n’y a plus de compassion, mais il y a le schisme, la condamnation, l’acharnement, la valorisation de soi-même, la dénonciation de l’hérésie… Que ne se perde pas dans notre Eglise la compassion, et que ne se perde pas dans l’évêque la place centrale de la compassion.   La kénose du Christ est l’expression maximale de la compassion du Père. L’Église du Christ est l’Église de la compassion, et cela commence à la maison. Il est toujours bon de nous interroger comme pasteurs : quel impact a en moi la vie de mes prêtres ? Suis-je capable d’être un père ou bien est-ce que je me console d’être un simple exécutant ? Est-ce que je me laisse déranger ? Je me rappelle les paroles de Benoît XVI au début de son pontificat, s’adressant à ses compatriotes : « Le Christ ne nous a pas promis une vie facile. Celui qui cherche la facilité avec Lui, s’est trompé de chemin. Lui, il nous montre la voie qui nous conduit vers de grandes choses, vers le bien, vers une vie humaine authentique » (Benoît XVI, Discours aux pèlerins allemands, 25 avril 2005). L’évêque doit grandir chaque jour dans la capacité à se laisser déranger, à être sensible à ses prêtres. Je pense à un évêque, évêque émérite d’un grand diocèse, grand travailleur, qui avait les audiences chaque jour le matin, et il arrivait souvent, très souvent, que, ayant terminé les audiences du matin, sans avoir vu l’heure d’aller manger, il y eut là deux prêtres qui n’étaient pas sur son agenda et qui l’attendaient, et il revenait en arrière et il les écoutait comme s’il avait toute la matinée devant lui. Se laisser déranger et laisser les pâtes et la côtelette se refroidir. Se laisser déranger par les prêtres.

Nous savons que notre travail, dans les visites et les rencontres que nous accomplissons – surtout dans les paroisses – ont une dimension et une composante administrative qu’il est nécessaire de réaliser. S’assurer que cela se fait, oui, mais cela ne veut pas et ne voudrait pas dire que nous devions le faire et utiliser le temps limité en tâches administratives. Dans les visites, l’essentiel et ce que nous ne pouvons pas déléguer, c’est “l’oreille”. Il y a beaucoup de choses que nous faisons tous les jours et que nous devrions confier à d’autres. Ce que nous ne pouvons pas confier, en revanche, c’est la capacité d’écouter, la capacité de suivre l’état de santé et la vie de nos prêtres. Nous ne pouvons pas déléguer à d’autres la porte ouverte à leur intention. Porte ouverte qui crée les conditions permettant la confiance plus que la peur, la sincérité plus que l’hypocrisie, l’échange franc et respectueux plus que le monologue disciplinaire.

Je me rappelle ces paroles du bienheureux Rosmini – accusé d’hérésie et aujourd’hui bienheureux – : « Il ne fait aucun doute que seuls les grands hommes peuvent former d’autres grands hommes […] Dans les premiers siècles, la maison de l’évêque c’était le séminaire des prêtres et des diacres. La présence et la vie sainte de leur prélat s’avérait être une leçon brûlante, continue, sublime, dans laquelle on apprenait conjointement la théorie dans ses doctes paroles et la pratique dans ses occupations pastorales assidues. Et ainsi on voyait grandir le jeune Athanase auprès d’Alexandre » (Antonio Rosmini, Les cinq plaies de la sainte Eglise, p.63).

Il est important que le prêtre trouve le père, le pasteur dans lequel “se regarder”, non pas l’administrateur qui veut “passer les troupes en revue “. Il est fondamental, avec toutes les choses sur lesquelles nous sommes en désaccord, y compris les différends et les débats qui peuvent exister (et il est normal et attendu qu’ils existent), que les prêtres perçoivent dans l’évêque un homme capable de se risquer et de s’engager pour eux, de les faire avancer et d’être une main tendue quand ils sont enlisés. Un homme de discernement qui sache orienter et trouver des chemins concrets et praticables aux différents carrefours de chaque histoire personnelle. Quand j’étais en Argentine, j’entendais parfois des personnes qui disaient : “J’ai appelé l’évêque – des prêtres, non ? – et la secrétaire m’a dit qu’il avait l’agenda rempli et de rappeler d’ici vingt jours ; et elle ne m’a pas demandé ce que je voulais, rien”. “Je voudrais voir l’évêque. Il ne peut pas, donc je vous inscris sur la liste”. C’est clair, après cela, le prêtre n’a plus appelé, et il a continué avec celui qui voulait bien l’interroger – bien ou mal – sur lui-même. Ce n’est pas un conseil, mais quelque chose que je vous dis avec le cœur : si vous avez l’agenda rempli, béni soit Dieu, ainsi vous allez manger tranquilles parce que vous avez gagné votre pain ; mais si vous voyez qu’un prêtre vous a appelé, aujourd’hui, pas plus tard que demain, appelez-le : “tu m’as appelé, qu’est-ce qui se passe ? Peux-tu attendre jusqu’à tel jour ou pas ?”. Ce prêtre, à partir de ce moment, sait qu’il a un père.

Le mot autorité étymologiquement vient de la racine latine augere qui signifie augmenter, promouvoir, faire progresser. L’autorité du pasteur consiste en particulier à aider à grandir, à promouvoir ses prêtres, plus qu’à se promouvoir lui-même – cela un célibataire le fait, pas un père –. La joie du père/pasteur est de voir que ses fils ont grandi et qu’ils ont été féconds. Frères, que cela soit notre autorité et le signe de notre fécondité.