Nous sommes tous solidaires dans les fautes commises par certains d’entre nous

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Dans son homélie du mercredi des Cendres, Mgr de Kérimel, évêque de Grenoble, déclare

Nous commençons ce Carême dans un contexte très éprouvant, qui nous découvre les abominations commises par des personnes consacrées à Dieu et ministres de sa grâce. Dieu, à travers ces révélations qui se succèdent, nous met devant la réalité du péché dans toute sa laideur, et nous invite à la conversion. Il ne sert à rien de chercher à relativiser l’ampleur du mal dans l’Église, sous prétexte que ce genre de crime est commis plus fréquemment dans d’autres milieux. Les scandales de mœurs défigurent l’Église, l’Épouse du Christ, rendent inaudibles son message et incompréhensibles sa mission dans le monde.

Nous sommes tous solidaires, particulièrement nous évêques et prêtres, dans les fautes commises par certains d’entre nous, mais aussi tout le peuple chrétien, humilié, méprisé, exposé « à l’insulte et aux moqueries des païens », comme disait la première lecture.

Nous sommes comme le Peuple d’Israël vaincu par ses ennemis, honteux et humilié, conduit en exil à cause de ses infidélités.

C’est dans ce contexte que nous sommes invités à faire pénitence, en ce commencement du Carême. La démarche n’a pas pour but de redorer notre image aux yeux du monde, mais de changer réellement nos cœurs : « Ce que vous faites pour devenir des justes, évitez de l’accomplir devant les hommes pour vous faire remarquer », dit Jésus. Dans une culture de l’image, nous pourrions être tentés de ne nous soucier que de notre image ; c’est ce qui s’est passé lorsque les scandales des abus étaient étouffés, que les victimes étaient condamnées au silence, pour préserver l’image de l’Église. Aujourd’hui le silence est dénoncé, et le discours de l’Église ne suffit plus à convaincre ; les victimes et le monde attendent de nous des actes. La conversion n’est pas une affaire d’image ; le Carême n’est pas un ravalement de façade mais un temps pour changer nos cœurs.

« Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements », disait le prophète Joël. À plusieurs reprises dans la Bible, il nous est dit que le Seigneur agrée un cœur brisé, broyé, comme un sacrifice d’agréable odeur. Qu’est-ce à dire ? Dieu dénonce les cœurs endurcis qui ne s’ouvrent pas à sa miséricorde et qui sont insensibles à leurs semblables ; ce sont des cœurs suffisants, fermés sur eux-mêmes, conscients de leur propre valeur et toujours prêts à juger autrui. Un cœur brisé, ou déchiré, est un cœur vulnérable, lucide sur sa propre misère, ouvert à la misère de son semblable ; il pleure son péché, s’accuse lui-même au lieu d’accuser les autres, pleure devant Jésus crucifié dans les personnes méprisées, abusées, exploitées, détruites. Le cœur de l’homme, créé à l’image de Dieu, a vocation à être un cœur « tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour », selon les qualificatifs que le prophète Joël attribue à Dieu. Le modèle et la source de toute conversion sont le Cœur de Jésus, Cœur filial, Cœur vulnérable, Cœur solidaire de l’humanité pècheresse : Jésus a pris sur Lui le péché de l’humanité, tous nos péchés personnels ; « Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a, pour nous, identifié au péché », dit saint Paul, dans la deuxième lecture que nous avons entendue. Jésus s’est senti complètement concerné par le péché des hommes ; de même un cœur « déchiré » se sent solidaire du péché de ses frères et sœurs, dans l’espérance de la miséricorde de Dieu.

Un cœur déchiré : tel doit être le fruit du Carême. Si, à la fin de ce Carême, vous êtes satisfaits de vous, de vos prières, de vos jeûnes, de vos aumônes, probablement serez-vous passés à côté de l’essentiel. Si, au contraire, vous terminez le Carême insatisfaits, encore plus conscients de votre misère et sensibles à celle de votre prochain, plus confiants dans la miséricorde de Dieu, il est possible que votre cœur ait commencé à se déchirer et à s’ouvrir à la grâce.

L’aumône, la prière et le jeûne sont des moyens, et non pas des buts en soi ; ce sont des moyens incontournables pour nous décentrer de nous-mêmes, nous ouvrir à Dieu et à notre prochain, nous faire grandir en liberté pour mieux aimer. Le but est de purifier notre cœur, de le guérir de ses maladies, de le réconcilier avec Dieu, de l’ouvrir davantage à toute l’humanité dans son environnement. Le but est l’Amour de Dieu, la croissance dans la vocation des chrétiens à être témoins de l’amour de Dieu au cœur du monde.

Le jeûne nous rappelle que nous ne trouverons pas notre plénitude dans les réalités matérielles, la prière nous recentre sur Dieu notre plénitude, l’aumône est un débordement de notre union à l’amour de Dieu qui rejaillit sur notre prochain.

Le jeûne vivifie l’espérance, la prière nourrit la foi, l’aumône est la charité en acte. Le Carême revigore les vertus théologales, c’est-à-dire les vertus qui ont pour fin de nous rapprocher de Dieu et de nous faire vivre à la manière de Dieu dans le monde.

Le jeûne ouvre à la pauvreté de cœur, à l’humilité, et à la désappropriation vis-à-vis des biens créés et vis-à-vis de nos semblables, la prière fait grandir en nous la dépendance de l’amour (obéissance), l’aumône nous rétablit dans la logique du don qui est la logique propre à l’être humain et à Dieu Lui-même, son Créateur.

Ainsi le jeûne, la prière et l’aumône transforment le cœur humain de cœur de pierre en un cœur de chair, favorisent l’union à Dieu et la communion fraternelle, le déchirent toujours plus, c’est-à-dire le rendent toujours plus vulnérable, attirent en lui l’Esprit saint, pour que, uni au Cœur du Christ, il devienne source d’eau vive pour la vie du monde.

Seul un cœur déchiré, brisé, peut déployer pleinement sa fécondité, qui est la fécondité de l’amour de Dieu en lui. Demandons la grâce, en ce Carême, d’un cœur déchiré et fécond.