Malaisie : les musulmans contestent aux chrétiens le droit d’utiliser le mot “Allah”

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Malaisie. Des groupes musulmans ont exprimé leur opposition à l’arrêt rendu jeudi par la Haute Cour qui donne le droit au journal catholique The Herald d’utiliser le mot “Allah” (Dieu) et projettent de manifester contre.

Cet arrêt fait suite à un bras de fer entre le gouvernement de ce pays très majoritairement musulman et la direction de l’hebdomadaire, qui durait depuis 2007.

Ce qui est reproché au Herald : avoir utilisé le mot “Allah”, pourtant antérieur à l’islam, pour traduire le mot “God” dans son édition en langue malaise. Pour le gouvernement, “Allah” ne peut être utilisé que par les musulmans.

En mai 2009, la Haute Cour avait rejeté une demande de suspension de l’interdiction gouvernementale formulée par le Herald en attendant que qu’elle se prononce sur sa légalité.

Le gouvernement malais désavoué

La justice malaisienne a jugé que le Herald avait le “droit constitutionnel” d’utiliser le mot “Allah” et que l’interdiction gouvernementale était “illégale, nulle et non avenue”. Les avocats du gouvernement n’ont pas encore décidé s’ils allaient interjeter appel.

“La décision de la cour n’est pas juste et nous préparons une démonstration de force pour protester contre” a déclaré à l’AFP Syed Hassan Syed Ali, secrétaire général de l’organisation Pribumi Perkasa, qui défend les droits des Malais”.

Lui et 50 autres activistes ont déjà exprimé publiquement leur mécontentement vendredi devant une grande mosquée.

“Nous craignons que cet arrêt permette à des missionnaires chrétiens d’utiliser le mot ‘Allah’, créant la confusion chez les musulmans et sapant l’harmonie religieuse qui règne ici” explique-t-il. Une “harmonie” à relativiser.

Les chrétiens, obstacle à l’état islamique

Le pasteur Hermen Shastri, secrétaire général du Conseil des Eglises de Malaisie (CCM), un organisme œcuménique créé il y a 57 ans, déclarait en 2004 :

Nous avons de bonnes relations avec les communautés hindoues, bouddhistes et sikh. Depuis vingt ans, nous nous retrouvons régulièrement au sein d’un Conseil consultatif malais du bouddhisme, du christianisme, de l’hindouisme et du sikhisme, et cela a contribué à instaurer des sentiments de confiance et un esprit coopératif.

Pour ce qui est des relations avec la communauté musulmane, les expériences sont diverses. Certains groupes musulmans, en général ceux qui expriment les positions modérées de cette communauté, sont ouverts au dialogue. Mais d’autres évitent un dialogue qui leur apparaît relever de la confrontation et qui empiète peut-être sur certains aspects de leur foi et de leur pratique au sujet desquels ils estiment que les non-musulmans n’ont pas le droit de s’exprimer.

(…) Les lois et règlements islamiques ont des répercussions dans la vie des communautés se réclamant d’autres religions : il s’agit de restrictions – réelles ou perçues comme telles – imposées à leur vie dans la société.

Un problème actuel est la conversion des musulmans à une autre religion ; si l’on applique strictement la charia, une telle conversion est considérée comme une « apostasie ».

Et de souligner :

Du fait de la résurgence de l’islam, il est indispensable que nous collaborions avec d’autres pour veiller à ce que la Malaisie ne devienne pas un état « islamique » ou « théocratique ». Un corollaire en est qu’il nous faut suivre de près les situations où les libertés civiques et religieuses pourraient faire l’objet de restrictions.

Appel en perspective

La Fédération des associations d’étudiants malais a déclaré que l’arrêt de la Haute-Cour devait être respecté mais qu’il était nécessaire que le gouvernement  interjeter appel de la décision.

L’ancien premier ministre malais Mahathir Mohamad s’est déclaré “inquiet” après cet arrêt qui, selon lui, menace la paix civile. “De toute évidence, le mot ‘Allah’ est spécifique à la religion musulmane” a-t-il justifié.

Principale publication de l’Eglise catholique du pays, le Herald tire chaque semaine à 14 000 exemplaires et compte 850 000 lecteurs. Il est rédigé en anglais, en malais, en mandarin et en tamoul.

Son site internet ne répond plus mais Google l’a gardé en mémoire.

La Malaisie est à 60% musulmane (sunnite) : il faut dire que tous les Malais appartenant au groupe ethnique du même nom sont considérés d’office comme musulmans. L’islam est la religion officielle du pays. 19% de la population est bouddhiste, 9% chrétien et 6% hindouiste.

Arthur Leroy