“4 mois, 3 semaines et 2 jours”

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Un film gris, sans musique, sobre et choquant, avec de très longs plans sans coupure pour accentuer son naturel : le jury du Festival de Cannes a primé le long-métrage 4 mois, 3 semaines et 2 jours du jeune cinéaste roumain Cristian Mengiu, description sans douceur d’un avortement clandestin sous le régime de Ceausescu.

4 mois, 3 semaines et 2 jours : c’est l’âge du bébé mis à mort, et sur la réalité de cette mise à mort, le film ne laisse planer aucun doute. C’est l’aspect de cette œuvre qui devra tempérer les légitimes critiques et notre indignation devant cette promotion de la culture de mort.
Que c’en soit une, cela ne fait pas de doute. L’argument de Cristian Mengiu, 39 ans, est de montrer que sous le régime communiste de Ceausescu qui interdisait l’avortement à toute femme ayant moins de 4 enfants, le recours à l’opération illégale ne donnait lieu qu’à deux sentiments : la peur de se faire prendre, et une forme de solidarité et d’entraide par laquelle les femmes et les jeunes filles tentaient de tourner la loi.

Loi qui n’était en aucun cas dictée par des préoccupations morales, mais uniquement un souci démographique et qui n’offrait pas aux femmes l’assistance dont elles pouvaient avoir besoin face à l’arrivée d’une nouvelle vie dans l’univers sans espoir du communisme. D’ailleurs Mengiu a expliqué le choix de son sujet en rappelant la statistique (vraie ? fausse ?) selon laquelle 500 000 femmes sont mortes au cours d’avortements clandestins sous l’empire de Ceausescu. Et d’ajouter, une fois le film sorti, que nombre de ses amies et connaissances s’étaient reconnues dans l’histoire sordide qu’il raconte.

C’est celle de Gabita, 17 ans, enceinte de plus de quatre mois, épaulée par son amie Otilia, qui va demander à un avorteur infâme, « Monsieur Bébé », de mettre fin à sa grossesse. Celui-ci se fera payer en nature par les deux jeunes filles (ce qui donne lieu à des plans paraît-il discrets) avant de décrire, on ne peut plus clairement, ce qu’il fera subir à Gabita et à son enfant, et de passer à l’acte. Et là, la caméra ne cèle rien. Gros plan sur le petit corps déchiqueté, et sur Otilia qui se charge de le faire disparaître…

La leçon que l’on en tirera, que les partisans de l’avortement tirent depuis longtemps de l’expérience roumaine, c’est que l’interdiction de « l’IVG » est une barbarie. C’est d’ailleurs Jane Fonda qui a remis la Palme d’Or à Mengiu ; et son long-métrage a reçu le prix de l’Education nationale pour sa valeur pédagogique : on en tirera des DVD qui pourront être vus et commentés dans le cadre scolaire. C’est un scandale en soi.

Mais il y a deux autres aspects du film que Mengiu lui-même met en lumière. Il a voulu réfléchir sur les conséquences du régime totalitaire sur les individus : comment le communisme a poussé les gens à tenter de s’opposer au système tout en négociant avec lui et entre eux, jusqu’à faire disparaître toute considération morale et, le cas échéant, toute dignité personnelle.

Mengiu a ainsi affirmé qu’il voulait amener les femmes à se préoccuper non plus de la crainte d’être prises, qui écrasait toute question de conscience, mais aux « conséquences » de leurs actes, ce qui l’avait conduit à filmer avec insistance l’enfant mort.

Drôle de morale : finalement, faut-il attendre l’avortement légalisé pour que les questions morales puissent émerger ?

Ce sont là toute la confusion et toute l’ambiguïté véhiculées par ce film… Qui tout de même, comporte la seule image, la seule scène qui aujourd’hui pourrait mettre nos consciences anesthésiées en face de l’horrible réalité de la mise à mort d’un tout-petit.

Cet article a paru dans Présent daté du mercredi 30 mai 2007.

1 comment

  1. Anonymous

    Je préfère votre commentaire sur Radio Courtoisie. Celui-là est différent et timoré. Question de public, peut-être. Il paraît que le réalisateur s’est souvenu d’une expérience dont il a été le témoin. Mais ce film dépeint – marché noir en moins – la situation qui prévalait en France avant la loi. J’ai vécu deux expériences – l’une comme étudiant en médecine à Saint Antoine, l’autre comme médecin généraliste à Bobigny – qui m’ont marqué pour toujours. La première jeune femme est morte en me tenant la main – 26 ans, très jolie, dans un box hospitalier, le bas ventre ouvert et nécrosé – la seconde, aspirée par la méthode Kerman par un imbécile du MLAC, est s’effondrée dans mon cabinet, en pleine septicémie et collapsus : on a dû lui faire une hystérectomie à 22 ans. Les bourgeoises de l’époque allaient à Londres ou dans des cliniques chères : mais ce n’était pas plus gai. En revanche, sachez que c’était une véritable manne – et non déclarée ! – pour les chirurgiens à l’époque, et je suis certain de quelques arrières pensées lucratives dans leur opposition à la loi Veil. ne serait-ce qu’en souvenir de ces deux jeunes femmes, la loi est utile. Je me souviens aussi d’un troisième cas, qui s’était relativement bien passé : la petite avait douze ans, le père était un ami de la famille, sa mère, une maraîchère de Bobigny, me l’avait amenée pour troubles des glandes et gros ventre. Elle a subi une interruption de grossesse à la Clinique de la Ferme (alors que c’était encore interdit) en lisant Mickey. Si vous êtes médecin, vous comprendrez mon sentiment. Sinon, vous n’avez qu’une perception livresque des choses.

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