Changement de génération = changement d’orientation ? Attention, prudence !

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Suite à cet article, un lecteur nous fait part de ses réflexions :

Ce changement de génération équivaut-il à un changement d’orientation ? Ici, il faut vraiment faire attention, et il faut faire preuve de beaucoup de prudence, pour les raisons qui suivent.

Premièrement, le “coup” du changement de génération synonyme de changement d’orientation, a déjà été “fait” aux catholiques français, au début des années 1980, et l’on a vu ce que cela a donné, non seulement dans les années 1980-1990, le cardinal Lustiger et quelques autres évêques ayant fait partie des arbres qui ont caché le reste de la forêt, mais aussi jusque dans les années 2000-2010 : grâce à la “génération Jean-Paul II“, qui a pris la suite de la “génération Vatican II”, nous sommes passés de l’auto-décatholicisation en pente dure à l’auto-décatholicisation en pente douce, et à la gestion de ses conséquences, au moyen d’une “pastorale” qui a été bien plus un traitement homéopathique palliatif qu’un traitement vraiment allopathique et curatif.

Et le moins que l’on puisse dire est que la “génération Jean-Paul II” n’a pas amplement contribué à la remise en cause claire et ferme, orthodoxe et réaliste, radicale et substantielle, des conceptions dominantes de la dogmatique, du catéchisme, des homélies, de la liturgie, mais aussi des réflexions et des relations en direction des confessions chrétiennes non catholiques, des religions non chrétiennes, de l’homme contemporain (notamment en ce qui concerne la liberté religieuse) et du monde contemporain (notamment en ce qui concerne la justice sociale) auxquelles nous avons droit, au minimum, depuis le début de la prise en compte et de la mise en oeuvre des “intuitions”, auto-proclamées “prophétiques”, du Concile Vatican II.

C’est ici qu’il convient de rappeler ce qui suit : contrairement à toute une narration plus ou moins rassurante (la narration d’après laquelle le “recentrage wojtylien” a été un recentrage intégral, dans tous les domaines, ad intra et ad extra), le pape Jean-Paul II et sa pastorale ont été, dans les années 1980-1990, encore plus “conciliaires”, dans l’acception néo-moderniste de ce terme, en direction des confessions chrétiennes non catholiques et des religions non chrétiennes, que le pape Paul VI et sa pastorale, dans les mêmes domaines d’application de ce qu’il convient d’appeler “l’esprit du Concile”.

En d’autres termes, c’est ici qu’il convient de rappeler qu’à partir de la fin des années 1970 ou du début des années 1980, d’une part nous avons commencé à sortir d’une période d’auto-destruction, d’autre part nous avons commencé à entrer dans une période d’ambivalence, à la fois plus conciliaire ad extra et plus conservatrice ad intra, c’est-à-dire dans une période d’ambivalence qui aura duré un peu plus de trente ans, de l’automne 1978 à l’hiver 2013, et qui se sera traduite par un déficit de remédiation aux conséquences du maintien en vigueur de “l’esprit du Concile”, et par l’acceptation, par Jean-Paul II et par Joseph Ratzinger / Benoît XVI, de l’apparition de deux autres “esprits” qui vont dans la même direction : “l’esprit d’Assise” et “l’esprit de Tibhirine”. Or, les “jeunes” évêques français dont il est question depuis début avril 2019 sont-ils “plutôt pour” ou “plutôt contre” cette ambivalence ?

(C’est d’ailleurs à cause de cette ambivalence congénitale, consubstantielle à ce recentrage conciliaire et conservateur, que la “nouvelle évangélisation” chère à Jean-Paul II et “l’herméneutique du renouveau dans la continuité” chère à Benoît XVI ont plus ou moins fait long feu, dans une certaine mesure.)

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Deuxièmement,  même si ces “jeunes” évêques français, qui seront évêques dans les années 2020, et qui le seront encore dans au moins une partie des années 2030, sont à la fois moins irénistes et moins utopistes que ceux qui ont été leurs prédécesseurs, des années 1960 aux années 2010, que pourront-ils dire et faire pour inciter les catholiques à davantage de fidélité aux fondamentaux du catholicisme, face à la poursuite de la légitimation “émancipatrice”, “unificatrice,” “inclusiviste” et “périphériste” de “l’esprit du Concile”, de “l’esprit d’Assise”, de “l’esprit de Tibhirine” et de “l’esprit de l’Evangile” à laquelle nous avons droit depuis le début des années 2010, DONC à davantage de vigilance et de résistance face au “miséricordisme” ?

On rappellera ici que le “miséricordisme”, qui n’a pas attendu le début du pontificat actuel pour commencer à se déployer, et qui a commencé à le faire dès la fin des années 1980 (la déclaration de Cologne de janvier 1989 ayant été l’acte de naissance de l’entrée en résistance de bien des clercs contre le début de la deuxième phase du “recentrage wojtylien”, propre à la période 1989-2004), constitue une entreprise d’assouplissement ou de contournement des modalités de réalisation, et d’accommodement ou de détournement de la finalité et de la signification de la véritable miséricorde chrétienne, non seulement dans les réflexions et les relations ad extra, mais aussi dans celles, ad intra, relatives à la morale chrétienne et aux sacrements de l’Eglise.

Or, notamment, évidemment, pour des raisons hiérarchiques et institutionnelles, on voit mal comment des évêques, aussi catholiquement clairvoyants, courageux, exigeants, orthodoxes, réalistes, contrariants soient-ils, pourraient avoir, et pourraient inciter les fidèles à avoir une attitude, un comportement placés sous le signe de la vigilance et de la résistance, face à ce “miséricordisme” qui, de Synode des Evêques en Synode des Evêques, et d’exhortation apostolique en exhortation apostolique, tend à se développer dans l’espoir de se pérenniser amplement au-delà de l’achèvement du pontificat actuel.

On le voit d’autant plus mal, ou on le voit d’autant moins bien que la remise en cause, nécessaire et préalable à davantage de clarification et de consolidation du catholicisme ad intra, et à davantage d’incitations explicites à la conversion vers Jésus-Christ, ad extra, y compris en direction des croyants non chrétiens, n’est pas encore à l’ordre du jour, notamment au sein de l’Eglise qui est en France : cette remise en cause est celle des “acquis” mentaux, verbaux, doctrinaux, lexicaux, neuronaux, pastoraux, pré-conciliaires, conciliaires, puis post-conciliaires, à cause desquels nous en sommes là.

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Les “jeunes” évêques français dont il est question ici sont presque tous nés après le début des années 1960, et sont presque tous devenus séminaristes après le début des années 1980. Pour eux, le catholicisme à la fois conciliaire ad extra et conservateur ad intra est légitime, normal, normatif, régulateur, mais les mêmes évêques connaissent-ils suffisamment l’histoire de la philosophie occidentale et celle de la théologie fondamentale, l’histoire de la théologie de la révélation et celle de la théologie trinitaire, l’histoire de la philosophie de la religion et celle de la théologie des religions non chrétiennes, au point de bien comprendre les origines, les conséquences, l’ampleur, la portée de la présence et de la prégnance, dans l’Eglise catholique, de bien des “acquis” mentaux et verbaux, sur lesquels il va être extrêmement difficile de revenir, alors que c’est indispensable à la reconsolidation du catholicisme ?

Il y a une autre manière de poser, de leur poser, de se poser la même question : les mêmes évêques sont-il “plutôt pour” ou “plutôt contre” le maintien en vigueur de l’imposition, plus ou moins en douceur, à l’ensemble de l’Eglise et des fidèles, des “changements de paradigme” (et de leurs conséquences !) que nous connaissons et subissons depuis le milieu du XX° siècle, de la “nouvelle théologie” d’avant-hier, en ce qu’elle a été pré-conciliaire, à la “nouvelle ecclésiologie” d’aujourd’hui, partisane d’une Eglise “écoutante” et “synodale”, en passant par chacun des quatre “esprits” dont il est question ci-dessus ?

En tout cas, il est possible de souhaiter beaucoup de courage aux évêques d’aujourd’hui et de demain, pour qu’ils commencent, ou continuent davantage, à prendre conscience, et à faire prendre conscience du fait que la crise que le catholicisme inflige à lui-même, au moins depuis le début de l’avant-Concile, sous Pie XII (au point d’exposer l’Eglise à une mutation absolument sans précédent), est avant tout une crise relative à la foi, à cause d’un déficit gravissime de connaissance, de compréhension, d’amour, de prise en compte doctrinale, de mise en oeuvre spirituelle, de réception et de transmission des fondamentaux de la foi catholique, au sein même de l’Eglise catholique, et n’est pas avant tout ni seulement une crise relative aux moeurs du clergé.

Dans ce domaine comme dans d’autres, il ne faudrait pas que ce dont on parle à juste titre, et plus particulièrement, depuis le début du XXI° siècle, en l’occurrence dans le domaine des moeurs du clergé, fasse éluder ou occulter les origines, les composantes et les conséquences, du milieu du XX° siècle jusqu’à nos jours, de ce dont on parle beaucoup moins, et d’une manière beaucoup moins porteuse de remise en cause de bien des “acquis” mentaux et verbaux, dans le domaine de la foi catholique et de la foi des catholiques.