Face aux grandes tentations démiurgiques, la CEF rappelle la dignité de la personne humaine

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Dernier ouvrage du Conseil permanent de la CEF : “Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ”

Ces éléments d’anthropologie se veulent être des outils pour prendre de la hauteur au cœur des débats qui peuvent traverser la société française, notamment à la faveur de la révision des lois de bioéthique.  Sans entrer dans des questions qui pourraient porter à polémiques, cet ouvrage n’évite pas les difficultés. Il entre avec réalisme au cœur des questions que porte l’homme et n’occulte pas les délicats équilibres à trouver aujourd’hui pour que l’homme tienne toute sa place dans notre temps.

Cet ouvrage est une invitation à la réflexion et à la responsabilité que les évêques suscitent à travers ces lignes.

Lancée à cette occasion la rubrique anthropologie.catholique.fr est destinée à s’étoffer au fil des semaines offre aux lecteurs la possibilité de prolonger la réflexion en l’enrichissant de multiples manières : par des vidéos, des textes de références, mais aussi des questions afin d’aider ceux qui le souhaitent à échanger et approfondir les thématiques de l’ouvrage.

Voici la préface de Mgr Aupetit : « L’Église a-t-elle quelque chose à dire aux hommes ? »

« Que faut-il dire aux hommes ? » C’est par le titre de Saint-Exupéry dans sa Lettre au général X [1]que je voudrais ouvrir l’ouvrage que les évêques de France proposent à la réflexion de tous. La question en entraîne une autre : « Qu’est-ce que l’homme ? ». Le psalmiste oscille entre le sentiment de l’extrême fragilité de la vie de l’homme et celui de l’émerveillement devant l’inaliénable grandeur de sa vie : « L’homme n’est qu’un souffle, les fils des hommes, un mensonge »[2] ; « Tu l’as fait un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur »[3] L’homme est un mystère de faiblesse et de splendeur, tour à tour misérable esclave et capable de la liberté suprême, celle d’aimer jusqu’au don total de sa vie. Adam n’est que terre, mais il a reçu le souffle de Dieu. En tout homme, fût-il le plus obscur, brille le don d’une âme immortelle.

Une autre question se pose : l’Église a-t-elle quelque chose à dire aux hommes ? On accuse souvent les religions d’être indistinctement facteur de violence. Toute légitimation de la violence au nom de la foi chrétienne est en radicale contradiction avec l’Évangile : « Nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les juifs et folie pour les païens, mais pour ceux que Dieu appelle (…) il est puissance de Dieu et sagesse de Dieu »[4]. Le Seigneur a assumé comme prêtre et victime la puissance du Mal et de la mort pour tout vaincre dans la lumière de sa résurrection.  Notre foi en Jésus ressuscité est solide, attestée par les apôtres qui ont « vu, entendu et touché » le Verbe de Vie[5]. Elle est proclamée par le peuple immense des témoins qui ont engagé leur vie par fidélité au Christ, souvent jusqu’à la mort.

Pour qui en reste à un regard extérieur, l’Église apparaît en Occident comme une institution vieillie et secouée de scandales, qui entrave le mythe d’un progrès que l’on invoque sans trop savoir où il mène. Mais l’Église est belle pourtant dans le visage de ses saints, dans l’immense manteau de tendresse qu’elle étend sur le monde, particulièrement sur les plus délaissés des hommes. Elle est « experte en humanité »[6] car sa foi repose sur l’Alliance de Dieu avec son peuple, accomplie dans l’Incarnation du Christ et le Salut par la Croix, ouvert à la multitude des hommes « de toute race, langue, peuple et nation ».[7]

L’oubli de Dieu, l’estompement de la conscience de l’éternité dans le cœur de l’homme entraîne l’effacement de la dignité humaine. Le drame de l’humanisme athée qui a ravagé le XXe siècle a vu, dans des proportions jusqu’alors inégalées dans l’histoire, la mort de l’innocent. La tentation prométhéenne demeure. Elle ne pourra exaucer les hommes dans leur désir d’une vie éternelle. Elle sacrifie les plus fragiles sur l’autel d’une prétendue modernité. Nous proclamons, à temps et à contretemps, la dignité inaliénable de toute vie humaine en ce monde. Jésus, le Fils de Dieu fait homme, est l’amour divin déployé dans la vulnérabilité de la chair. Une société est vraiment humaine quand elle se fait gardienne du plus petit des êtres.

« Il faut imaginer Sisyphe heureux »[8]. La parole de Camus sur l’homme condamné à rouler éternellement son rocher est celle de l’acceptation de l’absurde. Avec saint Ignace d’Antioche, nous voulons dire une autre parole : « Il y a en moi une eau vive et qui murmure : viens vers le Père »[9]. Laissez-moi simplement vous poser la question : quelle est votre espérance ? Puisse cet ouvrage vous donner de devenir davantage ce que vous êtes en vous ouvrant à « Celui qui est », le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, dont la gloire resplendit sur la Face du Christ.

[1] A de SAINT-EXUPERY, Que faut-il dire aux hommes, Lettre inédite au général X, Imprimerie générale du sud-ouest, Bergerac, 1949.

[2] Ps 39.

[3] Ps 8.

[4] I Co 23-24.

[5] Cf. I Jn 1, 1.

[6] Bx PAUL VI, Lettre encyclique Populorum progressio, 1967, I, 13.

[7] Ap 5, 9.

[8] Albert CAMUS, Le Mythe de Sisyphe, NRF, Gallimard, 1965, p. 198.

[9] S. IGNACE D’ANTIOCHE, Lettre aux Romains, 7.

Postface de Mgr Batut : « Qu’est-ce que l’homme dans la nature ? »

« Qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. » La célèbre réflexion de Pascal rejoint dans son début l’interrogation du psaume 8, mais elle la prolonge avec l’accent déjà contemporain d’une humanité qui n’ose plus croire que quelqu’un pense à elle. Mesurant plus que jamais, grâce aux progrès des sciences, l’immensité de l’univers qui l’entoure, ce « milieu entre rien et tout » s’appréhende lui-même sur fond d’angoisse existentielle plutôt comme un néant que comme un tout – une « poussière d’étoiles » selon le mot d’Hubert Reeves.

Mais lorsque cette même humanité regarde le microcosme où elle vit, elle s’aperçoit que loin de grandir en humilité en réfléchissant sur elle-même, elle n’a cessé d’agir avec démesure au point d’épuiser les ressources de la « maison commune »[1] où elle a été placée : depuis la révolution industrielle, dans son désir insatiable de profit et de confort, l’homme est devenu un danger pour son environnement. Désorienté et perdu à l’échelle de l’univers, il doute de lui-même à l’échelle de son milieu vital, jusqu’à douter de l’opportunité de prolonger son existence. Qu’est-ce que l’homme ? Un prédateur et un meurtrier qui n’est pas digne de vivre, affirment certains aujourd’hui.

Par avance pourtant, la Parole de Dieu a mis l’homme en garde contre sa démesure, tout en le rassurant devant sa petitesse. Le choix de Dieu, dans sa toute-puissance et son éternité, a été de créer l’univers. Au sein de sa création, il a voulu entrer en alliance avec un être dans lequel est imprimée sa propre image. Et, pour parachever cette alliance, il a voulu connaître la vie de cet être de la naissance à la mort, afin de le racheter de la mort et de lui communiquer sa propre vie. La question du psaume « qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ? » retrouve dans le Christ toute sa pertinence et débouche sur un étonnement émerveillé : « Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur ! Tu l’établis sur les œuvres de tes mains, tu mets toutes choses à ses pieds ! »

Le pouvoir de l’homme sur la nature, envers de l’humilité de sa condition, n’est pas un pouvoir discrétionnaire. C’est une gérance, une intendance – mieux : une mission, celle de parachever l’œuvre de Dieu. En comprenant cela, nous percevons la signification de l’univers. Dans le Christ, révélateur du Père, nous découvrons que le cosmos a été voulu paternellement et que son accomplissement ne peut être que filial. L’alliance nouée avec l’humanité nous apparaît comme la transposition dans le temps de l’échange éternel du Père et du Fils. La vie terrestre de Jésus devient le paradigme de cette vie filiale et fraternelle qui déploie jusqu’au bout en nous le goût de vivre, la joie d’habiter cette terre et de contribuer, en y vivant la charité, à la faire passer en Dieu. « Elle passe, certes, la figure de ce monde déformée par le péché ; mais, nous l’avons appris, Dieu nous prépare une nouvelle terre où régnera la justice et dont la béatitude comblera et dépassera tous les désirs de paix qui montent au cœur de l’homme. Alors, la mort vaincue, les fils de Dieu ressusciteront dans le Christ… La charité et ses œuvres demeureront et toute cette création que Dieu a faite pour l’homme sera délivrée de l’esclavage[2]. »

La foi chrétienne n’en est qu’à ses débuts. Et pour dire l’amour de Dieu, l’éternité sera courte.

[1] Pape François, encyclique Laudato sì sur l’écologie : « Notre maison commune est comme une sœur, avec laquelle nous partageons l’existence, et comme une mère, belle, qui nous accueille à bras ouverts. »

[2] Vatican II, Constitution Gaudium et Spes sur l’Église dans le monde de ce temps, 39.