Le livre de Mgr Derville sur la concélébration sert-il vraiment à quelque chose ?

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Il a beaucoup été questions ces derniers jours de la publication par Mgr Guillaume Derville de son étude sur la concélébration (La concélébration eucharistique. Du symbole à la réalité, Wilson & Lafleur, collection « Gratianus », 120 pages), livre dont la préface a été donnée par le cardinal Antonio Cañizares, préfet de la Congrégation pour le culte divin. L’ouvrage a fait l’objet d’une présentation ce 5 mars à l’Université pontificale de la Sainte-Croix par le cardinal Cañizares lui-même (l’auteur est membre de l’Opus Dei). L’agence Zenit a publié l’intervention du préfet de la Congrégation pour le culte divin qui salue bien évidemment le livre et qui a pour avantage de rappeler que le problème de la concélébration est au moins posé par le Pape en personne :

 

« Dans cette optique se situe la question soulevée par le Souverain Pontife à l’égard des grandes concélébrations : “Selon moi, je dois dire, cela reste un problème, parce que la communion concrète dans la célébration est fondamentale et donc je ne pense pas que la réponse définitive ait vraiment été trouvée. J’ai également soulevé cette question lors du dernier Synode, qui n’a toutefois pas trouvé de réponse. J’ai fait poser une autre question, sur la concélébration en masse : parce que si, par exemple, mille prêtres concélèbrent, on ne sait pas si subsiste encore la structure voulue par le Seigneur” ».

 

Dans son commentaire, le cardinal Cañizares insiste également sur cet aspect :

« Ce qui est crucial, ici, c’est de maintenir “la structure voulue par le Seigneur”, parce que la liturgie est un don de Dieu. Elle n’est pas fabriquée par l’homme. Elle n’est pas à notre libre disposition. De fait, “par son commandement « Faites cela en mémoire de moi” (Lc 22, 19 ; 1 Co 11, 25), il nous demande de correspondre à son offrande et de la représenter sacramentellement. Par ces paroles, le Seigneur exprime donc, pour ainsi dire, le désir que son Église, née de son sacrifice, accueille ce don, développant, sous la conduite de l’Esprit Saint, la forme liturgique du Sacrement. C’est pourquoi « nous devons apprendre à comprendre la structure de la Liturgie et la raison pour laquelle elle est organisée ainsi. La Liturgie s’est développée à travers deux millénaires, et même après la Réforme, elle n’est pas devenue quelque chose d’élaborer seulement par une poignée de liturgistes. Elle s’inscrit toujours dans la continuation de cette croissance permanente de l’adoration et de l’annonce. Ainsi, il est très important, pour pouvoir être au diapason, de comprendre cette structure, qui s’est développée dans le temps, et d’entrer ainsi avec notre mens dans la vox de l’Église ».

 

Une remarque très générale, qui dépasse le cas de la concélébration, et qui est vraie pour la liturgie dans son entier.

 

On s’interrogera très respectueusement sur la suite des propos du cardinal quand il veut souligner qu’il faut revenir au texte conciliaire et à son intention quand celui-ci énonce qu’il faut « augmenter, de façon modérée, la faculté de concélébrer ». Nous sommes placés là devant l’un des problèmes des textes conciliaires et plus largement de la praxis post-conciliaire. En refusant d’édicter des directives clairement normatives, en puisant dans une phraséologie floue et relative (que veut dire, par exemple, « de façon modérée » aujourd’hui que la concélébration est archi-fréquente ? Que si on l’utilise neuf dimanche de suite, elle ne le sera pas le dixième ?), ceux qui ont fait le concile et qui l’ont appliqué sont responsables des questions qui se posent aujourd’hui et de la situation dans laquelle nous sommes. Comment, en effet, établir une herméneutique de continuité sur une pratique qui, dans l’Église latine, est fondée sur une rupture et qui repose sur une norme relative, reprise aujourd’hui par le préfet de la Congrégation pour le culte divin qui parle de la nécessité d’une application modérée ?

Certes, le cardinal Cañizares dit des choses très justes. Par exemple :

 

« Un nombre trop élevé de concélébrants masque un aspect essentiel de la concélébration. Le fait qu’il soit quasiment impossible de synchroniser les paroles et les gestes non réservés exclusivement au célébrant principal, l’éloignement de l’autel et des offrandes, le manque d’ornements pour certains concélébrants, l’absence d’harmonie dans les couleurs et dans les formes, tout cela peut éclipser la manifestation de l’unité du sacerdoce. Et nous ne pouvons manquer de rappeler que c’est précisément la manifestation de cette unité qui a justifié l’augmentation des possibilités de concélébrer.

Déjà en 1965, le Cardinal Lercaro, alors président du Consilium ad exsequendam Constitutionem de sacra liturgia, adressait une lettre aux Présidents des Conférences Épiscopales, afin de les prévenir de ce danger : considérer la concélébration comme un moyen de surmonter des difficultés pratiques. Il rappelait qu’il pouvait être opportun de la promouvoir dans le cas où elle favoriserait la piété des fidèles et celle des prêtres.

Je voudrais aborder ce dernier point très brièvement. Comme l’affirme Benoît XVI : “je recommande aux prêtres, avec les Pères du Synode, la célébration quotidienne de la Messe, même sans la participation de fidèles. Cette recommandation correspond avant tout à la valeur objectivement infinie de chaque célébration eucharistique ; elle en tire ensuite motif pour une efficacité spirituelle particulière, parce que, si elle est vécue avec attention et avec foi, la Messe est formatrice dans le sens le plus profond du terme, en tant qu’elle promeut la conformation au Christ et qu’elle affermit le prêtre dans sa vocation”. Pour tout prêtre, la célébration de la Sainte Messe est la raison de son existence. C’est et ce doit être une rencontre très personnelle avec le Seigneur et avec son œuvre rédemptrice. En même temps, tout prêtre, pendant la célébration eucharistique, est le Christ lui-même présent dans l’Église comme Tête de son corps. Il agit également au nom de toute l’Église, “lorsqu’il présente à Dieu la prière de l’Église et surtout lorsqu’il offre le sacrifice eucharistique”. Face à la merveille qu’est le don eucharistique, qui transforme et configure au Christ, on ne peut qu’avoir une attitude de stupeur, de reconnaissance et d’obéissance. L’auteur nous aide à comprendre cette admirable réalité plus clairement et profondément. En même temps ce livre nous rappelle qu’à côté de la concélébration, il existe aussi la possibilité de célébrer seul ou de participer à l’Eucharistie comme prêtre, sans toutefois concélébrer. Il s’agit, dans chaque cas, d’entrer dans la liturgie, de chercher la solution qui permette d’établir plus facilement un dialogue avec le Seigneur, tout en respectant la structure même de la liturgie. Nous nous trouvons ici face aux limites d’un « droit à concélébrer ou pas », qui doit respecter le droit des fidèles de participer à une liturgie où l’ars celebrandi rende possible leur actuosa participatio. »

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le cardinal Cañizares parle ainsi. Il avait tenu un langage similaire dans la préface qu’il avait donnée au livre de Mgr Nicola Giampietro, La concelebrazione eucaristica e la comunione sotto le due specie nella storia liturgica, publié chez Fede e Cultura. Livre dont bizarrement le cardinal Cañizares ne parle pas ici.

Mais la vraie question qui se pose ne réside donc pas dans les propos justes du cardinal, ni dans les travaux hier du Père Joseph de Sainte-Marie (Éditions du Cèdre) et aujourd’hui dans ceux de Mgr Giampietro ou Mgr Derville, mais dans le fait que le cardinal Cañizares a l’autorité et la responsabilité d’énoncer les normes nécessaires aujourd’hui pour empêcher dans l’Église les déviations qu’il dénonce et d’indiquer concrètement ce que pourrait être (pour commencer) la façon modérée de concélébrer (la meilleure façon « modérée » étant certainement de revenir à l’usage de l’Église latine en la matière). Or, il ne le fait pas ! Une fois de plus, aujourd’hui, nous ne sommes plus, comme hier, devant l’affirmation d’erreurs, mais devant l’affirmation de vérités qui ne sont suivies d’aucunes directives. L’autorité manque et semble désertée par ceux qui la détiennent. Comme si elle était en apesanteur !

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