Le projet prométhéen de maîtrise de l’univers face au désastre japonais

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Mgr Jean-Pierre Batut, évêque auxiliaire du diocèse de Lyon, réagit à une Lettre à Dieu lue lundi matin sur France info. Face au drame du Japon, cette lettre à « monsieur Dieu, président directeur général de la société de l’univers » évoque la Bible comme un « récit autobiographique plein d’autosatisfaction narcissique », interroge le sens de cette phrase : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon » et somme Dieu, à la suite des « catastrophes, crises et guerres » qui ont émaillé ce début d’année 2011, de remédier prestement à toutes ces malfaçons en convoquant d’urgence son Conseil d’administration, « MM. Allah, Yahvé, Bouddha, Brahma et les autres »… Réponse de Mgr Batut :

[…] Il est étrange d’y voir énumérer pêle-mêle les « catastrophes, crises et guerres », indistinctement qualifiées de malfaçons et de vices de construction dans la « société univers ». Il n’est guère difficile, en effet, de comprendre que les maux qui relèvent de la responsabilité des hommes sont d’un tout autre genre que les catastrophes naturelles, et que l’imprudence consistant à construire des centrales nucléaires sur des sites exposés à des secousses sismiques, par exemple, peut difficilement être imputée à Dieu… sauf à nier la liberté humaine et la redoutable capacité qui est la nôtre de prendre des décisions erronées ou pécheresses d’où s’ensuivent des conséquences également négatives pour nous-mêmes et pour les autres. Voilà un premier point qui étonne dans l’assignation à comparaître de cette caricature de Dieu qu’on modélise à sa mesure pour se livrer ensuite à un jeu de massacre où l’on peut triompher sans péril et sans gloire : tout s’y passe comme si la responsabilité humaine ne jouait plus le moindre rôle, l’ensemble de ce qui arrive à l’homme étant imputable sans distinction à Celui qui s’est rendu coupable de l’avoir créé.

Là encore, cependant, on peut citer des exemples bibliques : « pourquoi ce don de la vie à l’homme dont la route se dérobe ? » ; « pourquoi m’as-tu tiré du sein de ma mère ? » se plaignait Job au fond de la détresse (Job 3, 23 ; 10, 18). Mais la différence, c’est que Job croyait en Dieu ! Quel sens peut avoir pour un homme qui n’y croit plus de se tourner vers ce fantôme pour le prendre soudain à partie ? La réponse est claire : lorsqu’il touche la limite de sa propre prétention à la toute-puissance, ce n’est pas à Dieu que cet homme-là s’adresse, mais bien à son propre moi. Abusé par son universelle volonté de maîtrise scientifique et technique, le voilà obligé d’ouvrir les yeux sur l’évidence d’une multitude de phénomènes qu’il ne maîtrisera jamais : le seul ersatz de foi qui lui restait jusque là, à savoir sa confiance dans ses propres capacités, se trouve dissipé comme un songe par le moindre soubresaut tellurique. On comprend que cette expérience lui soit insupportable et que, sous couvert de parler à un autre, il ait besoin de débattre avec lui-même du bien fondé d’un projet d’auto-divinisation dont les événements le contraignent à mesurer soudain la vanité. C’est ainsi qu’à la prière du croyant – pour prier, mieux vaut croire en Dieu – et au réquisitoire du procureur – pour accuser, il faut avoir un prévenu devant soi – se substitue le monologue pathétique de monsieur Homme qui parle à monsieur Homme et l’interroge sur l’autosatisfaction narcissique qui marquait son projet prométhéen de maîtrise de l’univers.

Comment sortir de la tragique interpellation d’un homme qui n’est plus rien à un dieu qui n’est plus ? Ne serait-ce pas tout simplement en écoutant ce que dit vraiment le Dieu de la Bible devant la souffrance des hommes ? Souvenons-nous de l’épisode du Buisson ardent (Exode 3), lorsque ce Dieu parle à Moïse découragé qui a vainement essayé de libérer par ses propres forces son peuple opprimé : « j’ai vu, oui j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte… j’ai entendu ses cris… je connais ses angoisses… et je suis descendu pour le délivrer. »

Si la Bonne Nouvelle de la Bible nous parlait d’un Dieu « gentil Organisateur » ou concepteur d’une Cité radieuse, elle ne mériterait pas qu’on s’y intéresse. Mais le contenu de cette Bonne Nouvelle est bien différent. Pour le Dieu qui s’y révèle, cet homme qui n’est rien, simple souffle qui passe, a un prix infini. Pour lui, Dieu n’hésite pas à entrer dans l’histoire humaine afin d’en porter les drames et d’en faire éclater les limites, même celles posées par la folie des hommes, même celles imposées par l’apparente fatalité de la souffrance et de la mort. Alors, si nous imitons Moïse et prêtons l’oreille aux paroles que le vrai Dieu nous adresse, nous découvrons avec lui que ce Dieu était présent en nos vies bien avant que nous ne le sachions ; qu’il était là dans les moments de joie, mais aussi aux heures d’épouvante, et peut-être surtout, justement, dans ces heures pascales ; et qu’à chaque fois, directement dans ses œuvres de salut ou indirectement dans les prodiges réalisés par l’amour fraternel, il faisait reculer les ténèbres et grandir la lumière de la résurrection.