Europe : la tribune du cardinal Barbarin

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A l’occasion du 15 août, l’archevêque de Lyon a décidé de s’exprimer sur l’Union européenne, dans une tribune politique à moins d’un an des élections qui pourraient voir arriver un majorité eurosceptique au Parlement, diffusée dans Le Parisien. Lui faut-il donner des gages avant son procès qui s’annonce délicat ?

« L’Europe vit un moment difficile. Les récentes élections, l’afflux des migrants, le rapport entre les Etats… montrent qu’elle a besoin d’un nouveau souffle. Dans les années 1950, Robert Schumann et ses compagnons ont fait preuve d’un élan et d’une audace exemplaires. Ajoutons qu’ils étaient profondément croyants : De la foi jaillit cette joyeuse espérance, capable de changer le monde, dit le pape François.

Ma première conviction, c’est que l’Europe est un phare pour bien des régions du monde. Un souvenir d’avril 2005 : dans la chapelle Sixtine, Benoit XVI, à peine élu, explique pourquoi il a choisi ce nom. Il évoque Benoit XV, qui s’est tant battu contre le désastre de 14-18, puis s’arrête sur saint Benoit, patron de l’Europe.

L’aventure de l’Europe est partie d’une décision ferme : ce qui s’est passé entre 1870 et 1945, où le conflit entre deux pays voisins a entraîné le monde entier dans la guerre, ne doit plus jamais se reproduire. De nombreux pays où la violence et la misère continuent de faire leurs ravages tournent leur regard vers l’Europe, avec une grande espérance. Voilà notre responsabilité !

Pour pouvoir aller de l’avant, il faut respecter les peuples et connaître leur histoire. On agite partout l’épouvantail du populisme, en faisant mine de ne pas comprendre pourquoi les gens sont en colère. Ils ont l’impression que tout est commandé à Bruxelles par une administration lointaine. Il suffit d’évoquer le référendum de 2005 (sur la constitution européenne), où les Français ont dit non, et l’on a décidé oui, puis le vote du Brexit qui consterne la moitié de l’Angleterre et met l’Europe devant une négociation plus que délicate… A l’Est, bien des pays, d’abord heureux de nous rejoindre, protestent aujourd’hui, et se sentent colonisés.

Quant à l’histoire de chaque pays, c’est seulement en la respectant qu’il sera possible d’entrer dans une visée commune. Les souffrances de la Seconde Guerre mondiale, les blessures des décennies de congélation soviétique… on connaît à peu près. Mais on ignore souvent que la Hongrie, critiquée de partout, a été pendant 150 ans une province de l’Empire ottoman. Une grande partie de sa population a été décimée ou déportée. Ensuite, les Hongrois ont accueilli plus de 50 % de populations étrangères.

Et puis, il n’y a aucune honte à aimer son pays, sa patrie ou sa culture. Respecter ses racines, cela ne signifie pas en devenir prisonnier. Il suffit de se rappeler que l’Europe a toujours accueilli. Cela commence avant l’an 200, quand Rome découvre le premier empereur venu d’Afrique ; deux siècles plus tard, Augustin, né dans l’actuelle Algérie, déploie son génie en Europe. Et Saint Martin, qui a laissé son nom partout, venait de l’Est…

Rappelons aussi qu’un peuple se regarde au miroir de ses berceaux. L’Italie a fécondé les Etats-Unis, l’Argentine… Aujourd’hui, la dénatalité y est telle qu’elle devient le deuxième plus vieux pays après le Japon. Mme Merkel a peut-être aussi ouvert les frontières par manque de main-d’œuvre. Quand le pape François évoque nos maladies spirituelles : individualisme confortable, économie de l’exclusion, ressentiment stérile… il serait utile de ne pas faire la sourde oreille !

L’Europe sait que son identité, c’est l’ouverture. Elle n’est pas morte, mais elle dort, comme dit Jésus de la petite fille qu’il va réveiller, dans l’Evangile. Aujourd’hui, la parabole du pauvre Lazare que le riche ne voit même pas à sa porte a pris une dimension mondiale. Que l’Europe garde les yeux ouverts et entende l’appel de l’Eglise à accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de la sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut pas trouver dans son pays d’origine.

Le réalisme politique et la force de l’Evangile peuvent faire bon ménage. Si les gouvernements prennent des mesures, qu’ils agissent pour le bien commun, c’est leur rôle. Celui des chrétiens, c’est d’appeler au respect de tout être humain, en particulier des plus fragiles. En fait, le don profite souvent plus à celui qui le fait qu’à celui qui le reçoit ! Jésus vient là où on ne l’attendait pas. Il gît en ce moment dans la cale d’un bateau sordide, quelque part en Méditerranée… Oui, il y a avis de tempête sur l’Europe, mais aux disciples qui s’affolent : Nous périssons !, le Seigneur répond : Pourquoi avez-vous peur, gens de peu de foi ?

La grande victoire sera toujours celle de la main tendue pour la rencontre et l’accueil, celle de la vie reçue, offerte, partagée ! »