Allemagne : des prêtres coincés entre Rome et l’épiscopat local

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Des prêtres du Netzwerk katholischer Priester (« réseau de prêtres catholiques ») ont écrit au cardinal Cañizares, préfet de la S. Congrégation du culte divin, pour lancer un cri d’alarme au sujet d’un conflit de conscience.
Précisons d’abord ce qu’est ce « réseau » allemand. Il s’agit d’une association de prêtres catholiques latins fondée en 2001 et qui, sans être a priori axée sur l’usus antiquior, se situe nettement dans une perspective de restauration : « annoncer la doctrine de l’Eglise sans rien y retrancher, respecter fidèlement les règles liturgiques dans la célébration de la messe et administrer correctement les autres sacrements ».
Cette association s’inquiète que Rome n’ait pas encore fait appliquer par l’épiscopat allemand sa demande de révision de la traduction des paroles de la consécration. Il s’agit du fameux « pro multis », traduit dans presque toutes les langues par « pour tous ». A notre connaissance, le prescrit romain, qui date de 2006, n’a été appliqué jusqu’ici qu’en anglais (avec la nouvelle traduction de tout le missel, qui doit entrer en vigueur l’an prochain) et le hongrois (passé loyalement de « mindenkiért » à « sokákért »). Non seulement les évêques allemands n’ont rien changé à la version germanophone du missel mais ils ont déclaré expressément ne rien vouloir changer « parce que la version utilisée à ce jour est jugée correcte et que, de plus, les fidèles y sont habitués ». Appelons un chat un chat : c’est de l’insubordination pure et simple. Insubordination : c’est là le problème pour ces prêtres, puisqu’ils se disent pris dans un « profond conflit de loyautés » entre d’une part « l’obéissance à la volonté du Saint Siège, qui demande d’employer une traduction authentique du pro multis » et d’autre part « l’application des normes particulières [de l’ordinaire du lieu], qui contrevient justement à cette disposition ». Plongés dans « une certaine perplexité et inquiétude », les signataires disent se sentir « abandonnés » face à une décision pour ainsi dire impossible. Ils demandent donc au cardinal préfet du culte divin de leur donner une réponse à ce « conflit intérieur, dans lequel [leur] soumission aux autorités locales et à ses décisions fait obstacle à [leur] obéissance au Saint Siège ». L’original de la lettre est visible ici.
Ce conflit de loyautés peut évidemment être résolu à la lumière de la hiérarchie des lois : une norme inférieure ne peut contredire une norme supérieure, puisque celle-ci lui fixe son cadre et ses limites. Ceci dit, on sait très bien comment se passent les choses sur le terrain : la tyrannie épiscopale règne. C’est là qu’est le problème : en ne se faisant pas obéir, Rome laisse des catholiques fidèles dans des situations impossibles. Il serait donc temps que le Saint-Siège prenne ses responsabilités. Lorsque le bien commun est en péril, l’exercice de l’autorité est un devoir pour celui qui la détient. Comme le dit un mot célèbre, « il y a des faiblesses tyranniques ». La destruction de l’obéissance et l’inversion des normes qui ont suivi le concile Vatican II sont une des clés de la situation actuelle de l’Eglise. Il est à espérer que le cardinal Cañizares se montre ferme dans cette affaire et rétablisse le véritable ordre de subordination. Indirectement, ce serait toute l’Eglise qui en profiterait.

5 comments

  1. Ab P. A.

    Pour information, la nouvelle traduction en castillan de la Conférence épiscopale argentine du Missel Romain de 2002, qui est aussi utilisée en Bolivie, au Chili, au Paraguay et en Uruguay, présente la traduction des paroles de la Consécration conformément aux instructions romaines de 2006: “por muchos”.
    Cette traduction est en vigueur depuis le premier dimanche de l’Avent de l’année liturgique en cours.

  2. Franz

    L’application du Motu proprio semble aussi avoir été “stérilisée” par l’épiscopat allemand. On ne peut pas servir 2 maîtres. A un certain moment, il faudra bien que ces prêtres choisissent…
    Beaucoup de catholiques aimeraient que l’on sorte des ambiguïtés dues à l’hérésie moderniste, que l’on retrouve une liturgie digne, et un magistère respecté et honoré. Malheureusement, la hiérarchie cléricale en place refuse bien souvent la remise en question. C’est une intention de prière mais il faut aussi agir…

  3. Michel Salamolard

    Étonnant qu’une telle question puisse être posée encore… Ci-dessous, quelques prises de position à méditer:
    « Dieu tout-puissant veut que “tous les hommes” sans exception “soient sauvés” (1 Tm 2, 4), même si tous ne sont pas sauvés [de fait]… Que certains se sauvent, c’est le don de celui qui sauve ; que certains se perdent, c’est le salaire de ceux qui se perdent. » Concile de Quierzy, Denzinger 623.
    La proposition suivante est condamnée par Innocent X comme « fausse, téméraire, scandaleuse, et entendue au sens que le Christ est mort seulement pour les prédestinés : impie, blasphématoire, infâme, dérogeant à la piété divine et hérétique » : « Il est semi-pélagien de dire que le Christ est mort ou qu’il a versé le sang pour tous les hommes sans exception. » Denzinger 2005-2006
    « [Le Fils unique de Dieu a répandu son sang précieux] non pas en une infime goutte, qui pourtant aurait suffi en raison de son union avec le Verbe à la rédemption de tout le genre humain, mais en abondance, comme un fleuve… » Clément VI, bulle Unigenitus, Denziger 1025
    « À l’abondance de ce trésor [acquis par le Christ à son Église] contribuent les mérites de la bienheureuse Mère de Dieu et de tous les élus […] et il ne faut pas craindre qu’il s’épuise ou qu’il diminue… » Ibid., 1027

  4. Luc Warnotte

    Michel, étonnant qu’une position comme celle que vous adoptez puisse encore être exprimée après 20e siècle de “pro multis”.

    Je ne vous apprends rien en disant que la liturgie est un lieu théologique (“lex orandi, lex credendi”). Le magistère de l’Eglise s’esprime aussi dans sa liturgie, et en particulier dans la liturgie de Rome. S’il y avait contradiction entre les citations que vous donnez (qui sont parfaitement exactes) et le “pro multis”, cela signifierait que l’Eglise aurait erré dans sa foi pendant 20 siècles. Le Saint Esprit ne se serait réveillé qu’en 1970, en agissant dans les traductions (oui, puisque l’édition typique latin du novus ordo missae porte toujours “pro multis”) du missel de Paul VI.

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