L'Eglise de France veut-elle encore transmettre sa foi ?

Download PDF

Cette question n’a pas été posée par un intégriste intraitable, mais par Jean-Marie Guénois, chargé de l’actualité religieuse pour Le Figaro. De fait, il manque encore en France un catéchisme pour les enfants. Il s’explique :

Je suis très perplexe après avoir assisté, hier matin, à un point presse à la Conférence des Evêques de France sur la réforme de la catéchèse préparée depuis cinq ans et mise en oeuvre cette rentrée. Un article, publié vendredi matin dans le journal, en rend compte mais j’avoue, entre nous, ne pas comprendre plusieurs choses. Et je vous livre simplement quelques réflexions :

Le pédagogisme mais avec un train de retard

– Alors que dans le monde de l’enseignement beaucoup d’enseignants sont revenus depuis longtemps des dérives de ce qu’eux mêmes appellent, le “pédagogisme”, c’est-à-dire le primat des méthodes de transmission sur l’acquisition des contenus, l’Eglise de France y entre à plein.

– Les outils pédagogiques – livrets, dvd – abondent. Ils sont fort bien “faits”. Sous la forme de “modules”, ils permettent de bâtir des menus à la carte pour chaque enfant. Mais, sans aucune vision de synthèse sur la foi chrétienne et surtout sur l’Eglise catholique ! Le mot n’a pas été prononcé ou à peine. On préfère parler de “communautés”, de “foule immense”, de “foule de chercheurs de Dieu”.

– Ce qui est proposé est intéressant, vivant, chatoyant, mais il me semble – particulièrement après la crise de la pédophilie – qu’une des priorités serait justement pour les catholiques non pas la sensation mais l’intelligence – perdue – de ce qu’est l’Eglise catholique. Je ne vois pas qu’un enfant, à travers ce qui a été présenté, en puisse avoir la moindre idée car le noyau de base, synthétique, de cette foi chrétienne catholique, n’est pas exprimé.

Une différence étonnante de traitement entre les enfants et les adolescents

– A côté de cette indigence intellectuelle, un document publiée au printemps dernier, fait sensation sur un plan international. Il s’appelle “Youcat”. Il s’adresse aux adolescents et aux jeunes adultes. Il a été traduit dans beaucoup de langues. Il a fait un tabac aux JMJ. Et, pour le coup, sous la forme d’un catéchisme moderne et synthétique, il cherche précisément à donner cette intelligence de la foi.

– D’où cette question : comment se fait-il que l’Eglise soit incapable d’exprimer l’essentiel ce qu’elle croit dans une langage simple, accessible, à des… enfants. Vingt pages suffiraient qu’elles soient écrites, en mots, en sons, en images ou interactives. Rodés à la vivacité, les enfant sont loin d’être des moutons ou des cerveaux inertes. Plus que les adultes, ils sont capables d’acquisitions fulgurantes.

L’Eglise veut-elle vraiment transmettre ?

– Mais l’Eglise veut-elle encore transmettre au sens intellectuel ? Pas certain… Puisque l’on expliquait, jeudi matin, que ce temps était passé. Et qu’il s’agissait maintenant d’expérimenter la foi en communauté. Et que le jeune, prenant ainsi le goût d’être chrétien, construirait lui même son parcours de formation, notamment par ses questions.

– Ce qui me paraît être en partie une illusion, à tout le moins un anachronisme au moment où les jeunes générations (les JMJ viennent encore de le démontrer avec éclat ; ou le succès, à Paris, de groupes de formation pour jeunes étudiants comme “Even”) sont en attente de contenus, de formation solide. Et, dit modestement : d’intelligence.

– Je troue louable, la prise de conscience par l’Eglise, il y a plusieurs années, suite au fameux “rapport Dagens”, de vouloir, pour faire court, “proposer la foi” et non plus dominer la société. Mais je trouve étrange que la traduction catéchétique de cette “politique” ait aujourd’hui l’apparence d’un déficit d’intelligence. Ma fonction me met en contact, avec des mondes très divers, ultra favorables ou ultra hostiles aux questions religieuses. Il m’apparait que la requête “extérieure” aujourd’hui ne porte pas tant sur le christianisme, en tant que tel, que sur l’Eglise catholique que l’on ne “comprend” plus au sens intellectuel. Comment ces jeunes catholiques, formés sur un mode aléatoire, pourront répondre à ce questions ?

– Enfin, je suis fasciné par le contraste qui existe actuellement entre les religions sur ce plan de la formation. Comment se fait-il que les juifs, en premier lieu, les musulmans ensuite, parviennent à transmettre leur croyance et que l’Eglise catholique soit en panne à ce sujet ? Cela serait passionnant à étudier de près.

Un dernier mot. Pour suivre ces questions depuis des dizaines d’années, je m’aperçois que la politique des “bon sentiments” dans le domaine de la catéchèse pour ne pas, disait-on, décourager les milliers de bénévoles qui donnent du temps pour faire le catéchisme, a conduit à l’épuisement du système.

Bons sentiments, en clair : ne jamais faire de bilan de résultats ou d’efficacité ; ne tester aucune connaissance (ce que l’on admet pourtant dans les études de théologie et dans les autres religions ) ;  ne plus publier aucun chiffre national (en chute libre) sur la fréquentation du catéchisme depuis … 1994 ; surtout ne rien dire quand cela ne marche pas.

Mais il y a, surtout, en arrière fond, une forte division des évêques, sur la notion même d’Eglise catholique et sur son identité. Ce différent théologique et idéologique explique largement la situation actuelle. Mais, tout de même, comment cette Eglise catholique qui vit dans un des pays les plus rationnels du monde, la France, a pu laisser la question cruciale de la transmission, dans un tel état ? Les catholiques allemands, italiens, américains, auraient, de ce point de vue, beaucoup de leçons à donner.

Nous en reparlerons. Les milieux dit “traditionalistes” se plaignent de cette situation depuis bien longtemps. On se souvient même de la conférence historique du cardinal Ratzinger à Paris en 1982 sur la façon d’enseigner la foi en France. Le fait que, aujourd’hui, la charge vienne d’un journaliste réputé, disons, de “centre-droit” pourrait contribuer à une prise de conscience. Déjà, certains évêques se sont affranchis de ce que fait la CEF, et c’est tout à leur honneur.