Parler sans tabou, est-ce parler cru ?

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Le journaliste Arthur Herlin a posé des questions audacieuses à Mgr Emmanuel Gobilliard, évêque auxiliaire de Lyon, et à la sexologue Thérèse Hargot. Il a réuni leurs réponses dans un ouvrage aux termes parfois crus Mgr Emmanuel Gobilliard répond à Famille chrétienne :

Il semble que ce soit la première fois qu’un évêque traite aussi directement des questions de sexualité. Qu’est-ce qui vous a décidé à le faire ?

D’autres évêques ont, bien sûr, déjà pris la parole sur ce sujet, mais dans un cadre plus ecclésial, ou auprès d’éditeurs chrétiens. La nouveauté est la volonté d’un éditeur grand public de toucher une population jeune et éloignée de l’Église. L’option prise par le journaliste à l’origine du projet est aussi de ne pas éluder les questions provocantes que les gens se posent, et pour lesquelles ils attendent des réponses. L’éditeur et le journaliste m’ont demandé « Est-ce que vous avez peur, ou est-ce que vous n’avez rien à dire sur la sexualité, pour que cette question soit si souvent éludée et si peu abordée concrètement ? » J’ai hésité un moment mais les conseils de mes frères évêques, les arguments de l’éditeur et le constat qu’un tel ouvrage était vraiment attendum’ont persuadé.

On entend souvent que l’Église n’a pas à se prononcer sur des sujets aussi intimes. Que répondez-vous ?

Commençons par dire que l’Église ne se résume pas aux évêques et aux prêtres. Ils ont une parole spécifique à donner, certes, mais sont entourés de personnes qui les éclairent. Par ailleurs, ils écoutent de nombreuses confidences. Il m’est arrivé de recevoir des couples non chrétiens qui souhaitaient que je les conseille. Devant mon étonnement, ils m’ont dit que les couples avaient du mal à écouter vraiment : ils tendaient à comparer. Or on ne fait pas l’expérience de l’amour conjugal en général, mais de l’amour conjugal avec telle personne, dans telles circonstances. Parfois, un regard extérieur peut être précieux et complémentaire. Tout ce qui touche la vie des personnes concerne l’Église. La vie chrétienne ne se limite pas à la messe le dimanche. Une sexualité bien vécue contribue au bonheur des personnes. Il est normal de les accompagner aussi sur ce terrain tellement important.

La sexualité est-elle réservée aux personnes mariées ?

Nous sommes tous des êtres sexués. La sexualité est l’expression de cette réalité. Elle se vit évidemment dans les relations sexuelles, mais possède d’autres modes d’expression. Les prêtres, et les consacrés en général, sont hommes et femmes à part entière ; ils ont des pulsions, des désirs qu’ils doivent apprendre à accueillir joyeusement et à vivre paisiblement. Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’on est marié qu’on n’a pas besoin de progresser dans le domaine de la sexualité. Nous sommes tous pécheurs et notre sexualité est aussi blessée. Elle a besoin d’être éduquée, que nous soyons mariés ou pas.

Quels sont les plus écueils auxquels les couples doivent faire face aujourd’hui ?

Il y a deux grands écueils. Le premier est de tout réduire à la sexualité. Ni le mariage, ni le célibat consacré, ni la sexualité épanouie ne combleront pleinement les désirs profonds de nos cœurs. Aimer, cela s’apprend, c’est exigeant ! L’autre écueil est l’inverse, le désespoir vis-à-vis de la sexualité, croire que le péché concerne avant tout les questions de sexualité. Face à cette tendance pessimiste, il faut affirmer que notre corps avec sa sexualité est un cadeau de Dieu, une magnifique force de vie qui, ajustée et vécue paisiblement, est source d’épanouissement.

Pourquoi l’Église semble-t-elle s’opposer à la recherche du plaisir ?

Je ne dirais pas qu’elle s’oppose à la recherche de plaisir. Le bon sens, et donc l’Église aussi, met en garde contre une recherche égoïste et absolue de plaisir. Le plaisir doit être considéré soit comme un moyen en vue d’un bien plus grand que lui, soit comme une récompense. Considérer le plaisir uniquement comme une fin en soi provoque des désillusions et diminue le plaisir lui-même. Le but est le bien de l’autre, son bonheur. Si je me donne à l’autre en voulant son bonheur, mon plaisir et le sien seront augmentés et vécus comme un épanouissement, signe d’une joie qui ne s’arrête pas au plaisir mais rejoint la personne.

Aujourd’hui, est-il possible pour un prêtre ou un célibataire de renoncer à sa sexualité ?

Poser la question de cette manière, c’est considérer que la sexualité ne s’exprime que dans la relation sexuelle. Je ne peux pas étouffer mes désirs sexuels. Mais je peux apprendre à mieux les comprendre pour trouver une réponse plus respectueuse de ce que je suis, de ma vocation. La psychologie de la vie sexuelle nous apprend que nos pulsions ne sont pas toujours d’origine sexuelle au sens d’un besoin que notre corps exprimerait, d’une tendance instinctive à la reproduction. Plus souvent, et plus fondamentalement, elles expriment un besoin d’être aimé, valorisé ou reconnu. Elles peuvent donc trouver des réponses en dehors de la relation sexuelle elle-même. D’ailleurs, même dans le mariage, quelqu’un qui croirait que seule la relation sexuelle comblera son désir profond d’être aimé serait déçu. Consacrés et célibataires doivent apprendre à trouver des lieux d’épanouissement de leur corps, de leur cœur, de leur âme. Cela s’appelle l’équilibre de vie où la vie du corps a sa place mais où, surtout, il faut soigner les relations et éviter le repli sur soi.

La continence avant le mariage est-elle encore possible ?

Le corps impatient risque d’empêcher l’expression d’autres besoins, d’autres désirs. Se précipiter peut également diminuer la liberté ou le discernement. Se donner à l’autre signifie lui donner son corps, mais pas seulement dans la relation sexuelle, dans le service, les multiples délicatesses de la vie quotidienne. Céder à l’impatience des corps est parfois aussi se priver de l’émergence de certaines paroles. Mais le plus difficile à donner, c’est le temps ! Se donner à l’autre, c’est aussi inscrire l’amour dans le temps et la fidélité. Seul le mariage propose toutes ces dimensions, c’est pour cela que le pape François insiste tellement sur la préparation au mariage. Par ailleurs, pour être un bon époux, il faut avoir appris auparavant à être un bon célibataire, à se gérer soi-même, à apprivoiser sa sexualité. La recherche d’une vie de couple trop rapide masque souvent la peur de la solitude. Pour bien vivre la vie de couple, il faut aussi avoir appris la solitude ! Je pense, pour ces raisons, qu’attendre, qu’apprendre, est nécessaire, et donc que c’est possible.

7 comments

  1. PM de Montamat

    Un condensé de débilités profondes sur le sujet, débilités que l’on entend depuis maintenant plus de 30 ans… Il y a bien une quinzaine de phrases-bateau que tous les petits curés resservent dès qu’ils le peuvent… Rien de profond, que de la déculpabilisation, pcque bien sûr, on (les chrétiens) est tous coincés sur ces sujets.
    Ces curés sont passés par le Séminaire Freud, en témoignage leur vocabulaire.
    C’est affligeant, aussi bien les questions que les réponses. Le livre ne doit pas être triste… à déconseiller vivement!!! Je ne mets aucun ‘coeur’ et je dis: agression gratuite par un ‘ami’…
    Ces évêques ont 30 ans de retard sur l’évolution des moeurs; ils n’ont aucun parler-vrai sur ces questions. Ce sont de grands complexés, sur la sexualité, comme sur toute la question du ‘sacré’ qu’il serait urgent de réintroduire dans le monde…

  2. fg

    @ PM de Montamat
    Pas d’accord.
    Mgr Gobilliard a raison de dire qu’il vaut mieux déceler l’origine profonde de ses pulsions pour les dompter que de les refouler: cela doit déterminer les séminaristes dans un choix qui engagera toute leur vie.

  3. @ PM de Montamat.
    Argumentez SVP. Si l’interview est bien un “condensé d’imbécilités”, comme vous dites, pourquoi n’en citez-vous pas quelques-unes ?
    Je suis prêtre éducateur, en particulier dans le domaine de l’amour et de la sexualité (à la suite du p. Denis Sonet, si vous connaissez) ; eh bien, je ne vois pas ce que je peux reprocher au texte incriminé.
    (Ci dessous : mon site sur le sujet, sans oublier ma brochure

    • MPS

      Oui, mon père, j’ai eu l’occasion de m’appuyer sur les documents que vous avez publiés sur l’affectivité à destination des adolescents, je dois dire que c’est un support précieux .
      Ces questions sont fondamentales car ces jeunes sont souvent perdus par rapport à ce sujet qui touche à la relation aux autres et à soi même, au rapport à son corps, à la procréation….
      C’est un chantier immense d’évangélisation trop délaissé. Merci pour votre apport en ce domaine!

  4. PM de Montamat

    à fg
    J’ai noté ‘la volonté d’un éditeur grand public de toucher une population jeune et éloignée de l’Église.’ Est-ce qu’en leur parlant comme Freud de tabous, de pulsions, de ‘corps impatient’, etc… ? N’oublie-t-on pas le langage clair et précis de l’Eglise, pour ‘faire passer le message’ ??? Qu’on nous commente plutôt le CEC, les beaux textes de JP II et des Congrégations romaines sous son pontificat… Il me semble, au vu de cet entretien et sans avoir lu le livre, qu’on est dans le racolage. C’est l’Eglise ouverte sur le monde de Vatican II, n’est-ce pas ?

    Un exemple sur le renoncement à sa sexualité par les non-mariés : ‘Poser la question de cette manière, c’est considérer que la sexualité ne s’exprime que dans la relation sexuelle. Je ne peux pas étouffer mes désirs sexuels.’ Si vous y comprenez, expliquez-moi…

    Oui, je vous concède que parfois, sur tel ou tel point particulier, ce Mgr doit bien avoir raison. Mais encore une fois, il ne se place pas au niveau de l’enseignement de l’Eglise: il n’en a ni les termes ni la pédagogie. Ni l’approche surnaturelle. Sur ce que vous évoquez, vous illustrez parfaitement le freudisme ambiant: dompter ou refouler ses pulsions: bel objectif en vérité pour un chrétien. Ah ces pauvres séminaristes dont le choix de vie se résume à ça; ils sont mal partis, excusez-moi. Et dites-moi où ce Mgr donne la lumière sur ce sujet ???

    Dernier point à relever: il donné en modèle l’enseignement de François sur le mariage… Mais ‘Où va l’Eglise’ ?

  5. PM de Montamat

    à Casterman
    Désolé si j’ai pu, M. l’abbé, vous blesser à propos des ‘petits curés’. La critique relayée sur ce site par C Prazel (Liberté Politique) au sujet de ces ‘conversations’ illustre ce que j’avais perçu, ayant connaissance du précédent livre de Mme Hargot et de ses interventions. Quand ça part ‘en vrille’, il n’y a plus rien à espérer de certaines personnes…
    Alors, pour Mgr G s’y est raccroché ? Je ne vous donne pas mes pistes de réponse.
    Je reste persuadé qu’ “il faut que l’on apprenne à être pluridisciplinaires pour ne pas s’enfermer” (FC 2102 fin avril début mai 2018 p 9). Et je donnerai pour illustrer ‘sapientis est ordinare’, plutôt qu’un adage holiste de la psychologie moderne…
    Pardonnez l’allusion aux évêques français qui se sont faits recadrer à Rome. Je trouve ça très drôle, veuillez m’excuser, mais je suis parfois un peu mordant…
    En clair, si vous vous placez sur le terrain de l’ennemi et adoptez son langage, c’est sur vous avez perdu et je crains pour votre foi. Car enfin, traiter de la sexualité ‘en soi’ est une imbécilité, mot que vous m’attribuez à tort, j’ai parlé de ‘débilités’, ce qui n’est pas la même chose… mais finalement votre terme est juste.
    Je resterai toujours attaché à l’enseignement de st Thomas sur la nature humaine. Je ne suis pas né des geôles freudiennes.
    Certains doivent déjà regretter d’avoir trouvé cet interview très bonne… Je rigole, mais ça fait plus de 40 ans que j’entends des clercs faire leurs délices du monde. Qu’ils y restent…

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