Mgr Laurent Le Boulc’h, Chevalier dans l’Ordre national de la Légion d’Honneur

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Voici le discours prononcé le 16 mars par Mgr Laurent Le Boulc’h, évêque de Coutances,à l’occasion de la cérémonie de remise de ses insignes de Chevalier dans l’Ordre national de la Légion d’Honneur :

Monsieur le Préfet, Messieurs les Ministres, Sénateurs et Députés, Monsieur le Président du Conseil Départemental, Madame la Conseillère Régionale, MM. et Mme les Conseillères et Conseillers Départementaux, Mesdames et Messieurs les Maires, Madame la Présidente et Monsieur le Procureur Général du Tribunal de Coutances, M. le Président de la Chambre d’Agriculture, représentants d’institutions civiles ou militaires, cher Dominique Archevêque de Rouen, chers frères prêtres, diacres et acteurs de l’Eglise diocésaine, chers membres de ma famille, chers amis,

C’est un grand honneur qui m’est donné de recevoir devant vous cet après-midi la distinction au grade de chevalier dans l’ordre national de la Légion d’Honneur. Le premier ministre Edouard Philippe qui a proposé mon nom pour cette décoration fait allusion dans la lettre qu’il m’a adressée le 16 juillet 2018 à, je le cite, « une contribution déterminante dans les domaines cultuel, culturel et social ».

Cette contribution n’est pas dissociable à mes yeux de l’engagement de l’Eglise diocésaine de Coutances et Avranches dans le département de la Manche. C’est la raison pour laquelle je souhaite que cette reconnaissance soit partagée avec tous ceux et celles qui participent avec moi au témoignage de l’Eglise dans ces trois champs cultuel, culturel et social, qu’évoque le premier ministre. C’était le sens de la communication qui a été faite dans les médias à l’annonce de cette nomination. Je vous en fais lecture :

« Monseigneur Laurent Le Boulc’h partage cette reconnaissance avec toute l’Église diocésaine de Coutances et Avranches qui se met au service des habitants de la Manche et qui s’est engagée particulièrement dans l’accompagnement des migrants, le soutien du monde rural et la mise en valeur du patrimoine. Ces actions, l’Église les conduit au nom de l’Évangile, apportant ainsi sa contribution au bien commun de notre société et à la recherche de sens de toute personne. Cette distinction nous encourage à poursuivre ce chemin de justice et de paix, puisant notre énergie dans la prière ».

Quand je suis arrivé en tant qu’évêque dans le beau département de la Manche, cela fait déjà plus de 5 ans !, j’ai été vite étonné par la simplicité des relations que les diverses instances politiques, sociales, culturelles et économiques entretenaient avec l’Eglise catholique. J’avais l’impression que l’Eglise non seulement faisait partie ici du paysage, mais que sa contribution avec d’autres instances à la recherche du bien de tous était bien accueillie et même souhaitée. Au fil du temps, j’apprécie toujours ce climat de sérénité qui correspond sans doute au caractère équilibré et modéré des Manchois dont Alexis de Tocqueville est, bien sûr, l’un des plus dignes représentants !

Cet art de vivre s’inscrit dans une « laïcité apaisée », comme aime à dire Monsieur le Préfet, dans laquelle chaque institution a pleinement conscience de son rôle à tenir sans jamais empiéter sur les prérogatives d’une autre. Depuis longtemps en France, l’Eglise catholique a fait sienne le régime particulier de la laïcité, garante de la liberté religieuse et de l’indépendance du pouvoir temporel et il ne lui viendrait nullement à l’esprit le souhait d’y mettre fin.

La manifestation qui nous rassemble cet après-midi me réjouit dans ce sens. Elle témoigne de la reconnaissance de l’Etat, à travers mon humble personne, pour l’oeuvre d’une Eglise qui s’inscrit dans une juste place dans la société d’aujourd’hui.

Il ne s’agit pas en effet pour elle de viser la reconquête des esprits, de retrouver un pouvoir qu’elle aurait perdu. Il ne s’agit pas davantage qu’elle se réfugie dans une forme de clandestinité, cédant à l’indifférence vis à vis du monde, abandonnant toute forme de témoignage dans la société. Il s’agit plutôt que l’Eglise catholique prenne ici sa part dans la construction d’une société plus juste et fraternelle, qu’elle ménage des voies de réconciliation entre les hommes et nourrisse l’espérance au nom de l’Evangile. C’est dans cet esprit de service que l’Eglise s’engage dans notre département. C’est à cause de cela que je me suis senti en devoir d’intervenir en quelques occasions dans le débat public quand il me semblait que la parole originale d’un homme d’Eglise pouvait être de nature à éclairer les consciences.

Cette vocation d’une Eglise pleinement engagée dans le monde, nous la vivons actuellement dans un contexte de crise qui trouble profondément et l’institution ecclésiale et notre société.

Du côté de l’Eglise catholique, je ne tairai pas les drames qui la secouent aujourd’hui. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un média ne révèle un fait nouveau qui a trait en particulier au scandale de la pédo-criminalité dans l’Eglise. Le poids est lourd. Même si ce fléau frappe dans bien d’autres lieux, le plus souvent au sein même des familles, la responsabilité de l’Eglise est jugée d’autant plus sévèrement que ces actes coupables et le silence qui les accompagne contredisent radicalement le message évangélique d’attention privilégiée portée aux plus petits qu’elle est en charge d’annoncer. Ces malheurs tendent aussi à briser la confiance que des personnes donnent à des clercs qu’elles croyaient, au-delà de leurs limites compréhensibles, investis d’une grande et solide exigence de vie morale. L’Eglise qui voulait sauver le monde découvre qu’elle doit être sauvée en elle-même. Avec courage et détermination, dans la suite de Benoit XVI, le pape François prend la mesure de ce drame. Il engage l’Eglise catholique dans un grand et profond travail de conversion. Nous le soutenons sans réserve dans ce combat.

Ce contexte éprouvant peut renforcer en beaucoup l’impression d’une dé-crédibilité croissante de l’Eglise. Affrontée à ses propres démons intérieurs, l’Eglise n’aurait plus rien à dire au monde. Jésus ne dit-il pas dans l’Evangile (Lc 6,42) « Comment peux-tu dire à ton frère : “Frère, laisse-moi enlever la paille qui est dans ton oeil”, alors que toi-même ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite ! Enlève d’abord la poutre de ton oeil ; alors tu verras clair pour enlever la paille qui est dans l’oeil de ton frère » ? « Que l’Eglise se taise alors ! » Ce cri, je l’entends et je le comprends de la part des personnes victimes. Et cependant, j’ai l’espérance, qu’à la mesure de son effort de vérité et de reconstruction, d’engagement résolu et gratuit dans la défense des personnes les plus vulnérables, le témoignage de l’Eglise dans le monde demeure vivant.

Confiant dans l’immense majorité des prêtres, des diacres, des consacrés et des baptisés qui s’engagent de tout leur désir et de toutes leurs énergies dans la vie de l’Evangile, l’Eglise catholique se livre aujourd’hui dans l’humilité et la vulnérabilité, pour le meilleur d’elle-même. Apparaissant ainsi aux yeux du monde, démunie, sans gloire et sans pouvoir, son message aura t-il la chance d’être plus entendu ou reçu ? Quand l’Eglise n’a rien à défendre, rien à gagner ou à protéger pour elle-même, si ce n’est la part d’Evangile en elle, alors je crois qu’elle devient capable de rejoindre l’humanité blessée et d’offrir sa parole d’espérance et de consolation au nom de l’Amour de Dieu.

J’ai l’audace et la faiblesse de penser que si l’Eglise devenait muette, que l’on soit en accord ou en désaccord avec elle, une parole manquerait à notre monde. Cette parole, c’est celle de l’Evangile du Christ et de la sagesse séculaire qu’il inspire. Quelles que soient les époques, l’Eglise ne peut se résoudre à l’abandonner, car c’est pour cela qu’elle est née, il y a plus de 2000 ans : témoigner de la Bonne Nouvelle du Christ dans le monde, à temps et à contre temps.

Cet appel à ce que l’Eglise catholique, malgré ses drames, continue coûte que coûte de participer aux débats qui animent notre pays, qu’elle poursuive sa réflexion et son engagement au service de l’homme dans un dialogue respectueux avec les institutions et toutes les personnes de bonne volonté, je l’ai entendu de plusieurs d’entre vous. C’est ce qui m’a motivé à engager le diocèse dans l’accueil des migrants, dans le soutien au monde rural et agricole. C’est ce qui m’a décidé aussi à publier plus récemment deux textes à propos de la crise des « gilets jaunes » qui secoue notre pays.

Et j’en viens maintenant à la seconde crise, celle, profonde, qui bouleverse notre société et le monde moderne contemporain.

En ces temps de haute modernité, nous vivons une situation paradoxale. La modernité a ouvert l’horizon de la promesse d’une vie réussie offerte à tout homme. Partout dans le monde, elle se présente aux hommes comme la voie de réalisation d’une vie meilleure en permettant un accès toujours plus élargi aux ressources du monde et de la créativité humaine. De fait, notre monde moderne est extraordinairement riche de découvertes, de capacités et de potentialités nouvelles offertes aux hommes.

Le moteur de cette fabuleuse entreprise s’alimente à un carburant qui lui est devenu constitutif. Le philosophe et sociologue Harmut Rosa l’appelle « le principe d’accélération ». Il tient à trois facteurs qui sont liés ensemble : la croissance, l’innovation et l’accélération. La quête permanente de croissance, d’innovation et d’accélération, et le mouvement incessant qu’elle engendre, est ce qui, paradoxalement, assure la stabilité sociale, politique, économique et même culturelle de nos sociétés modernes. Que l’un de ces trois éléments vienne à manquer et le système entre en péril.

Or, le principe d’accélération devient de plus en plus problématique dans les temps actuels. Il est devenu problématique non seulement parce qu’il met en danger la disponibilité des ressources de notre planète (Dieu sait si la question écologique est urgente aujourd’hui ! L’encyclique prophétique du pape François « Laudato ‘Si » le rappelle), non seulement encore parce que la mise en oeuvre de ce principe est de plus en plus exigeante à tenir (comment fait-on pour avoir plus quand on a déjà plus ?), mais aussi, parce qu’il engage une relation au monde froide et muette, marquée par l’instrumentalisation, la mise à distance et la chosification.

Ce rapport au monde permet certes un progrès considérable, exponentiel, des connaissances et des techniques. Il rend possible le minimum d’objectivé nécessaire dans certains espaces de relations humaines. Il ouvre à l’homme un dépassement de ses limites et est un facteur indéniable d’amélioration pour sa vie.

Ce qui fait problème n’est pas sa réalité, mais son extension et sa domination progressive à tous les champs de la vie humaine, et le bouleversement profond du rapport au monde, aux autres et à soi-même que cela entraîne. Initié dans le domaine économique, le principe d’accélération a gagné la science et la technologie, puis l’organisation sociale et politique, enfin, le culturel et même la sphère privée. Il s’impose de plus en plus à tous et en tout, jusque dans le rapport que les individus entretiennent avec leurs propres corps et leur vie intérieure, considérés eux aussi de plus en plus comme des ressources d’efficacité. Pour réussir, il faut sans cesse croitre dans ses acquisitions, innover et aller de plus en plus vite, entrer dans des mutations rapides et constantes. En concurrence avec les autres, l’individu se bat pour mettre le maximum d’atouts de son côté, convaincu qu’il est qu’obtenir le maximum de ressources pour devenir autonome est la garantie pour lui d’une vie bonne.

Or, croire, consciemment ou non, que réussir sa vie, c’est entretenir un accès maximal au monde en ouvrant le plus possible le champ de ses ressources matérielles, symboliques ou psychiques est peut-être une grande illusion. Est-il si vrai que la qualité d’une vie bonne dépend essentiellement de l’accès le plus large possible aux ressources (même si un minimum est nécessaire) ? A lutter constamment pour obtenir un maximum de ressources, pour accélérer, changer et innover, ne risque-t-on pas de passer à côté de la vie qui se donne déjà en elle-même ? La vie bonne ne dépend-t-elle pas plutôt de la qualité de ses relations au monde, aux autres, à soi-même et à Dieu ?

Les relations à l’autre les plus vibrantes s’épanouissent dans un climat de confiance, de rencontre et d’ouverture, de consentement au pâtir et à la vulnérabilité. C’est alors que le sentiment de vivre vraiment peut librement advenir en la personne et faire surgir en elle un don de reconnaissance et une puissance renouvelée d’agir. Or, de telles relations vibrantes au monde, aux autres et à soi-même, précieuses et essentielles à l’homme, sont fragiles. Elles sont souvent de l’ordre de l’inattendu, de l’indisponible et du non maitrisable. Elles adviennent dans la patience et la durée, la gratuité et la stabilité, à l’opposé de ce qu’engendre ordinairement le principe de l’accélération dans la vie des personnes et des sociétés.

Plus la modernité développe des relations froides, marquées par l’efficacité, l’objectivité, l’utilitarisme, la performance individuelle, la compétitivité et la concurrence, plus elle génère une frustration de relation d’humanité au monde, dans laquelle chacun se sent écouté, reconnu, en échange avec l’autre, et par laquelle il se sait exister vraiment. Cette frustration peut être la source d’une grande souffrance, de stress, de burn out ou de dépression. Je pense à ce que peuvent ressentir des personnes impliquées dans des professions essentiellement fondées sur la relation humaine (l’éducation ou la santé) quand elles sont excessivement commandées par le principe d’accélération, ou encore, à l’épuisement de certains agriculteurs contraints de s’adapter sans cesse pour tenir face aux exigences du moment.

Un équilibre s’est brisé. Dépassées dans la plupart des domaines, y compris les plus intimes, par la logique d’efficacité, de performance, de mise sous contrôle et d’accroissement, liée au principe de l’accélération omniprésent et profondément assimilé, les relations de résonance deviennent de plus en plus rares. Partout dans le monde, la logique objective, froide et muette, de plus en plus prégnante, génère de grandes frustrations. La promesse d’une vie bonne tant attendue et pas vraiment tenue de la modernité fait sourdre l’angoisse et la peur d’un monde à venir froid et silencieux. Le déséquilibre de notre modernité tardive engendre un grand désarroi, un immense vide de sens, de chaleur fraternelle et de contemplation.

Dans cette béance, s’engouffre une soif immense d’autres relations. Car le sujet moderne, comme tout être humain, porte toujours en lui le besoin d’être aimé et d’aimer. Prisonniers de relations tournées vers l’efficacité et le profit qui ne peuvent le combler, l’individu contemporain déplace et surinvestit son attente dans la famille, le sport, la nature et les loisirs notamment, au risque de concevoir sa vie comme une marche dans un désert hostile dont il ne trouverait le repos que dans des oasis provisoires.

Il me semble que la manifestation des gilets jaunes qui depuis quelques mois sévit dans notre pays, et qui rejoint d’autres formes de protestation en Europe et dans le monde, peut être interprétée comme un des symptômes de cette angoisse devant un monde perçu comme hostile et froid et du désir d’entrer dans d’autres relations, dont les rond points fraternels sont devenus un temps les symboles !

Le journal Ouest France du 19 février dernier a fait état d’une enquête approfondie de l’Institut Montaigne qui révèle « une France coupée en quatre dans son rapport au territoire ». L’étude distingue quatre profils. Je cite l’article : les « affranchis », qui ne se sentent pas attachés à un territoire en particulier et peuvent en changer facilement (21 % de la population) ; les « enracinés », qui ont choisi leur lieu de vie et y sont profondément attachés (22 %) ; les « assignés », qui se sentent « bloqués » là où ils vivent (25 %) ; et les « sur le fil », qui se déplacent par contrainte, pour retrouver un emploi ou suivre une formation (32 %.)

Les « affranchis » et « enracinés », nous dit-il, sont les plus heureux (à 92 % et à 87 %) et disent avoir choisi la vie qu’ils mènent (à 83 % et 77 %). Les premiers vivent en majorité en centre-ville et dans de grandes agglomérations, plutôt en campagne pour les seconds, qui trouvent qu’il fait « bon vivre » (à 90 %) là où ils sont. À l’opposé, les « assignés » (un Français sur quatre) souffrent des inégalités sociales : moins diplômés, disposant des revenus les plus faibles, 72 % d’entre eux bouclent leurs fins de mois avec difficultés.

Reliant cette enquête à ce qui précède, il me paraît possible de penser que le profil des « affranchis » correspondrait à ceux et celles qui vivent en phase et tirent profit de la modernité dans son principe d’accélération, et qui répondent positivement à son exigence d’adaptabilité constante. La catégorie des « enracinés » désignerait ceux et celles qui désirent et assument un autre choix de vie, plus qualitatif à leurs yeux. Quant aux profils des « assignés » et des « sur le fil », ils correspondraient assez bien à ceux et celles qui aujourd’hui souffrent soit d’un sentiment d’exclusion ou d’iniquité devant un système qui pour eux ne tient pas ses promesses et les espoirs de vie meilleure qu’ils y mettent. Une telle situation qui génère divisions et oppositions, fractures, sentiment de perte d’un projet commun, et manque d’horizon spirituel, est inquiétante pour notre pays. Elle nous provoque à la réflexion et à l’action. C’est dans ce sens que, pour ma part, j’ai encouragé les catholiques du diocèse à participer au grand débat national en s’appuyant sur la doctrine sociale de l’Eglise.

Les questions fondamentales que nos modes de vie moderne posent à notre humanité sont trop profondes pour être confiées aux seuls experts économiques, sociaux ou politiques. Il m’arrive alors d’entendre de la part de certains d’entre vous, qu’ils soient chrétiens ou non, un appel à ce que l’Eglise, dans sa longue tradition de réflexion et d’engagement, apporte, elle aussi, son éclairage spirituel à la compréhension du monde et qu’elle soit source de questionnement et de discernement pour le bien de tous.

L’Eglise catholique n’a pas la prétention de détenir la clef qui corrigerait le logiciel du monde devenu pour une part incontrôlable. Devant la complexité de nos sociétés, elle ne se situe pas comme un enseignant qui posséderait déjà les réponses et dirait simplement ce qu’il faut faire. Elle comprend plutôt sa responsabilité comme celle d’une vigilance active. Quand l’Eglise diocésaine intervient dans la vie de notre département, c’est, je l’espère, dans cette attitude d’un veilleur bienveillant qui rappelle à la société des hommes dont elle est solidaire, les dimensions les plus essentielles de la vie humaine. Dimensions de la vie humaine que la modernité, emportée dans une logique qui prend possession d’elle, risque dramatiquement d’oublier. Dimensions de la vie humaine que l’Eglise reçoit de sa contemplation du Christ Jésus.

Permettez-moi alors pour terminer mon propos de souligner trois de ces dimensions.

Humblement, mais vigoureusement, l’Eglise rappelle à notre société moderne le devoir de ne pas oublier les pauvres et les exclus. Cette exigence traverse toute la Bible. Il ne peut y avoir de vie sociale heureuse qui se satisfasse d’un appauvrissement culturel, économique et spirituel de tant de personnes. Il ne peut y avoir de vie sociale heureuse dans le refus de toutes vulnérabilités et le rejet de ceux et celles qui sont en perte de ressources et d’autonomie. Il y va de l’égale dignité reconnue à tous les hommes et du lien de solidarité qui les unit.

L’Eglise de Coutances et Avranches prend sa part dans ce défi quand, avec et parmi d’autres, elle éveille les consciences à un accueil responsable des migrants, quand elle s’implique dans la crise agricole, invitant dans les paroisses, les catholiques à se rapprocher des familles, en proposant leur soutien par l’échange, la réflexion et la prière. Elle s’y engage encore quand elle participe au prendre soin des personnes malades et handicapées. Elle le fait en essayant d’oeuvrer avec les pauvres, et pas seulement pour eux, recevant des personnes en précarité une provocation à la sagesse. Et je veux remercier ici tous ceux et celles qui participent à ce témoignage essentiel à notre humanité.

L’Eglise appelle aussi à trouver le goût des relations fraternelles. Vivre la fraternité n’est pas naturel aux hommes. Cela exige une éducation à l’écoute, à la justesse des relations et à la réconciliation. Devant la violence des mots échangés aujourd’hui dans les réseaux sociaux et qui se répand dans les rues, il est urgent de réapprendre la grammaire d’une existence fraternelle. La religion, quand elle est fidèle au meilleur d’elle-même, encourageant à l’ouverture et au dépassement du seul quant à soi, est une agrafe spirituelle qui soude la fraternité entre les hommes.

Cette expérience, nous la vivons dans les petites fraternités qui se sont mises en place depuis 2017 un peu partout dans le diocèse. Je pense aussi à l’accueil des jeunes dans la Maison de la Paix à Sainte Mère Eglise, ou dans le prieuré du Mont saint Michel à Ardevon, comme autant de lieux d’éveil à la construction de la fraternité. Je n’oublie pas l’immense travail d’éducation qui se réalise dans l’Enseignement Catholique et encore, dans les rassemblements, les aumôneries et les mouvements de la pastorale des jeunes.

L’Eglise ouvre enfin à l’horizon du sens. Plus le monde accélère et donne le sentiment de s’échapper, plus nous avons besoin de lieux pour prendre du recul, échanger, envisager et orienter ensemble l’avenir. L’Eglise servante du monde veut apporter sa contribution à ce discernement urgent et nécessaire. Elle le fait en encourageant des petits groupes d’échange et en proposant humblement sa voix dans le débat public.

Le territoire de la Manche est aussi riche d’un impressionnant patrimoine religieux : 670 églises ! Chaque église ouverte est un havre de paix dans laquelle l’homme contemporain peut s’extraire à l’accélération qui l’emporte parfois malgré lui et trouver là le lieu du repos, de la gratuité et de la contemplation, de l’unification silencieuse de son être et de son élévation. Seul ou dans la communion d’une célébration, il médite sur le mystère de beauté de la vie plus grande que la seule matérialité de la vie. Si les églises de nos villes et de nos villages venaient à disparaître, il nous manquerait ce signe du ciel sur notre terre et nos existences seraient sans doute davantage tentées de se laisser tristement réduire à la seule quête de biens matériels, dans l’illusion d’un bonheur de consommation, sans aspiration vers le haut et sans horizon, coupées de la sagesse spirituelle transmise par ceux et celles qui nous ont précédés.

C’est pourquoi je veux ici remercier sincèrement tous les maires qui ne ménagent pas leur efforts, soutenus par les services du département et de l’Etat, pour prendre soin du patrimoine de leurs communes, notamment en milieu rural. J’ai tenu à vous inviter personnellement pour témoigner concrètement auprès de vous de ma reconnaissance. Votre engagement est précieux pour le bien de notre humanité et des générations à venir.

Chers amis, je pourrais prolonger encore un peu cette liste, mais je ne veux pas être trop long. Permettez-moi alors de conclure par ces quelques mots.

Au fond, ce que nous cherchons d’une manière ou d’une autre, c’est de répondre au formidable défi collectif posé à notre monde moderne aujourd’hui, celui de placer l’homme en relation au coeur et à la finalité de toutes nos organisations économiques, politiques, sociales, éducatives, culturelles et religieuses. Et il se trouve que dans ce défi, loin d’être un obstacle, à cause du Dieu de l’Evangile, l’Eglise et les catholiques du diocèse de Coutances et Avranches veulent humblement apporter toute leur contribution.

Si la distinction de la Légion d’honneur que je reçois aujourd’hui exprime la reconnaissance de ce signe donné, alors je m’en réjouis vraiment de tout coeur avec vous !

Merci de m’avoir écouté si patiemment !

+ Laurent Le Boulc’h
A Coutances, le 16 mars 2019