Nous sommes dans une époque qu’on dit post-moderne et parfois post-rationaliste

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Lundi 14 août, à 21h, avait lieu la procession aux flambeaux depuis la chapelle de l’Hospitalet à Rocamadour, avec Mgr Laurent Camiade, évêque du Diocèse de Cahors, entouré de Mgr Emmanuel Delmas, évêque d’Angers, ainsi que de nombreux prêtres et diacres.

Mots de bienvenue de Mgr Laurent Camiade, devant la chapelle de l’Hospitalet, avant de commencer la procession :

“Bienvenue à tous pour cette procession de l’Assomption dans ce beau sanctuaire de Rocamadour. Je suis heureux d’accueillir en particulier mon frère dans l’épiscopat, Mgr Emmanuel Delmas, évêque d’Angers, originaire du Lot (et ancien recteur du sanctuaire). En marchant à la suite de la statue de la Vierge Marie, nous nous rappelons qu’en réalité, c’est elle qui marche avec nous, c’est elle qui, du ciel où elle a été glorifiée par Dieu dans son âme et dans son corps sans avoir connu la corruption bi-ologique, vient sans cesse accompagner notre vie terrestre. Nous comptons sur le soutien de sa présence maternelle. Nous pouvons la prier spécialement pour notre pays, la France comme nous y invite une longue tradition depuis Louis XIII qui a demandé (en 1638) qu’on fasse chaque année dans tous le pays des processions pour la fête de l’Assomption en priant pour la France. Beaucoup d’évêques dont le président de la conférence des évêques de France, MgrGeorges Pontier, nous rappellent de garder cette intention, spécialement en cette fête du 15 Août, et de prier pour la France. Nous prions aussi, bien sûr également, pour la paix et la justice dans le monde, à une époque où il est clair que tout se tient : le bien d’un pays ne va pas sans le bien commun de toute l’humanité. Cette année, dans notre diocèse, nous prions aussi spécialement pour les vocations, en commémorant le 400° anniversaire de l’ordination du bienheureux Alain de Solminihac, un de mes prédécesseurs. Merci à tous de vous associer à cette intention qui nous concerne tous, quel que soit notre lieu de résidence. Prions aussi pour les évêques, les prêtres et les diacres, les religieux, religieuses et autres consacrés qui nous accompagnent. Que la Vierge Marie nous obtienne toutes les grâces que nous sommes venus demander et que nous portons dans nos cœurs !”

Homélie prononcée par Mgr Laurent Camiade, lors de la messe solennelle pontificale de l’Assomption du 15 août :

La liturgie de l’Assomption nous propose une vision à contempler, celle de la Vierge Marie qui entre dans la gloire du ciel.

Dans la culture actuelle, il est bien vu d’avoir une vision. Un chef d’entreprise, un homme politique, quiconque exerce une autorité est supposé avoir une vision, qu’il partage avec ses collaborateurs, avec ceux qui sont supposés le suivre dans ses projets. Si un chef n’a pas de vision, on ne le suit pas. Notre époque est post-révolutionnaire et elle n’est plus très régimiste : on ne suit plus le roi parce qu’il est le roi légitime ni le gouvernant parce qu’il est chargé de gouverner, mais seulement si nous parvenons à adhérer à sa vision. Nous sommes aussi dans une époque qu’on dit post-moderne et parfois post-rationaliste alors, même avec des arguments justes et une expertise sûre, sans vision, vous ne pouvez pas convaincre et vous ne suscitez aucune confiance, aucune adhésion, aucune action concertée.

Le christianisme a toujours proposé la vision du ciel. Il ouvre sur la confiance dans un au- delà qui s’est donné à voir dans le Christ, depuis que le roi du ciel a pris chair dans le ventre de la Vierge Marie. La vision de l’Assomption, décrite par celle du passage de l’Apocalypse que nous avons entendu en première lecture, est la vision d’une femme solaire ou plus préci- sément “enveloppée du soleil, la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête”. Et cette femme va enfanter un roi des nations. La tradition de l’Église a reconnu la Vierge Marie dans cette vision.

Nous pouvons nous demander plusieurs choses : quel est le statut des visions, des appari- tions de la Vierge Marie dont on entend parler de plus en plus ? Comment il se fait que Dieu donne autant d’importance à cette femme alors qu’elle n’est pas le Sauveur – c’est son fils qui l’est ? Qu’est-ce que tout cela nous apporte, en fin de compte ?

Si avoir une vision est si important dans la vie actuelle, il n’est peut-être pas étonnant que se multiplient les personnes qui affirment avoir eu une apparition de la Vierge Marie ou d’autres saints. Nous connaissons bien les apparitions de Lourdes ou de Fatima dont on fête cette année le centenaire ou tous ces lieux français d’apparition que sont Paris, rue du bac, La Salette, Pontmain, Pellevoisin. A Rocamadour, comme dans la plupart des sanctuaires anciens, c’est plus qu’une vision, la matérialisation de l’image de Notre-Dame sous forme d’une statue. Dans beaucoup d’endroits, la statue de Marie a été retrouvée miraculeusement ou son origine est autant entourée de mystère que de piété. Mais la statue permet de voir, sous la forme concrète d’une représentation sans doute sculptée par la main de l’homme, un signe concret de la présence bienveillante de la mère de Dieu.

Le propre de ces images, apparitions reconnues ou images sculptées témoignant de siècles de dévotion, c’est de montrer quelque chose sans forcer à croire, mais en invitant à poser librement un acte de foi. Rien n’oblige à croire, mais la vision ou la statue encourage et stimule la foi. Elle rassemble tous ceux qui acceptent d’y croire ou qui s’y sont sentis poussés de l’intérieur. La foi conduit au-delà de l’image, au-delà de la vision. C’est très important de prendre conscience de cela pour ne pas se laisser piéger par des formes de récits d’apparition qui voudraient nous dispenser de poser un acte de foi. Il y a, dans certaines prétendues apparitions actuelles une surenchère d’effets spéciaux qui voudrait nous convaincre que, dans ce contexte, Dieu deviendrait évident. Mais Il ne l’est pas. Il est bien plus grand que toute image que nous sommes capables de percevoir.

La vision de Rocamadour est cette statue antique, trônant et présentant le Christ à la vénération des pèlerins, entre terre et ciel au milieu d’une falaise. Elle invite à croire que la Vierge Marie vient habiter nos failles terrestres, qu’elle relie entre eux le ciel et la terre en nous met- tant en contact avec son Fils, le Christ, notre Sauveur.

Puisque c’est bien Lui l’unique Sauveur, pourquoi est-ce la Vierge Marie que Dieu nous donne ici à prier ? Pourquoi cette vision apocalyptique ? Pourquoi Dieu donne-t-il autant d’importance à cette femme ? La vision que le Seigneur nous donne à travers l’image de Marie glorifiée et montant au ciel sans que son corps ait connu la corruption de la mort biologique nous montre comment Dieu exerce son autorité. On peut exercer l’autorité de manière jalouse et dictatoriale en écrasant les autres pour mieux garantir sa posture dominatrice ou bien en ignorant les autres et en suivant sa vision personnelle sans s’occuper des autres, “qui m’aime me suive !” ou encore en cherchant à faire grandir les autres, en se mettant au service de ceux sur qui on a reçu autorité, une autorité qui s’évertue à les autoriser à déployer toutes leurs capacités.

C’est, clairement, de cette troisième manière que Dieu exerce l’autorité. Et son Incarnation n’aurait pas eu le même sens si, en Marie, Dieu n’avait pas sollicité la participation de l’hu- manité. Marie est seulement humaine mais son humanité participe librement et totalement à son propre Salut en acceptant de donner corps au Fils de Dieu. C’est l’initiative de Dieu qui a rendu Marie capable de dire oui, de croire aux merveilles qui lui furent dites par l’ange, de la part du Seigneur. Mais c’est elle, avec toute sa capacité de femme libre qui a cru, qui a dit oui, qui a consacré sa vie à être la mère du Sauveur.

Ainsi, cette humanité accomplie, réussie, parfaitement obéissante au projet de Dieu est reconnue par Dieu lorsqu’il glorifie la Vierge Marie. La vision de gloire de Marie montée aux cieux dans son âme et dans son corps, dans sa pleine humanité personnelle, est une vision qui révèle toute l’estime que Dieu a de l’humanité. Cette vision nous révèle le projet de Dieu sur chacun de nous : Il veut que je donne, avec sa grâce, le meilleur de ce que je suis et que je m’accomplisse à l’intérieur de son projet de Salut. Dieu veut que tu donnes, avec sa grâce, le meilleur de ce que tu es et que tu t’accomplisses à l’intérieur de son projet de Salut.

Toute vocation dans l’Église est une vocation à la vie, une vocation à l’amour. Cet amour peut se déployer dans une vie conjugale ou dans le célibat consacré, dans une vie de famille, professionnelle ou dans une mission au sein de l’Église pour le bien de nos frères. Même un moine, même un ermite est appelé à s’accomplir dans son humanité en déployant ses capacités humaines selon le projet de Dieu. Comme Marie glorifiée à la fin de sa vie ter- restre en montant au ciel, ce n’est qu’au ciel que nous verrons tous les fruits de nos existences.

Nos existences, à nous qui sommes pécheurs, sont parsemées aussi de nos échecs et de notre médiocrité, de nos déceptions et de nos péchés, mais notre vocation à la sainteté subsiste toujours et elle nous relève, avec la miséricorde de Dieu pour nous conduire, si nous ne refusons pas la grâce ni les moyens de grâce que le Seigneur nous donne, jusqu’à la vision céleste pour laquelle nous avons été créés et rachetés.

Qu’est-ce que tout cela nous apporte, en fin de compte ? Il n’est pas difficile de le comprendre. Chacun d’entre nous, sommes venus ici pour une raison. Peut-être ne l’avons-nous pas très bien identifiée. Mais il y a tant de grâces que nous avons envie de recevoir du Seigneur. Nous portons en nous tant de nœuds ! Nous sommes venus avec dans nos cœurs la préoccupation de nos difficultés en famille, ou des soucis de santé physique ou psychologique, nos tensions professionnelles, notre stress, nos dettes, peut-être, notre sentiment de culpabilité, nos craintes face à la violence du monde, nos dépendances, nos addictions ou celles de nos proches, nos incertitudes face à l’avenir, ou nos doutes, la fragilité de notre foi… Or, tout cela, nous savons, ici, à Rocamadour, que la Vierge Marie le prend dans son cœur maternel et dans sa prière. Elle qui, déjà, nous fait regarder le ciel, nous montre vers quelle lumière, vers quelle victoire nous marchons, malgré quelques batailles perdues ici-bas ; elle que nous contemplons dans sa gloire, ne cesse pas de crier dans les douleurs de son enfantement par lequel elle met au monde notre Sauveur, par lequel elle ne cesse de nous le donner.

Alors, prions Marie avec confiance pour que Dieu nous donne sa grâce, en sorte que notre vie témoigne du meilleur de ce que nous sommes et que nous nous accomplissions à l’intérieur du projet de Dieu, pour entrer un jour dans la gloire du ciel, à la suite de la Vierge Marie.

Amen.

Mgr Laurent Camiade

Evêque du Diocèse de Cahors

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