Dans “La Nef”, Mgr Jacques Suaudeau définit étrangement la doctrine catholique sur l’avortement…

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J’essaie d’apporter à cette réflexion toute la nuance requise. Merci de ne pas la citer de manière à faire disparaître l’existence de ces nuances qui me semblent indispensables pour qu’une discussion puisse avoir lieu de façon respectueuse. J’espère ne pas avoir moi-même failli à ce devoir d’honnêteté.


La première partie d’une longue interview de Mgr Jacques Suaudeau recueillie par Christophe Geffroy dans le numéro d’avril de Le Nef  comporte une présentation étrange de la position de « l’Eglise » à propos des avortements pratiqués pour sauver la vie de la mère.

Une phrase de Mgr Suaudeau, directeur scientifique de l’Académie pontificale pour la vie (APV) est mise en exergue dans la version imprimée de l’article – c’est celle-ci :

« On ne peut considérer un avortement provoqué comme licite moralement que s’il n’y a pas d’autre solution pour sauver la vie de la mère. »


On me dira que je la sors de son contexte. Je répondrai qu’elle l’a été visuellement pour la mise en page de l’article… et qu’elle est matériellement contraire à l’enseignement de l’Eglise sur ce point selon lequel n’est jamais licite une intervention qui provoque directement la mort du fœtus.

Telle qu’elle est formulée, désignant explicitement la licéité de « l’avortement provoqué » sous certaines conditions, cette phrase marque une rupture avec l’enseignement de l’Eglise qui de manière traditionnelle, ne considère comme licite en cas de danger grave pour la santé de la mère que les interventions en soi non abortives qui pourraient avoir comme conséquence indirecte et non voulue la mort de l’enfant à naître.

Il faut cependant préciser que cette assertion de Mgr Suaudeau est assortie de précisions qui la rendent moins brutale, non sans poser à leur tour des questions que l’on pouvait croire résolues. Voici donc le passage en entier :

Dans les avortements provoqués, il est d’usage de distinguer les avortements réalisés pour une raison médicale sérieuse, mettant en jeu la vie ou la santé de la mère, et les avortements de confort, pour raisons économiques, sociales ou psychologiques. Ces derniers représentent la majorité des avortements perpétrés dans le monde, les raisons médicales d’interrompre une grossesse, même largement interprétées, étant rares de nos jours. Il y a cinq mille « interruptions médicales de grossesse » (IMG) par an en France pour 200 000 « interruptions volontaires de grossesse » (IVG) et 700 000 naissances. On a parlé pour désigner ces interruptions volontaires de grossesse pour raison médicale sérieuse d’« avortement thérapeutique », une expression fort peu adéquate, car l’avortement provoqué n’est jamais thérapeutique : il ne guérit rien. Ce qu’il fait, c’est de mettre fin à une grossesse qui pouvait porter une menace sur la vie de la mère ou sa santé, passé le délai légal permettant une IVG (12 semaines en France). 

Les indications les plus fréquentes d’interruption médicale de grossesse sont les malformations fœtales et les anomalies chromosomiques. Aucune de ces anomalies, notons-le, ne met en danger la vie de la mère ni n’affecte sa santé. Il s’agit simplement de ne pas permettre la naissance d’un enfant gravement handicapé, dont la vie, du reste, serait brève pour les malformations majeures. Les anciennes indications qui étaient réellement en rapport avec la santé de la mère – néphropathies, cardiopathies, diabète grave, par exemple – ont pratiquement disparu, car on sait bien les équilibrer aujourd’hui. Demeurent les très rares indications de chorioamniotite (infection du placenta et des membranes pouvant résister au traitement antibiotique) et de crise d’éclampsie grave, dans lesquelles la vie de l’enfant serait de toute façon compromise, et où il s’agirait effectivement de sauvegarder la vie de la mère.
Sur toutes ces questions, l’Église s’est amplement prononcée : on ne peut considérer un avortement provoqué comme licite moralement que s’il n’y a pas d’autre solution pour sauver la vie de la mère, et ceci ne concerne que les deux cas très rares qui viennent d’être cités. Dans tous les autres cas de pathologie maternelle, l’avortement serait un facteur aggravant qu’il vaudrait mieux éviter médicalement, et les avortements pour anomalie fœtale sont moralement inacceptables : l’enfant à naître garde sa valeur d’individu humain, même anencéphalique.

Reprenons : Mgr Suaudeau retient comme « indications » possibles d’« interruption médicale de grossesse » deux maladies (chorioamniotite et éclampsie grave) ou « la vie de l’enfant serait de toute façon compromise » (ce qui en français ne veut pas dire « condamnée »), cas où donc l’avortement direct serait permis. Sous-entendu : de toute façon les enfants à naître seraient voués à la mort. L’Eglise s’est elle « amplement prononcée sur ces questions » ? Mgr Suaudeau ne donne pas de références mais si l’on reprend la « clarification » récente de la Congrégation pour la doctrine de la Foi ce n’est pas ce qu’on y lit :

Quant à la problématique de traitements médicaux déterminés afin de préserver la santé de la mère, il faut bien faire la distinction entre deux tenants et aboutissants différents : d’une part une intervention qui provoque directement la mort du fœtus, appelée parfois de manière inappropriée avortement « thérapeutique », qui ne peut jamais être licite puisqu’il s’agit du meurtre direct d’un être humain innocent ; d’autre part, une intervention en soi non abortive qui peut avoir, comme conséquence collatérale la mort de l’enfant.

La Clarification cite alors longuement le texte de Pie XII sur le volontaire indirect.

Ces indications de risque grave pour la mère, explique pourtant Mgr Suaudeau, étaient plus nombreuses autrefois : néphropathies, cardiopathies, diabète grave. Au vu du contexte, on serait tenté d’en tirer la conclusion qu’autrefois, les indications d’avortement direct licite étaient plus fréquentes que maintenant : j’espère me tromper dans mon analyse et j’espère qu’il clarifiera ce propos.

Mais ce qui est certain, c’est que ce propos ne tient compte que des excellents soins médicaux qui entourent la grossesse et l’accouchement dans les pays riches. Si chez nous la mortalité maternelle a pour ainsi dire disparu il n’en va pas de même dans les pays où les soins de base sont inaccessibles à un très grand nombre de femmes enceintes et où « l’indication » d’« interruption médicale de grossesse » (selon la terminologie que Mgr Suaudeau semble accepter) peut être perçue comme plus fréquente.

Ce en quoi, très probablement malgré lui, il rejoint les revendications des partisans de l’avortement « sûr » partout dans le monde qui en exigent la possibilité pour les cas où la vie de la mère serait en danger.

Il n’est pas inutile à cet égard de rappeler la réaffirmation solennelle faite par Jean-Paul II dans Evangelium Vitae « par son autorité de Pasteur Suprême de l’Eglise » :

Avec l’autorité conférée par le Christ à Pierre et à ses successeurs, en communion avec les Evêques – qui ont condamné l’avortement à différentes reprises et qui, en réponse à la consultation précédemment mentionnée, même dispersés dans le monde, ont exprimé unanimement leur accord avec cette doctrine -, je déclare que l’avortement direct, c’est-à-dire voulu comme fin ou comme moyen, constitue toujours un désordre moral grave, en tant que meurtre délibéré d’un être humain innocent. Cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu écrite; elle est transmise par la Tradition de l’Eglise et enseignée par le Magistère ordinaire et universel.

Mgr Suaudeau réagit ensuite à la « polémique » qui s’est développée autour de l’affaire de Recife, dans laquelle le président de l’APV, Mgr Fisichella, avait dénoncé l’action de Mgr Cardoso Sobrinho et affirmé son respect de la conscience des médecins qui avaient pratiqué un double avortement sur une fillette enceinte de jumeaux. J’y reviendrai dans un prochain message.

© leblogdejeannesmits.

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