Oecuménisme de la haine ? Une libre réponse à la Civiltà cattolica

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L’accusation vient d’être lâchée. Le p. Spadaro, sj, réputé pour avoir  l’oreille du pape François, et le bibliste protestant Marcelo Figueroa, coordinateur de L’Osservatore Romano argentin, ont sonné le tocsin. Dans un article publié dans la revue jésuite, la Civiltà Cattolica – dont on dit qu’elle est traditionnellement relue par la Secrétairerie d’État – les deux auteurs dénoncent cette « forme étrange d’œcuménisme entre fondamentalistes évangélistes et catholique intégristes ». Deux groupes sont donc associés. Ils partageraient « la même volonté d’une influence directe sur la dimension politique », procéderaient un usage « littéral » des Écritures. Pire: il y aurait « compénétration entre politique, morale et religion a assumé un langage manichéen qui divise la réalité entre le Bien absolu et le Mal absolu ».

Quelques interrogations.

Si on comprend bien la Civiltà Cattolica, l’oecumenisme relativiste, qui conduit à l’hérésie, ne pose pas de problème. Les auteurs ne se donnent plus la peine de voir quels sont ces œcuménismes qui pourraient justement conduire à des difficultés. Pourquoi les oecuménismes syncrétiques ou relativistes, à christologie largement affaiblie ou diluée, ne constitueraient-ils pas de véritables impasses ? L’affaiblissement du sens de la vérité n’est-il pas, en soi, lourd de risque ? En revanche, la collaboration avec des non catholiques pour la défense de la loi naturelle et du bien commun temporel serait prohibée. Bref, l’oecuménisme dans un sens, mais pas dans l’autre… Pourtant, la coopération entre chrétiens, pour de sains combats, serait souhaitable. Et surtout, il est plus facile de se retrouver dans des champs plus pratiques, dont l’un des premiers reste la politique.
L’“intégrisme catholique” est dénoncé, mais il est peu décrit: ni dans sa consistance théologique, ni même dans ses prises de position. Les auteurs ont-ils choisi un terme générique qui évite, peut-être, de facilement mettre en cause le catholicisme américain ? Pourtant si l’on écoute les différentes personnalités du monde catholique traditionnel, les prédications entendues ici et là, au détour d’un pélerinage ou d’un sermon, l’usage littéral des Écritures n’est guère de mise. Pour un catholique, il pourrait même poser problème, ne serait-ce que parce qu’il existe plusieurs sens dans la lecture des Écritures, mais aussi parce qu’il existe une transmission orale des Écritures que l’on appelle Tradition. Il serait trop naïf de croire que les catholiques lisent les évènements contemporains comme une transposition littérale des épisodes bibliques (l’Apocalypse peut simplement nous aider à voir une fin des temps à chaque époque). Le terme “intégrisme catholique” ne tend-il pas à devenir un terme fourre-tout, dont l’utilisation se fait sans aucune réserve ? Enfin, si la question des migrants a pu être posée, on peut noter que l’inquiétude à l’égard du phénomène migratoire va bien au-delà des seuls rangs des catholiques dits conservateurs. Il semblerait même que les craintes soient propagées par des catholiques ordinaires.
Enfin, certaines affirmations sont surprenantes. Peut-on dire que, du côté politique, les “catholiques intégristes” acceptent aussi facilement de confondre politique et morale ? Quel est le fondement de ces affirmations ? Peut-on également affirmer aussi facilement que leur discours est manichéen ? N’a-t-on pas oublié la parabole du bon grain et de l’ivraie, qui relativise les classifications trop abruptes auxquelles curieusement les deux compères de la Civiltà Cattolica se livrent ? L’article ose affirmer qu’“au contraire, l’élément religieux ne doit jamais être mélangé avec l’élément politique. Confondre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel revient à asservir l’un à l’autre.” Pourtant, la théologie catholique la plus classique admet une claire distinction entre les sphères spirituelle et temporelle. De même, elle professe la distinction entre le naturel et le surnaturel, donc le refus d’une confusion qui est, paradoxalement, le flou professé dans un certain contexte post-conciliaire de crise de l’Église (on retiendra cette tendance diffuse à vouloir “grâcier” la cité, mais on peut en citer d’autres). La controverse sur le désir naturel de Dieu peut aider à comprendre à l’égard de quel camp les griefs devraient être adressés. Malheureusement, le cyber-théologien Antonio Spadaro n’a guère pris le temps d’enquêter sur des milieux qu’il critique. Une enquête plus sérieuse aurait certainement pu éviter des affirmations aussi abruptes et péremptoires.
Mais l’article est extrêmement bref. S’il peut être facilement et rapidement lu, il fait davantage figure de manifeste que d’étude poussée et détaillée. Même une revue grand public comme Sedes sapientiae donne des publications fouillées. La Civiltà Cattolica semble plus dans le marketing que dans la théologie proprement dite, sans que notre remarque ait quelque chose péjorative. Cela aide-t-il à une réflexion sereine ? La volonté patente serait-elle davantage de dénoncer ces milieux conservateurs, quitte à les décrire artificiellement, voire caricaturalement ? Dans cette optique, on comprend qu’il faille faire assez “gros” et sans aucune nuance.
On peut tout simplement se demander si l’article ne participe pas davantage d’une logique de communiqué de presse que du souci élémentaire de contribuer à une réflexion sérieuse et approfondie. Petit indice: publié le 13 juillet 2017, l’article est diffusé par l’Agence Zenith le 18 juillet 2017. Bref, après le risque du marketing magistériel, c’est maintenant celui du marketing théologique qui se profile: des affirmations grosses, sans fondement, mais diffusées rapidement par le biais des canaux médiatiques modernes. La notoriété d’un instrument médiatique relativise beaucoup la consistance de son contenu. Elle favorise la jetée en pâture d’affirmations erronées sans qu’il soit possible de préjuger de leur qualité intrinsèque. En effet, la Civilta Cattolica dispose d’une notoriété du fait de son antériorité historique. Ses affirmations, massivement répercutées, peuvent rester parfaitement superficielles. La seule difficulté est que les accusés ne peuvent guère répondre. La Civiltà Cattolica osera-t-elle publier une rectification ou un point de vue critique ? Ce serait souhaitable. La parrhèsia à laquelle le pape François appelle devrait logiquement y conduire.

La démarche de la Civilta Cattolica n’a, par ailleurs, pas convaincu. Certains évêques, à l’instar de Mgr Charles Chaput, archevêque de Philadelphie (Etats-Unis), ont souligné l’inanité de certaines accusations. Ainsi, ce dernier a affirmé  que “les groupes qui combattent pour la liberté religieuse devant les tribunaux, dans nos assemblées ou sur la place publique… sont des héros, non des haineux”. En effet, il serait aussi bienvenu de comprendre que les attaques contre la liberté religieuse sont courantes aux Etats-Unis et que la laïcisme constaté depuis plusieurs décennies aux États-Unis menace les chrétiens. De là, à accuser ces derniers d’œcuménisme de la haine”, il y a peut-être un raisonnement spécieux.

SOURCE – Agence Zenith, Church Militant.

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