Qu’est-ce qui constitue aujourd’hui l’identité de la société française ?

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Voici les voeux de Mgr de Kérimel, évêque de Grenoble :

Mesdames, Messieurs, les représentants de l’Etat, les élus de la nation, de la région, du département, les autorités militaires, les responsables administratifs, les personnalités du monde de l’entreprise, les responsables religieux, les représentants du monde de la justice, de la santé, de la culture, et vous mes collaborateurs dans le diocèse de Grenoble-Vienne, je suis heureux de vous saluer, et je vous remercie d’avoir répondu à mon invitation.

En cette année 2019, je souhaite à notre société et à notre pays la prospérité, la justice, le renforcement du lien social, une juste croissance, l’ouverture et le sens du service. Je leur souhaite de découvrir à frais nouveaux ce qui peut rassembler les citoyens, dans le respect de la liberté de conscience et de la diversité des convictions. Ces vœux sont faciles à formuler mais ils ne se réaliseront pas sans l’engagement de chacun et de tous, et sans doute au prix de sacrifices.

Les vœux que je vous présente aujourd’hui me donnent l’occasion de poser un regard sur la société dont je suis membre comme le sont tous les chrétiens catholiques de notre pays. Mon rôle n’est pas de faire de la politique mais il est du devoir des chrétiens de s’intéresser à la vie de la cité, et de contribuer pour leur part à une évolution positive de la société.

Notre société est fortement fragilisée, et au-delà des motivations dispersées des « Gilets Jaunes », nous percevons un malaise profond qui relève d’une crise de confiance et une crise de sens. Les Français ne se sentent plus rejoints dans leurs préoccupations ; ils se sentent manipulés ; ils ne font plus confiance. Ils ne comprennent plus où on veut les mener. Dans mon message de Noël, j’ai évoqué ces théories du complot qui se répandent et sont l’expression d’une importante défiance. Celle-ci fragilise les valeurs qui constituent le socle de la société : derrière les mots les réalités sont devenues très relatives.

Qu’est-ce qui constitue aujourd’hui l’identité de la société française, faite d’une population de plus en plus diversifiée et pluriculturelle ? Quels sont les liens qui unissent l’ensemble des citoyens ? Quel est le sens de notre société française, autrement dit, pourquoi la France existe-t-elle ? Avons-nous une mission au milieu des autres peuples, au sein de l’Europe et dans le monde, ou bien sommes-nous appelés à disparaître dans une société mondialisée ? Les Français ont-ils un avenir commun spécifique sans être exclusif ? Il est difficile de répondre à ces questions. Il manque aujourd’hui une vision commune qui permette aux Français de se mobiliser pour un avenir meilleur en acceptant les sacrifices inhérents à toute mobilisation. Nous ne savons pas où nous allons et nous ne savons plus d’où nous venons. Or connaître l’histoire est indispensable pour penser l’avenir. Nous avons perdu la mémoire et le sens de l’histoire, nous avons oublié nos racines, et notre culture s’en trouve fragilisée. Nous ne savons plus où trouver les ponts qui nous relient et les lieux qui nous rassemblent.

L’effondrement du pont de Gênes, l’été dernier, est pour moi un triste symbole de la grande fragilité de ce qui nous relie les uns aux autres.

Les crises que nous traversons sont, en quelque sorte, une épreuve de vérité qu’il nous faut accepter avec courage et humilité. L’Eglise catholique en sait quelque chose : ainsi, depuis quelques années, elle prend conscience d’un mal qui la ronge, et elle a décidé de faire un travail de vérité concernant les abus sexuels commis par certains de ses ministres ordonnés, abus en total contradiction avec la Bonne Nouvelle qu’elle est chargée d’annoncer ; elle doit accepter ce travail de purification, nécessaire pour retrouver sa crédibilité. De manière plus générale, nous sommes en période de refondation. Peut-être avons-nous pris un peu d’avance sur notre société ? Il semble qu’elle soit appelée elle aussi à poser un diagnostic sérieux sur les causes profondes de son mal-être. D’où vient l’éclatement du tissu social ? D’où vient la défiance ? Pourquoi tant de fausses nouvelles et de mensonges qui sont les signes d’une manipulation de l’opinion ?

Sans reconnaissance des erreurs passées et présentes, sans remise en cause de certains dogmes arbitraires, déconnectés du réel et imposés à la société, souvent pour satisfaire des intérêts particuliers, il sera difficile d’envisager un avenir.

Comment dans ce contexte travailler à reposer des fondements sains et solides pour la consolidation de notre société et pour rendre possible son avenir ?

La proposition d’un débat est certainement une bonne chose, à condition qu’il ne soit pas la seule accumulation de revendications intéressées, ou une occasion de noyer les vraies attentes dans des promesses démagogiques qui ne résoudront rien. Va-t-on écouter les Français pour leur proposer une vision d’avenir dans laquelle ils se reconnaîtront et pour laquelle ils se mobiliseront ?

Les premiers défis de l’année 2019 et de celles qui suivront sont de redonner une vision à notre société, puis de poser de nouvelles fondations, et de reconstruire les ponts effondrés. Or proposer une vision de la société à construire présuppose d’avoir une connaissance la plus ajustée possible de la personne humaine. Une juste vision de l’homme, comme être sociable, est nécessaire à la construction d’une société harmonieuse. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur la centralité de la personne humaine, sur sa dignité inviolable. Il est clair pour moi que notre société est fragilisée, entre autres raisons, par un déficit anthropologique important. Quand l’homme ne sait plus qui il est, il ignore comment vivre et agir de manière pleinement humaine.

La conception individualiste de l’être humain, qui s’impose aujourd’hui, conduit à une impasse : en effet, l’individu ne s’inscrit dans une société que par obligation, ou par utilité ; il lutte pour ses droits, mais ignore ou relativise ses devoirs. Ses relations seront souvent intéressées et deviendront vite des rapports de force. Dans une société individualiste, les lois servent à équilibrer les forces ; elles sont le fruit d’un consensus fragile et toujours remis en cause par les plus forts. Or l’être humain est plus qu’un individu ; il est certes un être unique mais un être relié. Une caractéristique fondamentale de la personne humaine est sa dimension relationnelle : l’homme ne peut croître et s’épanouir que dans les relations interpersonnelles désintéressées, c’est-à-dire dans des relations de confiance. Comment aujourd’hui prenons-nous en compte la dimension relationnelle de la personne ? Comment cultiver la confiance ? Comment tenir compte de l’inscription de la personne dans une communauté humaine, dans un réseau de relations ? La cellule de base d’une société n’est pas l’individu, mais des personnes en relation, comme la famille ou toute véritable communion de personnes. Quel soutien aux familles, aux corps intermédiaires, aux associations, aux communautés humaines réunies par la proximité ou autour d’un projet ? Comment mettre en œuvre le principe de subsidiarité, qui repose sur la confiance ?

Parler de relations c’est rappeler la nécessité du dialogue. Dans le texte du Conseil Permanent de la Conférence des Evêques de France de septembre 2016, intitulé « Dans un monde qui change retrouver le sens du politique », les évêques pointaient déjà le déficit de dialogue dans notre société. On ne sait plus s’écouter et se parler ; c’est vrai dans beaucoup de familles et dans la société : les idées se confrontent sans vrais débats ; il est difficile de faire entendre une opinion qui ne va pas dans le sens des idées à la mode. Or le manque de dialogue conduit à la confrontation violente, comme nous le savons.

Un autre aspect fondamental de l’être humain est sa double dimension corporelle et spirituelle, indissociablement unies, au moins jusqu’à la mort. Or la culture actuelle a un rapport au corps très ambigu : il ne serait qu’un objet utilisable, parfois idolâtré, souvent méprisé. L’être humain est réduit à un cerveau et une volonté toute puissante qui dominent la matière et tout ce que l’intelligence et la volonté sont capables de maîtriser. On serait d’autant plus humain que l’on serait intellectuellement puissant. Dans cette logique, le corps n’est plus qu’un support accessoire dont l’être humain pourrait disposer selon ses désirs ; c’est pourquoi la science et le marché s’en emparent avec avidité. Pensons au rêve dangereux du transhumanisme laissant entrevoir des surhommes qui seront des intelligences brillantes fixées sur des supports matériels changeables et transformables ; pensons aussi aux corps des femmes loués dans le cadre de la GPA. Réduire le corps à un objet utile et jetable conduit à une logique de déshumanisation ; l’histoire nous l’a enseigné. Le corps est la personne ; le visage n’est pas un masque neutre, il exprime l’unicité de la personne. Le corps rappelle, en outre, à l’être humain ses limites, la fragilité constitutive de son être ; la fragilité est comme le cœur de la société humaine.

Une anthropologie réaliste est incontournable pour penser l’avenir d’une société. Il est révélateur que l’on se soit peu soucié du soixante-dixième anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’homme. Depuis plusieurs années, ces droits de l’homme, – l’homme compris alors comme être de relation -, sont devenus les droits de l’individu qui attend de l’Etat Providence et des Institutions Internationales qu’elles justifient ses désirs et lui donnent les moyens de les réaliser. La notion de Bien Commun a disparu au profit de l’intérêt général ; celui étant compris comme le consensus le plus large possible pour satisfaire les désirs des groupes particuliers. Le bien est pourtant plus important que l’intérêt, même général.

Pourtant notre société française dispose de beaucoup d’atouts, fait de grandes générosités, de créativité, d’initiatives variées au service du bien commun et des plus fragiles ; en dehors des idéologues ou des technocrates déconnectés de la vie de nos concitoyens, notre pays dispose de grands serviteurs, de grands penseurs, de nombreuses personnalités riches en qualités humaines. Il nous manque seulement une vision d’ensemble qui ne peut pas se réduire aux seules questions économiques.

Souhaitons que le débat prévu puisse contribuer à élaborer une vision humanisante et capable de mobiliser toute la société.

En ce qui concerne la vie de notre diocèse, nous avons donné la parole aux jeunes de 12 à 35 ans, pendant toute une année qui s’est terminée, lors de la Toussaint par un festival de quatre jours ici au Sacré Cœur et dans divers lieux de la ville. Ils ont pu s’exprimer autour des cinq thèmes qui leur avaient été proposés : l’ouverture au monde, la solidarité, l’amour et la sexualité, l’engagement et la vie en Eglise.

Dans ce qui est remonté de leurs prises de paroles, nous retrouvons ce qui comptent à leurs yeux et qui peuvent être des réponses à la crise de la société ; j’ai noté un certain nombre de points : la fraternité, le respect, la bienveillance, les vraies rencontres avec des gens différents et avec les exclus, le besoin de repères et de témoignages en ce qui concerne l’affectivité et l’amour, l’ouverture, le sens (donner du sens à leurs actions), la confiance (qu’on leur fasse confiance), la joie de l’engagement. Ils demandent à être écoutés et accompagnés.

Nous faisons l’expérience, dans le diocèse, du dynamisme des jeunes ; ils nous bousculent, nous obligent à être cohérents, et nous tirent en avant. Cette année, nous allons fêter les dix ans d’Isereanybody. Je peux dire qu’en dix ans, je n’ai jamais regretté d’avoir fait confiance aux jeunes. Ils savent prendre leurs responsabilités quand ils sentent de notre part la confiance. Sans démagogie, je compte sur eux pour faire avancer notre travail de refondation de nos communautés chrétiennes. Je suis convaincu qu’ils peuvent œuvrer à la cohésion sociale et participer à l’édification d’une société plus fraternelle.

Je voudrais aussi vous partager ma joie d’avoir inauguré, au mois d’octobre dernier, le quatrième foyer de l’Arche de Jean Vanier qui accueille les adultes porteurs de handicap mental ; installés rue Haxo, à la place des jésuites qui ont quitté le diocèse, ils sont au cœur de la cité, et c’est pour moi tout un symbole. Je me réjouis aussi des « maisons de Crolles » qui accueillent des personnes atteintes par la maladie d’Alzheimer, à l’initiative d’un ingénieur et de son épouse qui commence à être touchée par la maladie. Je me réjouis encore de l’association Magdalena qui propose un dîner hebdomadaire pour les personnes en grande précarité et qui organise, trois fois par semaine, des maraudes auprès des prostituées ; je me réjouis de la création de l’association Solenciel qui essaie de réinsérer les prostituées qui veulent s’en sortir.

Je me réjouis aussi des rencontres interreligieuses toujours plus fraternelles.

Je suis heureux encore des nombreuses initiatives au service du bien des personnes et de la société, prises par des hommes et des femmes de notre département ; je suis émerveillé par tout le bien qui se fait, souvent de manière très discrète. Toutes ces belles choses contribuent à ouvrir un avenir d’espérance à notre société.

Que cette espérance habite nos cœurs tout au long de l’année !

Merci pour votre attention.

4 comments

  1. ROUSSEL jacques

    Ces voeux sont certes sympathiques,mais ne font que redire les banalités socio-politiques d’usage chez les bonnes volontés et les bien pensants., style “chrétiens de gauche” bien sûr, sans entrer dans le détail des vrais sujets qui pourraient déplaire.
    L’église a plus et autre chose à dire….mais quoi ?
    Tout simplement inviter chacun à la CONVERSION, à entendre la Parole de Dieu donnée en Jesus Christ., sur la base de laquelle les individus sont invités à devenir des personnes, et la société à deveni r fraternelle.
    Une fois de plus, au lieu de parler de la crise du Principe, du fondement de nos crises et conflits, les évêques en restent au bla-bla moralisateur, eu “nyaka” des belles intentions, à l’autosatisfaction facile…..
    France qu’as tu fait de ton âme, interrogeait Jean Paul II ! Eglise de France… quelle est ta raison d’être ?

  2. Hervé Soulié

    Franchement à quoi sert ce type de discours ?
    Non pas qu’il soit mauvais en lui-même, mais que de banalités !
    On observera que le nom de Jésus-Christ n’est pas prononcé une seule fois.
    Triste symbole d’une grande fragilité d’un certain épiscopat aujourd’hui en France ?

  3. Ce texte est remarquable .Il rappelle les notions essentielles de la doctrine sociale de l’Eglise ,l’importance de la défense de la vie ,l’accueil des handicapés par l’Arche en particulier ,la notion de “bien commun ” trop souvent confondu avec l’intérét général Tout ceci est en opposition avec les idées dominantes du politiquement correct . On peut quand même regretter que le nom de Jésus-Christ ne soit pas mentionné dans ce texte qui est le contraire de la Révolution actuelle .

  4. boule de cristal

    Dans les “discours” de nos évêques, j’aimerais y voir rappeler de temps temps certaines vérités de Foi comme celle de St Ignace de Loyola, fondateur des jésuites qui, dans la partie Principe et fondement de ses Exercices Spirituels lorsqu’il écrit: “L’homme est créé pour louer, révérer et servir Dieu notre Seigneur et par là sauver son âme, et les autres choses sur la face de la terre, sont créées pour l’homme, et pour l’aider dans la poursuite de la fin pour laquelle il est créé.”

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