Ce que Benoît XVI fera à Assise (1)

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La rencontre interreligieuse à Assise annoncée par le Pape début janvier a glacé bon nombre de personnes dans le milieu traditionaliste. Pourtant, il apparaissait normal que Benoît XVI, qui n’est pas un homme de rupture, dans son entreprise de réinterprétation authentique du Concile (l’herméneutique de la réforme dans la continuité), s’attelle au problème du dialogue interreligieux. Problème car ce thème a été souvent le prétexte de dérives relativistes, laissant entendre, parfois ouvertement, parfois à demi-mot, que l’on pouvait faire son salut dans les autres religions. Or seul Jésus-Christ est Sauveur. Le 1er janvier, le Pape a déclaré lors de l’Angélus :

en cette année 2011, l’on fêtera le 25e anniversaire de la Journée mondiale de prière pour la paix que le vénérable Jean-Paul II convoqua à Assise en 1986. C’est la raison pour laquelle, je me rendrai au mois d’octobre prochain comme pèlerin dans la ville de saint François, en invitant à s’unir à ce chemin nos frères chrétiens des diverses confessions, les autorités des traditions religieuses du monde, et de manière idéale, tous les hommes de bonne volonté, dans le but de rappeler ce geste historique voulu par mon prédécesseur et de renouveler solennellement l’engagement des croyants de chaque religion à vivre leur foi religieuse comme service pour la cause de la paix. Celui qui est en chemin vers Dieu, ne peut pas ne pas transmettre la paix, celui qui construit la paix ne peut pas ne pas se rapprocher de Dieu. Je vous invite dès à présent à accompagner de vos prières cette initiative.

Là où l’on peut légitimement s’inquiéter, c’est de voir apparaître des tentatives d’interprétations relativistes de cet événement. Et nous connaissons bien et nos médias et nos experts théologiens (et nos évêques !) pour savoir que le message du Pape risque d’être brouillé. Après Ratisbonne, Summorum Pontificum, la levée des excommunications, l’affaire du préservatif, etc., nous pouvons nous attendre à un flot de logorrhée désinformative.

Comme Benoît XVI n’est pas homme à se dédire, et pour éviter au préalable les interprétations abusives (et autre “esprit d’Assise“, comme on a eu “l’esprit du Concile”) il convient de se pencher sur la lettre, et plus précisément sur ce que le cardinal Ratzinger écrivait en 2005, dans un ouvrage rédigé avant son élection et publié juste après, Foi, Vérité, Tolérance :

À l’époque du dialogue et de la rencontre entre les religions, la question de savoir si on peut prier les uns avec les autres a nécessairement jailli. On distingue aujourd’hui la prière multireligieuse de la prière interreligieuse. Les deux journées mondiales de la prière pour la paix en 1986 et en 2002 à Assise offrirent le modèle de la prière multireligieuse. On peut le présenter ainsi : les membres des différents groupes religieux se rassemblent. La souffrance face aux misères du monde et à l’absence de paix leur est commune, ainsi que le désir d’une aide venant d’en haut contre les forces du mal afin que la paix et la justice puissent advenir dans le monde. En découle l’intention de poser un signe public de cette aspiration, un signe qui interpelle tous les hommes et fortifie la bonne volonté qui est condition de la paix. Ceux qui se rassemblent savent cependant aussi que leur compréhension du « divin » et donc leur manière de s’adresser à lui divergent au point qu’une prière en commun serait fictivement commune et ne correspondrait pas à la vérité. Ils se rassemblent pour poser un signe du désir commun ; ils prient par contre – même si cela se fait de façon simultanée – dans des lieux séparés, chacun à sa manière. « Prier » a évidemment dans une compréhension impersonnelle de Dieu (souvent liée au polythéisme) une tout autre signification que dans la foi en un Dieu unique et personnel. La différence est présentée de manière visible, mais de telle sorte qu’elle devienne en même temps comme un cri appelant la guérison de nos séparations.

À la suite d’Assise – en 1986 comme en 2002 – on a posé à plusieurs reprises et d’une manière très sérieuse la question : est-ce qu’on peut faire cela ? Ne trompe-t-on pas la grande majorité avec une harmonie qui n’existe pas dans la réalité ? Ne favorise-t-on pas le relativisme – l’opinion selon laquelle, au fond, les différences qui séparent les « religions » ne touchent pas à l’essentiel ? N’affaiblit-on pas le sérieux de la foi et ne nous éloignons-nous pas de Dieu, ce qui renforce notre solitude? Il ne faut pas balayer de telles questions. Les dangers sont indéniables, et on ne saurait nier le fait que beaucoup ont mal interprété Assise, notamment en 1986. Inversement, il serait faux de rejeter totalement et catégoriquement la prière multireligieuse comme elle vient d’être décrite. Il me semble juste de la lier à des conditions qui correspondent aux exigences de la vérité intérieure et à la responsabilité qu’impose ce cri vers Dieu à la face du monde entier. (A suivre)