Où le cardinal de Lima parle de Patrie, d’idéologie du genre et de civilisation chrétienne

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Je ne résiste pas au plaisir de vous proposer ma traduction de l’homélie prononcée hier par le cardinal Juan Luis Cipriani en sa cathédrale de Lima, à l’occasion du 190e anniversaire de l’indépendance du Pérou et en présence de toutes les autorités de l’Etat, du pouvoir judiciaire, des élus politiques, de Mme le Maire, des autorités militaires et du Corps diplomatique. Elle est remarquable, insolite. Où l’on reparle de « patrie »…

Le caractère particulier de son intervention s’explique notamment par le changement de président en cours au Pérou : c’étaient les adieux du président Alan Garcia, le président de centre-droit qui a eu de bons rapports avec l’Eglise en ce qui concerne le respect de la vie notamment. Le président élu, Ollanta Humala, « nationaliste de gauche », doit encore faire ses preuves…
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Aujourd’hui, jour où nous célébrons nos Fêtes patriotiques, nous tous, Péruviens, nous vibrons avec émotion, tandis que l’Eglise, fidèle à une même tradition depuis le jour de naissance de la République, célèbre l’Eucharistie d’action de grâces. Cette année s’y ajoute la circonstance particulière du changement de gouvernement.
Le cardinal Cipriani salue le président Garcia avant de le bénir
à l’occasion du 190e anniversaire de l’indépendance. Source :
ici

Notre Patrie, Monsieur le Président, est comme une bonne mère que nous, tous les Péruviens, ses fils qui cheminons au long de son histoire, choyons et regardons avec une immense affection. Si souvent, nos cœurs, comme le fils prodigue de la parabole, entre remords et cicatrices, échaudés par l’expérience de doctrines variées, certaines plus lumineuses et plus joyeuses que d’autres. Mais nous regardons toujours notre Patrie avec un amour passionné et nous reconnaissons qu’elle est belle, forte, généreuse. Nous revenons avec joie vers notre légitime héritage spirituel, en l’approfondissant et en le cultivant, et nous nous sentons en communion avec ceux qui nous ont précédé. Renouvelons toujours notre engagement de le défendre et de l’aimer avec passion. Je sais que ce sont les sentiments qui ont présidé aux cinq années de votre service intense comme Président constitutionnel du Pérou ; le peuple vous en remercie et fait monter des prières pour votre personne.

Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, sur les habitants du sombre pays, une lumière a resplendi.

Eclairés par la même lumière qui a guidé nos ancêtres, nous renouvelons aujourd’hui, obstinément, notre volonté de faire de notre Patrie une maison pour tous où les inégalités, rancœurs et envies cèdent le pas à un véritable processus de réconciliation dans un climat de pleine liberté. Nous devons regarder vers l’avant. On a beaucoup avancé et cela doit en susciter en nous un dynamisme nouveau fondé sur un réalisme plus solidaire. Les esprits et les cœurs seront-ils prêt et trouvera-t-on le courage nécessaire pour faire ce pas historique d’une vraie réconciliation ? Apprendrons-nous à dialoguer avec vérité et à chasser la violence. Les plaies ouvertes par le terrorisme au plus profond de notre Patrie se refermeront-elles ? Ferons-nous des pas décidés et réalistes pour refermer davantage les brèches d’inégalité qui existent ? Défendrons-nous l’unité de notre Patrie sans confondre le pluralisme culturel avec les excès idéologiques ?
L’humilité doit nous conduire en nous prenant par la main pour comprendre chacun, vivre avec tous, pardonner à tous ; pour ne créer ni barrières ni divisions ; pour que nous nous comportions toujours comme des instruments d’unité et de paix. « Aimons-nous comme Il nous a aimés, c’est à cela qu’ils connaîtrons que nous sommes ses disciples. »

Au reste, frères, que tout ce qui est vrai, tout ce qui est honorable, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable, tout ce qui mérite l’approbation, ce qui est vertueux et digne de louange, soit l’objet de vos pensées.

Notre Emancipation est l’affirmation de ce qui est péruvien. Elle se réitère et se manifeste dans la forme métissée de vie… Les principes religieux et moraux sont les mêmes ; les valeurs, la conception de la famille, de la personne, de l’honneur, la vision de la mort, sont semblables ; néanmoins, il s’y insinue un souffle qui est à la recherche d’un esprit nouveau avec de nombreuses expressions individuelles et sociales.
Pour parler de la nation il est nécessaire de faire la relation avec la Patrie, qui fait référence à la paternité et aussi au patrimoine. « La Patrie, c’est l’amour des tombes et des berceaux », disait Don Victor Andres Belaunde. Bien que parfois les deux concepts de Nation et de Patrie se confondent, il est nécessaire de les distinguer si nous voulons penser et procéder avec une absolue précision. La Patrie se réfère à un héritage reçu, cet ensemble de valeurs qui se transmettent d’une génération à l’autre et qui en viennent à constituer une sorte de capital que l’on partage et que l’on reçoit aussi en héritage. Le progrès ne naît pas de la destruction ou du changement systématique, et ne les exige pas non plus, parce qu’il est croissance dans la continuité. Nos devons apprendre la péruvianité, comme l’affirmait Don Fernando Belaunde avec cette devise : « Le Pérou comme doctrine. »
« La société humaine doit être considérée, avant tout, comme une réalité d’ordre principalement spirituel ; qui pousse les hommes, éclairés par la vérité, à se communiquer entre eux les connaissances les plus diverses ; à défendre leurs droits et à accomplir leurs devoirs ; à vouloir les biens de l’esprit… à se sentir inclinés en permanence à partager avec les autres le meilleur d’eux-mêmes… Ces valeurs informent et, en même temps, dirigent les manifestations de la culture, de l’économie, de la convivialité sociale, du progrès et de l’ordre politique, de l’ordonnancement juridique et, au bout du compte, tous les éléments qui constituent l’expression extérieure de la communauté humaine dans son incessant développement. » (Catéchisme de l’Eglise catholique)
« L’Eglise, il convient de toujours le rappeler, que d’aucune façon ne se confond avec la communauté politique et qui n’est liée à aucun système politique, est en même temps le signe et la sauvegarde du caractère transcendant de la personne humaine. » (Gaudium et Spes)
C’est pourquoi je considère avec préoccupation la manière dont l’organisation sociale dans le monde actuel a privilégié le progrès technique et économique – ce qui est matériel – et ne s’est pas occupé du nécessaire développement culturel et spirituel qui constitue le milieu naturel où se développe la transcendance de la vie humaine. L’amour et le respect de la vie, des parents, du mariage et de la famille, la protection de l’enfance, la paix spirituelle si nécessaire pour la vie sociale et tant d’autres dimensions du monde spirituel sont asphyxiées par la soif de l’argent, de la réussite, du plaisir et du pouvoir.
Nous voulons donc rappeler que c’est dans le tissu culturel de la nation – dans son éducation morale – où brille de sa propre lumière la loi naturelle, c’est-à-dire cette marque divine du Créateur qui illumine le penser et l’agir de toute personne et qui est gravée au plus profond de sa conscience. Nous savons tous que nous devons faire le bien et éviter le mal. C’est pourquoi lorsque l’Eglise nous invite à la conversion elle nous indique qu’il faut aller « à contre-courant de la médiocrité morale » (Benoît XVI).
La dictature du relativisme avec sa « pensée unique » engendre dans le monde, et aussi dans notre continent et, lentement, dans notre cher Pérou, non pas le progrès humain intégral auquel on aspire tant, mais la dégringolade dans ce qu’on appelle la postmodernité qui a plongé le monde dans une profonde crise économique et morale ; dans ce qu’on appelle la libération sociale qui, à l’ombre de l’idéologie qualifiée d’égalité de genre détruit les racines mêmes de la convivialité humaine. Une crise sociale et morale planétaire qui se manifeste notamment dans le crach financier mondial, dans la violence terroriste, dans la dégradation morale qui envahit notre civilisation, dans la destruction de l’institution du mariage et de la famille, dans la progression du trafic et de la consommation de drogues.

En tout besoin recourez à l’oraison et à la prière, pénétrées d’action de grâces, pour présenter vos requêtes à Dieu. Alors la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, prendra sous sa garde vos cœurs et vos pensées, dans le Christ Jésus.

Réveillons-nous avec courage et rebellons-nous : tout une civilisation chancelle, sans les recours moraux et éthiques qui puissent nous permettre de grandir spirituellement, de fortifier les familles et de laisser à la jeunesse un monde plus humain parce que plus chrétien. La « valeur divine de ce qui est humain » est éclipsée peu à peu et avec elle, le bonheur et la liberté, dons si précieux de la civilisation chrétienne, qui apparaissent toujours davantage comme une utopie.
Elevons notre prière au Père Eternel pour qu’il illumine le président Ollanta Humala et ses collaborateurs ; qu’avec humilité et persévérance ils sachent servir le pays pendant les années qui viennent, dans un climat de pleine liberté. Que Notre Seigneur des Miracles – le Christ du Pacifique – et sa Bienheureuse Mère nous bénissent et nous protègent.

Cardinal Juan Cipriani Thorne

Archevêque de Lima


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