Un bilan du Motu Proprio contrasté

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En ce 14 septembre 2010, l’heure est au bilan de l’application du Motu Proprio Summorum Pontificum. Les évêques doivent avoir apporté à Rome leur propre évaluation, et à de rares exceptions, il ne faut pas s’attendre à des miracles. Chaque année depuis trois ans, la Fédération international Una Voce établit, pays par pays, le bilan de la progression des messes célébrées dans la forme extraordinaire. L’association Paix liturgique vient de publier son propre bilan. Son constat est notamment le suivant :

« Le premier constat qui s’impose trois ans après la publication du Motu Proprio est donc que son application est largement sollicitée par les fidèles et globalement freinée ou combattue par une part notable de l’épiscopat.Contrairement à ce qui a été martelé par les ennemis de la réconciliation ou les naïfs, les fidèles catholiques qui souhaiteraient vivre leur foi au rythme de la forme extraordinaire du rite romain sont nombreux… très nombreux ! Pour les évaluer, il ne suffit pas d’aller dans les quelques lieux de culte traditionnel déjà existants mais il convient de s’adresser à tous les catholiques. En effet, si quelques-uns ont fait le choix de quitter leur paroisses et de faire des kilomètres pour assister à la messe de leur préférence, force est de reconnaître qu’il ne s’agit que d’une minorité et que très nombreux sont les fidèles qui, bien que préférant la forme extraordinaire du rite romain, continuent de pratiquer dans leurs propres paroisses. A seul titre d’exemple, une très grande partie des jeunes (sans parler des prêtres et séminaristes diocésains toujours plus nombreux) que l’on croise au pèlerinage de Chartres organisé par l’Association Notre-Dame de Chrétienté ne pratiquent pas dans les chapelles et églises Ecclesia Dei mais viennent du monde diocésain qui n’applique généralement pas (encore ?) le Motu Proprio. Ils viennent trouver à Chartres quelque chose auquel ils aspirent et qu’ils ne trouvent pas ou ne peuvent pas mettre en œuvre dans leurs propres paroisses. »

L’Association ajoute également :

« Trois ans après Summorum Pontificum, il conviendrait de s’apercevoir que l’on n’est plus sous le régime du Motu Proprio de 1988, aux termes duquel seul l’évêque pouvait concéder la célébration du missel de Jean XXIII. On nous a répété à satiété que la réforme liturgique de Paul VI ne « prenait pas » parce qu’elle avait été mal expliquée. Alors on l’a expliquée, expliquée, expliquée. Sans le moindre succès. Pourquoi ne pas expliquer un tout petit peu aux fidèles quels droits leur confirme le Motu Proprio de 2007 ? Il est probable que, pour le coup, ils comprendraient tout de suite, et… qu’ils en profiteraient. A fortiori, faut-il au minimum arrêter les procédures abusives ou les réserves illégales que l’on oppose encore aux demandes qui sont faites dans les paroisses (comme nous le disions plus haut, un nombre encore significatif de catholiques pratiquants ignorent l’existence du Motu Proprio : 18% en France mais 42% au Portugal et 37% en Grande-Bretagne…). »

De son côté, le directeur de La Nef, Christophe Geffroy s’est essayé également à une sorte de bilan/prospective, à la fois dans le dernier numéro de sa publication et sur le blog de celui-ci. À l’instar de Paix liturgique, il note la résistance d’une majorité d’évêques :

« D’un côté, force est de constater que les évêques persistent globalement à se méfier d’une mouvance traditionnelle qu’ils ne parviennent pas à considérer comme une chance pour l’Église, mais plutôt comme un boulet à gérer, un phénomène à encadrer pour, surtout, l’empêcher de se développer – alors même que l’on trouve, en proportion, plus de vocations là qu’ailleurs… en nos temps de disette, cela devrait quand même faire réfléchir ! Le trait le plus frappant est le refus très net du motu proprio sur son point central le plus original : laisser la liberté aux curés de paroisse de juger de l’opportunité de répondre aux demandes d’une messe dans la forme extraordinaire par un groupe de fidèles. Je crois que l’on peut dire que ce point-là, sauf quelques rares exceptions, n’a été appliqué dans aucun diocèse de France – cela ne signifie pas que des évêques n’aient pas, par ailleurs, répondu généreusement à la demande de leurs ouailles. »

Mais Christophe Geffroy s’en prend également à une catégorie de traditionalistes qu’il accuse de « raidissement » :

« Le motu proprio, cependant, aurait dû logiquement conduire à une détente liturgique, notamment du côté des « traditionalistes », puisqu’il garantit à ces derniers la légitimité et la pérennité de leurs aspirations. Or, l’évolution chez certains d’une crispation rituelle conduisant à un rubricisme pointilleux – qui n’existait pas du temps de Mgr Lefebvre – n’a pas été arrêtée : là où prévalait auparavant une certaine « liberté », domine maintenant une intransigeance plus fidèle à la lettre qu’à l’esprit de la liturgie traditionnelle ; faire chanter ou non le Pater par l’assemblée est devenu une question capitale et ne pas suivre telle rubrique presque l’égal d’une hérésie, comme s’il existait une forme liturgique « idéale » qui devrait être figée une fois pour toutes ! »

Cependant, le directeur de La Nef va beaucoup plus loin que le simple bilan du Motu Proprio ou la simple demande d’une application rigoureuse et entière de celui-ci. Il émet des propositions car, note-t-il :

« Cette opposition en deux camps bien distincts conforte également l’idée de rupture dans la liturgie, à savoir que les deux missels romains sont étrangers l’un à l’autre dans leur pratique, ce qui empêche de voir la continuité fondamentale dans leur structure, et donc la possibilité d’« enrichissements mutuels » suggérés par Benoît XVI dans sa lettre aux évêques accompagnant le motu proprio. »

Il donne son interprétation de cette idée – comme s’il n’avait pas été aux Journées liturgiques de Fontgombault en 2001 où le cardinal Ratzinger avait déjà limité ces enrichissements mutuels en ce qui concerne l’ancien rite aux préfaces et au sanctoral – et, surtout, il reproche à certains de chercher :

« avant tout à garder la forme extraordinaire inchangée dans une expression arrêtée en 1962, sans rechercher la cohabitation avec quiconque pourrait avoir une pratique liturgique différente de la leur. »


On s’étonne de savoir qu’Una Voce France soutient une telle perspective :

« Force est de reconnaître que M. Geffroy, en fin connaisseur de cette question liturgique qu’il étudie depuis de nombreuses années, nous livre une vision intéressante, au-dessus de cette guerre des rits, en totale communion avec celle du Souverain Pontife. Il oeuvre là, comme il l’écrit lui-même “non dans un but polémique mais dans un esprit de service, service de la vérité qui est inséparable du service de l’Église “. Nous en extrayons le passage suivant que beaucoup de ceux qui se réclament du Motu proprio de 2007 pourraient avantageusement méditer. Il est trop commode de ne se référer au Saint-Père que quand cela nous arrrange. »

Peut-être faut-il rappeler à Christophe Geffroy que c’est Rome qui a donné le missel de 1962 et qu’il n’appartient à personne, qu’il soit évêque, prêtre, supérieur de Fraternité ou directeur de La Nef, de changer quoi que ce soit.
Christophe Geffroy pense certainement ainsi, mais il estime que l’on peut suggérer à l’autorité romaine de mieux penser et de mieux agir. Il n’est pas le seul dans ce cas. Par vagues successives, le Père Abbé du Barroux et l’abbé Loiseau, comme supérieur de sa communauté, se sont rendus à Rome cette année pour présenter des suggestions au nom des autres communautés qui n’avaient pas été consultées auparavant. Christophe Geffroy et d’autres laïcs ont accompagné un évêque français pour aller dans le même sens. Ces bons apôtres estiment qu’il est temps de faire évoluer le rite de saint Pie V et l’on trouvera quelques propositions dans ce sens dans le dernier article du directeur de La Nef.
Peut-être ont-ils raison, mais à condition de prendre un plus nettement la mesure de la réalité. Ils leur manquent, pour le moins, un peu d’épaisseur historique. On ne règle pas une telle question en une seule fois. Il faudra des décennies pour arriver à une harmonisation du rite romain. Il serait quand même temps que ces réformateurs en chambre, moines, prêtres et laïcs, respectent un peu plus les souffrances du passé et acceptent la situation juridique actuelle : deux formes du rite romain, dont une n’a jamais été abrogée et qui a donc préséance sur l’autre. Quand elle sera également célébrée dans toutes églises des grandes villes, il sera temps de penser à des évolutions.
Mais avant d’évoluer, il faut commencer par « être », au moins en bonne philosophie. On risque, sinon, avec toutes les meilleures intentions du monde, et en se prétendant d’esprit traditionnel, agir exactement comme les modernes réformateurs des années soixante-dix. On a vu le résultat.

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