Dialogue interreligieux : eux veulent enfin que nous sachions que d’autres ne savent plus où ils en sont

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D’un lecteur de Perepiscopus :

Certains cardinaux, dont le cardinal Müller, certains évêques, dont Mgr Bux et Mgr Schneider (voire, en un sens, le pape François lui-même), veulent enfin que nous sachions, ou plutôt acceptent enfin que nous comprenions que d’autres hommes d’Eglise (des théologiens, d’autres cardinaux, d’autres évêques) ne savent plus beaucoup, voire plus du tout, où ils en sont, dans le domaine de la doctrine de la foi, en ce qui concerne la religion chrétienne, les religions non chrétiennes, la conception catholique des religions non chrétiennes, et les relations des catholiques avec les croyants non chrétiens ; tel est l’un des enseignements qu’il est possible de tirer, depuis la signature, par le pape François, de la récente déclaration d’Abu Dhabi.

En effet, je suis de ceux qui espèrent que presque tous ceux qui ont pris connaissance de ce qui constitue une affaire d’une extrême gravité comprennent bien le sens de la démarche des trois hommes d’Eglise mentionnés ci-dessus : tous les trois, chacun à sa manière, nous disent qu’ils savent encore “où ils habitent”, dans le domaine de la doctrine de la foi catholique, mais nous disent aussi qu’ils ne sont pas absolument sûrs que TOUS les autres cardinaux et TOUS les autres évêques sachent encore où ils devraient pouvoir continuer à habiter, et à inciter à continuer à habiter, c’est-à-dire exactement au même endroit, dans le même domaine.

Essayons de réfléchir un instant sur les raisons pour lesquelles nous en sommes arrivés là : encore plus depuis 1979 que depuis 1963, nous avons souvent droit, au sein et à la tête de l’Eglise, non seulement à une surlégitimation doctrinale et à une survalorisation pastorale aussi disproportionnées qu’inappropriées de ce que l’on trouve dans la première partie de la déclaration Nostra aetate, mais aussi à un surdéveloppement de la philosophie de la religion et de la théologie des religions non chrétiennes les plus opposées qui soient, ou, en tout cas, les plus éloignées qui soient, vis-à-vis du christocentrisme exclusiviste… Pour ces raisons, il serait vraiment miraculeux que nous n’en soyons pas là où nous en sommes…

Et où en sommes-nous exactement ? Nous en sommes arrivés exactement à ceux-ci : nous en sommes arrivés à ce que des hommes d’Eglise, et non des moindres, considèrent globalement qu’il est devenu légitime d’expliciter et d’utiliser une certaine forme de conciliation et un certain type de coopération entre la conception catholique et la conception maçonnique de la religion chrétienne, des religions non chétiennes, des réflexions catholiques sur les religions non chrétiennes, et des relations des catholiques avec les croyants non chrétiens. Voilà exactement où nous en sommes.

Or, compte tenu du fait que cette situation n’est pas apparue récemment, pour la première fois, au cours du pontificat actuel, il serait vraiment injuste d’accuser le pape François, ainsi que les philosophes et les théologiens catholiques actuels qui sont plutôt “bergogliens”, d’être les premiers responsables de cette soumission des clercs au consensualisme fraternitaire, ou à l’inclusivisme périphériste, dans le cadre du dialogue interreligieux, car nous subissons ce consensualisme fraternitaire, ou cet inclusivisme périphériste, interreligieux, au moins depuis la fin des années 1970.

En effet, nous avons eu droit, en 1975, à Evangelii nuntiandi, de Paul VI, puis nous avons eu droit, en 2000, à Dominus Iesus, de Jean-Paul II et du futur Benoît XVI, mais entre ces deux textes, donc entre 1975 et 2000, puis après 2000, nous avons aussi eu droit, et surtout eu droit à des centaines, et, au total, à au moins un millier de textes, en provenance des plus hautes autorités de l’Eglise catholique, dans lesquels les mêmes autorités ont été beaucoup moins claires et fermes que dans ces deux textes là, et dans lesquels elles ont même recouru à de l’ambivalence et à de la pusillanimité, au point de laisser parfois entendre, implicitement ou indirectement, à peu près le contraire de ce qu’il y a dans Evangelii nuntiandi et dans Dominus Iesus.

Plus précisément, voici ce que l’on trouve, respectivement et successivement, dans Evangelii nuntiandi (1975) et dans Dominus Iesus (2000) :

1. E. N. 53 Les religions non chrétiennes

” Elle (l’annonce de Jésus-Christ) s’adresse aussi à d’immenses portions d’humanité qui pratiquent des religions non chrétiennes que l’Eglise respecte et estime, car elles sont l’expression vivante de l’âme de vastes groupes humains. Elles portent en elles l’écho de millénaires de recherche de Dieu, recherche incomplète mais réalisée souvent avec sincérité et droiture de cœur. Elles possèdent un patrimoine impressionnant de textes profondément religieux. Elles ont appris à des générations de personnes à prier. Elles sont toutes parsemées d’innombrables “ semences du Verbe ” et peuvent constituer une authentique “ préparation évangélique ”, pour reprendre un mot heureux du Concile Vatican II emprunté à Eusèbe de Césarée.

Une telle situation suscite, certes, des questions complexes et délicates, qu’il convient d’étudier à la lumière de la Tradition chrétienne et du Magistère de l’Eglise pour offrir aux missionnaires d’aujourd’hui et de demain de nouveaux horizons dans leurs contacts avec les religions non chrétiennes.

Nous voulons relever surtout aujourd’hui que ni le respect et l’estime envers ces religions, ni la complexité des questions soulevées ne sont pour l’Eglise une invitation à taire devant les non chrétiens l’annonce de Jésus-Christ. Au contraire, elle pense que ces multitudes ont le droit de connaître la richesse du mystère du Christ dans laquelle nous croyons que toute l’humanité peut trouver, dans une plénitude insoupçonnable, tout ce qu’elle cherche à tâtons au sujet de Dieu, de l’homme et de son destin, de la vie et de la mort, de la vérité. Même devant les expressions religieuses naturelles les plus dignes d’estime, l’Eglise s’appuie donc sur le fait que la religion de Jésus, qu’elle annonce à travers l’évangélisation, met objectivement l’homme en rapport avec le plan de Dieu, avec sa présence vivante, avec son action ; elle fait rencontrer ainsi le mystère de la Paternité divine qui se penche vers l’humanité ; en d’autres termes, notre religion instaure effectivement avec Dieu un rapport authentique et vivant que les autres religions ne réussissent pas à établir, bien qu’elles tiennent pour ainsi dire leurs bras tendus vers le ciel.

C’est pourquoi l’Eglise garde vivant son élan missionnaire, et même elle veut l’intensifier dans le moment historique qui est le nôtre. Elle se sent responsable devant des peuples entiers. Elle n’a pas de repos tant qu’elle n’a pas fait de son mieux pour proclamer la Bonne Nouvelle de Jésus Sauveur. Elle prépare toujours de nouvelles générations d’apôtres. Constatons-le avec joie au moment où ne manquent pas ceux qui pensent et même disent que l’ardeur et l’élan apostolique se sont épuisés, et que l’heure de l’envoi missionnaire est désormais passée. Le Synode vient de répondre que l’annonce missionnaire ne tarit pas et que l’Eglise sera toujours tendue vers l’accomplissement de celle-ci. “

2. D. I. VI. L’Église et les religions face au salut

” 20. Ce qui a été jusqu’ici rappelé impose nécessairement des étapes au chemin que la théologie doit parcourir pour élucider le rapport de l’Église et des religions avec le salut.

On doit avant tout croire fermement que l’« Église en marche sur la terre est nécessaire au salut. Seul, en effet, le Christ est médiateur et voie de salut : or, il nous devient présent en son Corps qui est l’Église ; et en nous enseignant expressément la nécessité de la foi et du baptême (cf. Mc 16,16 ; Jn 3,5), c’est la nécessité de l’Église elle-même, dans laquelle les hommes entrent par la porte du baptême, qu’il nous a confirmée en même temps ». Cette doctrine ne doit pas être opposée à la volonté salvifique universelle de Dieu (cf. 1 Tm 2,4) ; aussi, « il est nécessaire de tenir ensemble ces deux vérités, à savoir la possibilité réelle du salut dans le Christ pour tous les hommes et la nécessité de l’Église pour le salut ».

L’Église est « sacrement universel de salut », parce que, de manière mystérieuse et subordonnée, toujours unie à Jésus-Christ sauveur, sa Tête, elle a dans le dessein de Dieu un lien irremplaçable avec le salut de tout homme. Pour ceux qui ne sont pas formellement et visiblement membres de l’Église, «le salut du Christ est accessible en vertu d’une grâce qui, tout en ayant une relation mystérieuse avec l’Église, ne les y introduit pas formellement mais les éclaire d’une manière adaptée à leur état d’esprit et à leur cadre de vie. Cette grâce vient du Christ, elle est le fruit de son sacrifice et elle est communiquée par l’Esprit Saint». Elle est liée à l’Église, qui « tire son origine de la mission du Fils et de la mission du Saint-Esprit, selon le dessein de Dieu le Père ».

21. Sur la modalité de transmission aux non-chrétiens de la grâce salvifique de Dieu, toujours donnée par le Christ en l’Esprit et dans un rapport mystérieux avec l’Église, le Concile Vatican II s’est contenté d’affirmer que Dieu la donne « par des voies connues de lui ». La théologie cherche à approfondir cette idée. Ce travail théologique doit être encouragé, parce qu’il sert sans aucun doute à une meilleure compréhension des desseins salvifiques de Dieu et des formes de leur réalisation. Cependant, d’après ce qui a été rappelé jusqu’ici sur la médiation de Jésus-Christ et sur la « relation singulière et unique » entre l’Église et le Royaume de Dieu parmi les hommes — qui est en substance le Royaume du Christ sauveur universel —, il serait clairement contraire à la foi catholique de considérer l’Église comme un chemin de salut parmi d’autres. Les autres religions seraient complémentaires à l’Église, lui seraient même substantiellement équivalentes, bien que convergeant avec elle vers le Royaume eschatologique de Dieu.

Certes, les différentes traditions religieuses contiennent et proposent des éléments de religiosité qui procèdent de Dieu, et font partie de « ce que l’Esprit fait dans le cœur des hommes et dans l’histoire des peuples, dans les cultures et les religions ». De fait, certaines prières et certains rites des autres religions peuvent assumer un rôle de préparation évangélique, en tant qu’occasions ou enseignements encourageant le cœur des hommes à s’ouvrir à l’action divine.

On ne peut cependant leur attribuer l’origine divine et l’efficacité salvifique ex opere operato qui sont propres aux sacrements chrétiens. Par ailleurs, on ne peut ignorer que d’autres rites naissent de superstitions ou d’erreurs semblables (cf. 1 Co 10,20-21) et constituent plutôt un obstacle au salut.

22. Avec l’avènement de Jésus-Christ sauveur, Dieu a voulu que l’Église par lui fondée fût l’instrument du salut de toute l’humanité (cf. Ac 17,30-31).

Cette vérité de foi n’enlève rien à la considération respectueuse et sincère de l’Église pour les religions du monde, mais en même temps, elle exclut radicalement la mentalité indifférentiste «imprégnée d’un relativisme religieux qui porte à considérer que “toutes les religions se valent”». S’il est vrai que les adeptes d’autres religions peuvent recevoir la grâce divine, il n’est pas moins certain qu’objectivement ils se trouvent dans une situation de grave indigence par rapport à ceux qui, dans l’Église, ont la plénitude des moyens de salut. « Tous les fils de l’Église doivent […] se souvenir que la grandeur de leur condition doit être rapportée non à leurs mérites, mais à une grâce spéciale du Christ ; s’ils n’y correspondent pas par la pensée, la parole et l’action, ce n’est pas le salut qu’elle leur vaudra, mais un plus sévère jugement ». On comprend ainsi que, suivant le commandement du Seigneur (cf. Mt 28,19-20) et comme exigence d’amour pour tous les hommes, l’Église « annonce, et est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est “la voie, la vérité et la vie” (Jn 14,6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses ».

La mission ad gentes, dans le dialogue interreligieux aussi, «garde dans leur intégrité, aujourd’hui comme toujours, sa force et sa nécessité». En effet, « “Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité” (1 Tm 2,4). Dieu veut le salut de tous par la connaissance de la vérité. Le salut se trouve dans la vérité. Ceux qui obéissent à la motion de l’Esprit de vérité sont déjà sur le chemin du salut ; mais l’Église, à qui cette vérité a été confiée, doit aller à la rencontre de leur désir pour la leur apporter. C’est parce qu’elle croit au dessein universel de salut qu’elle doit être missionnaire ». Le dialogue donc, tout en faisant partie de la mission évangélisatrice, n’est qu’une des actions de l’Église dans sa mission ad gentes. La parité, condition du dialogue, signifie égale dignité personnelle des parties, non pas égalité des doctrines et encore moins égalité entre Jésus-Christ — Dieu lui-même fait homme — et les fondateurs des autres religions. L’Église en effet, guidée par la charité et le respect de la liberté, doit en premier lieu annoncer à tous la vérité définitivement révélée par le Seigneur, et proclamer la nécessité, pour participer pleinement à la communion avec Dieu Père, Fils et Saint-Esprit, de la conversion à Jésus-Christ et de l’adhésion à l’Église par le baptême et les autres sacrements. D’autre part la certitude de la volonté salvifique universelle de Dieu n’atténue pas, mais augmente le devoir et l’urgence d’annoncer le salut et la conversion au Seigneur Jésus-Christ.”

Encore plus précisément, la question est de savoir pourquoi tant et tant de clercs catholiques refusent de faire connaître, comprendre, aimer, recevoir et transmettre ces prises de position magistérielles, et refusent de prendre appui sur elles, pour que les catholiques puissent, sachent et veuillent être puis rester à la fois orthodoxes, précis, prudents et réalistes, dans leur conception de la religion chrétienne, des religions non chrétiennes, des réflexions catholiques sur les religions non chrétiennes et des relations des catholiques avec les croyants non chrétiens.

En fait, on sait bien pourquoi ces clercs catholiques le refusent : ils considèrent globalement que tout point de vue explicitement et spécifiquement catholique, un tant soit peu normatif ou prescripteur ad extra, dans le domaine de la religion, et un tant soit peu propice à une distinction claire et ferme entre la religion dépositaire de la plénitude de la révélation divine et les religions non dépositaires de la plénitude de la révélation divine, n’est pas ou n’est plus légitime, car il est dépassé par “l’évolution des mentalités” (laquelle fait parfois plus autorité, au sein de l’Eglise, que l’Evangile du Ressuscité), et parce qu’il est attentatoire au prétendu “respect total” soi-disant “dû” aux religions et aux traditions croyantes non chrétiennes.

Et tout aussi précisément, la question est aussi de savoir pourquoi les mêmes clercs catholiques ne veulent pas, ou plutôt ne veulent plus que l’Eglise catholique soit avant tout missionnaire, en plénitude, au bénéfice surnaturel et théologal des croyants non chrétiens, mais veulent que l’Eglise catholique soit avant tout partenaire, d’une manière plus ou moins panchristique et postmoderne, au bénéfice culturellement et sociétalement correct des religions non chrétiennes, et au bénéfice, médiatiquement et mondialistement correct, de la vision dominante, selon laquelle toutes les religions,

  • d’une part, sont également ou équivalemment animées, éclairées, inspirées, instituées, orientées, unifiées, voulues par Dieu,
  • d’autre part, peuvent être et doivent rester au service de l’accompagnement humanisateur, et légitimateur, de la mondialisation.

Il n’est d’ailleurs pas du tout nécessaire d’être “conspirationniste” pour pouvoir se poser la question de savoir auprès de qui, auprès de quels individus ou auprès de quelles institutions les autorités religieuses catholiques, les responsables religieux catholiques, dans leur très grande majorité, semblent vraiment s’être engagés à faire en sorte que les catholiques eux-mêmes ne connaissent plus, ne comprennent plus, n’aiment plus, ne reçoivent plus, ne transmettent plus la doctrine de la foi catholique, notamment en ce qui concerne, d’une part, la différence de nature entre la religion chrétienne et les religions non chrétiennes, et, d’autre part, le fait que les chrétiens catholiques ne sont pas plus “dispensés d’annonce” que les croyants non chrétiens ne sont “dispensés de conversion”.

Nul n’est obligé d’être catholique, et nul n’est obligé de rester catholique, mais pourquoi donc faudrait-il que les catholiques, eux, soient obligés de consentir ou de souscrire à leur propre décatholicisation, notamment à travers leur soumission à ce qui est devenu “l’interreligieusement correct” ?